LEÇON DEUXIÈME
Débuts de Corneille. — Le Cid.
Messieurs,
La vie de Pierre Corneille est peu connue. Il vécut à l'écart, et sa carrière ne semble pas avoir été marquée par d'autres faits saillants que ceux qui se rattachent à l'histoire intime de son génie.
On sait qu'il naq^uit à Rouen , le .6 Juin 4606. Il y fît ses études au collège des Jésuites. Sa famille le destinait à la profession d'avocat. Si l'on en croit Fontenelle, dont les renseignements sont peu sûrs, il aurait paru au barreau, mais sans succès. Ce qui est certain, c'est qu'il se détourna de fort bonne heure de cette canière, pour laquelle il n'était point fait, et qu'il fut entraîné par la poésie dans une autre voie. Sa vocation poétique se manifesta sous l'influence d'un premier amour. Une tradition fort ancienne nous apprend que l'héroïne de la comédie de Mélite , par laquelle il dé-
buta, avait occupé quelque place dans la vie du poète. Malgré les doutes élevés par la critique, cette tradition paraît être fondée. Mélite est l'anagramme de Milet, et il doit avoir existé à Rouen une demoiselle Milet, fort jolie , pour laquelle Corneille aurait eu quelque tendresse.
Fontenelle nous a conservé à ce sujet une anecdote assez piquante : cl Hardy commençait à être vieux, ditil, et bientôt sa mort aurait fait une grande brèche au théâtre, lorsqu'un petit événement, arrivé dans une maison bourgeoise d'une ville de province, lui donna un illustre successeur. Un jeune homme mène un de ses amis chez une fille dont il était amoureux ; le nouveau venu s'établit sur les ruines de son introducteur ; le plaisir que lui fait cette aventure le rend poète ; il en fait une comédie, et voilà le grand Corneille. y> La personne dont parle ici Fontenelle est-elle la même que cette demoiselle Milet dont Mélite doit être le portrait? Cette anecdote est-elle d'ailleurs bien authentique ? Ce sont là des questions de détail que débattent les biographes de Corneille, et qui n'ont pas été jusqu'ici suffisamment éclaircies.
La seule chose bien établie est celle que nous apprend Corneille lui-même dans une pièce de vers intitulée Excuse à Ariste :
J'ai brûlé fort longtemps d'une amour assez grande. Et que jusqu'au tombeau je dois bien estimer,
Puisque ce fut par là que j'appris à rimer
J'adorai donc Phylis; et la secrète estime Que ce divin esprit faisait de noire rime Me fit devenir poète aussitôt qu'amoureux.
Il ne faut pas prendre ce dernier mot à la lettre. Corneille n'a pas toujours réussi dans la peinture de l'amour, surtout dans ses premières pièces. Il est bien probable d'ailleurs que, n'eût-il rien ressenti de cette belle passion pour Phylis, il n'en serait pas moins devenu tôt ou tard le grand Corneille. Mais l'amour lui fournit au moins la première occasion de rimer, et, pour un homme tel que lui , ce n'est pas chose sans intérêt. La vocation poétique s'est plus d'une fois révélée par une affection opiniâtre, et qui semblait malheureuse, pour le langage des vers. Plus d'un poète a balbutié longtemps dans cette langue divine avant d'avoir prouvé ses droits à s'en servir. Il se peut qu'il y ait dans la passion de la forme poétique un instinct profond, et qu'elle soit ainsi la manifestation première d'une pensée qui se cherche encore elle-même , et qui ne se produira pleinement que plus tard.
Au moment où Corneille parut, la poésie dramatique française était encore dans l'enfance. Elle n'avait pas produit de chefs-d'œuvre; et, si l'on excepte un petit nombre de pièces, entre autres quelques bonnes et vieilles comédies , on peut dire qu'elle ne s'était pas élevée au-dessus du médiocre. Elle manquait de traditions; aucun poète n'ayant eu assez d'autorité et de génie pour que son exemple fît loi. Les mystères étaient depuis longtemps tombés ; l'école savante de Jodelle n'avait laissé que peu de traces. Les nombreux auteurs dramatiques qui se disputaient la scène au commencement du XVIP siècle n'obéissaient guère qu'à leurs instincts.
Ils commençaient cependant à se diviser en deux
groupes, encore plus ou moins confondus, mais qui tëndaie^nt à se séparer. Les uns écrivaient pour le grandi public; les autres, plus jeunes, se préoccupaient déjà des goûts de la société élégante» A la tête des premiers figurait Hardy , dramaturge fécond , auquel on n'attribue pas moins de six à huit cents pièces, et à qui il suffisait d'une demi-semaine pour écrire une tragédie ou une comédie en cinq actes. Elle était grossière, à la vérité, taillée à coup de hache, pleine de scènes vulgaires et de rares invraisemblances , mais il y avait du mouvement et de l'action. Grâce à sa fécondité et à sa longue carrière, il lui eût été facile d'exercer sur les destinées du théâtre français une influence profonde ; mais il manqua d'originalité dans le génie, et le plus grand service qu'il ait rendu à la scène fut de ne pas la laisser videijjcs seconds, parmi lesquels brille Mairet, avaient leurs entrées à l'hôtel de Rambouillet. Elevés dans la bonne société, ils portaient au théâtre le ton du monde où ils vivaient. Leurs pièces, plus rares, ordonnées avec plus de soin, plus circonspectes à l'endroit de l'invraisemblable et du merveilleux, étaient écrites dans un style plus soutenu. On y sent percer l'influence d'une critique qui n'est pas seulement l'expression du goût public, qui n'est pas non plus une critique savante, qui est la critique d'une société oisive et déjà polie, dont il faut respecter les susceptibilités délicates jusque dans les plaisirs auxquels on la convie.
Si l'on en croit M. Vinet, il y aurait dans l'histoire des littératures des époques de crise analogues à celle que traversent les jeunes gens lorsque leur voix mue,^
et ne rend plus que des sons rauques ou sifflants. Le commencement du XVII® siècle en est une. Rarement la muse dramatique fut plus malhabile à trouver l'intonation juste et franche. D'une façon ou de l'autre, lelle était toujours à côté. Avec Hardy, elle tombait ' dans les sons durs et incultes ; avec Mairet, dans les sons mignards et flûtes. Le défaut des uns était la vulgarité, celui des autres l'affectation.
On aurait tort cependant de séparer ces deux écoles d'une manière trop nette et trop tranchée. Mairet et ses amis ne sont pas sans avoir conservé quelque chose delà grossièreté de Hardy, et ce dernier, si rocailleux qu'il soit, rivalise souvent avec eux de déclamation et de ridicule enflure. D'ailleurs ce sont moins deux écoles rivales que deux écoles qui se succèdent, et dont la seconde corrige la première. Quoique la distance soit grande de Hardy à Racine, on peut concevoir comment, au moyen d'une série d'épurations et la critique y aidant, s'est opéré le passage de l'un à l'autre. Hardy n'a pas de système, il n'a que des instincts; mais ses instincts le portent déjà à resserrer l'action drama- I tique dans des limites assez étroites et à justifier les , mouvements de ses personnages. Cela est vrai surtout de quelques-unes de ses tragédies, de celles qu'il paraît avoir écrites avec le plus de soin , de Marianne, par exemple. Dans la tragi-comédie il se passe toutes sortes de fantaisies et bat la campagne sans scrupules ; ,mais dans ses moins mauvaises tragédies on croit rej connaître un premier essai de fusion, un premier comi promis entre les souvenirs lointains de la tragédie grecque et l'esprit moderne. Que Mairet travaille avec
un goût plus difficile à la même conciliation , que la rhétorique du temps donne gain de cause aux prétendues règles d'Aristote, que Corneille fasse un laborieux effort pour plier son génie à la régularité que cette rhétorique lui imposait; qu'elle reçoive, outre la sanction de chefs-d'œuvre, tels que Cinna, la haute approbation de Richelieu et de l'Académie ; que Boileau la perfectionne, et surveille l'épuration dernière essayée par Racine avec une merveilleuse souplesse de talent : et la tragédie française classique sera achevée. Elle reposera sur le même compromis, mais plus heureux, plus savant et comme dissimulé à force d'art et de ménagements habiles.
La tragédie française ne s'est donc pas formée, aui XYIP siècle, par la lutte de deux écoles opposées et le triomphe de l'une sur l'autre. Il semble absurde de rapprocher des noms tels que ceux de Hardy et de Racine, et pourtant dans les œuvres informes du vieux dramaturge on surprend les germes du système que Racine devait consacrer par son génie. Hardy marque le point de départ. Racine le point d'arrivée. Chemin faisant, il a pu s'élever des querelles, parce que les uns voulaient s'arrêter, tandis que les autres voulaient aller plus loin ; il a pu s'établir quelque rivahté, par exemple, entre Hardy et ses successeurs immédiats, de même entre Corneille et Racine ; mais au fond chacun d'eux a travaillé dans son temps à la même œuvre, à une œuvre qui , d'ébauche en ébauche , tendait à sa perfection.
Quant à Corneille, son point de départ est bien dans le goût de ses contemporains." Il suffit pour s'en con-
vaincre de jeter les yeux sur sa première comédie : Eraste est amoureux de Mélite. Depuis deux ans il soupire ; mais la belle ne répond que par des dédains. Un jour, comme il allait chez elle, il rencontre Tircis, qui se moque de cette constance malheureuse. Eraste, pour lui prouver que Mélite la justifie par ses charmes, a l'idée de le conduire chez elle. De là tous ses malheurs. Tircis supplante le pauvre Eraste. Ce Tircis a une sœur nommée Gloris, et cette sœur est fiancée à un certain Philandre , ce qui fait une partie carrée d'amour, et ce qui permet à l'auteur de remplir les deux premiers actes d'entretiens galants. Un exemple en donnera le ton :
MÉLITE
Je ne reçois d'amour et n'en donne à personne. Les moyens de donner ce que je n'eus jamais?
ÉRASTE
Ils vous sont trop aisés; et par vous désormais
La nature pour moi montre son injustice
A pervertir son cours pour croître mon supplice.
MÉLITE
Supplice imaginaire, et qui sent son moqueur.
ÉRASTE
Supplice qui déchire et mon âme et mon cœur.
MÉLITE
Il est rare qu'on porte avec si bon visage L'âme et le cœur ensemble en si triste équipage.
ÉRASTE
Votre charmant aspect suspendant mes douleurs, Mon visage du vôtre emprunte les couleurs.
MÉLITE
Faites mieux; pour finir vos maux et votre flamme. Empruntez tout d'un temps les froideurs de mon âme.
ÉRASTE
Vous voyant, les froideurs perdent tout leur pouvoir; Et vous n'en conversez que faute de vous voir.
MÉLITE
Hé quoi ! tous les miroirs ont-ils de fausses glaces?
Eraste supplanté éclate en reproches. Il va même jusqu'à dire à son ingrate qu'il ne faut pas beaucoup de mérite pour gagner le cœur de Tircis , à quoi Mélite répond : a Un peu plus que pour vous. » Mais ce n'est pas le tout d'insulter une maîtresse qui vous congédie; l'essentiel est de se venger. Dans ce but, Eraste imagine d'écrire sous le nom de Mélite un billet doux à Philandre. Celui-ci donne dans le piège, et bientôt nos quatre amants ne savent plus où ils en sont. Tircis, convaincu de la perfidie de Mélite, veut se tuer. Mélite, instruite des intentions de Tircis, tombe en syncope et est sur le point de mourir. Eraste apprend tous ces malheurs. Grâce à de faux rapports, il croit que Tircis et Mélite ont déjà succombé ; il devient fou de désespoir, et veut à tout prix descendre aux enfers pour arracher à Pluton ces tristes victimes. Plein d'un si beau dessein, il descend dans la rue, prend le premier passant pour Caron, et lui saute sur les épaules : il veut être conduit de gré ou de force dans le sombre empire. Un second passant est pris pour Minos. Eraste lui fait sa confession générale. Heureusement que le prétendu Minos n'est autre que Philandre, moyennant quoi tout l'écheveau se débrouille. Tircis et Mélite, qui n'étaient pas encore complètement morts, se hâtent de revenir à la vie et de pardonner à Eraste. Peu s'en faut que Mélite ne lui saute au cou pour le remercier
d'avoir fourni à Tircis l'occasion de mourir à demi pour elle, et que Tircis ne l'embrasse pour le précieux évanouissement de Mélite. Eraste, après avoir reçu le pardon de sa faute, recouvre la raison et devient le meilleur de leurs amis. Bientôt il s'éprend pour Gloris, et Philandre est le dindon de la fable.
Vous auriez peine à croire, Messieurs, si vous ne le saviez déjà, que la pièce dont je viens de vous donner l'analyse eut un succès très grand. Peut-être Corneille le dut-il à la fois à ses défauts et à son mérite. Par les pointes et jeux de mots dont il avait semé sa comédie, il flattait les goûts d'un grand public, et il devait plaire à tous par une certaine verve et franchise de style, qui se remarque déjà dans ce premier essai, et laisse vaguement entrevoir quelque chose de la touche future du grand Corneille.
Mélite ne plaçait Corneille ni à la suite de Hardy, ni parmi les auteurs plus jeunes et plus difficiles qui se piquaient de rhétorique et de bon ton. Elle fut critiquée par les deux partis. Les uns trouvèrent qu'elle manquait d'action , les autres regrettaient qu'elle ne fût pas régulière. C'était une œuvre venue de province, et qui ne portait pas la trace des discussions littéraires entamées dans les salons et les compagnies lettrées de Paris. C'était la première fantaisie d'un jeune auteur, qui promettait beaucoup, mais qui n'était pas encore initié.
Ces critiques apprirent à Corneille qu'il existait des règles, auxquelles, disait-on, la poésie dramatique devait se soumettre. Il s'instruisit des débats par lesquels s'essayait la critique française, et son bon sens, fortifié
par une éducation soignée , l'empêcha de se contenter de l'art facile qui suffisait au dramaturge Hardy. Bientôt il brilla au premier rang de ses rivaux. Il eut même l'honneur d'être plus d'une fois en butte aux traits mordants par lesquels se déchargeait la mauvaise humeur du vieux poète délaissé.
Le succès de Mélite eut l'immense avantage de décider la vocation de Corneille, Dès lors il travailla sans interruption pour le théâtre. De 1630 à 4636, il écrivit sept pièces, deux tragédies et cinq comédies. La plupart ne s'élèvent pas fort au-dessus de Mélite. Pourtant, si l'on y regarde de près, on découvre la trace de progrès réels. Il y a progrès dans le style : Corneille apprend à écrire. Il y a progrès de bon sens : Corneille ne s'affranchit pas du jargon précieux; mais il semble parfois qu'il ne l'emploie que par déférence pour le goût public et en l'appréciant à sa juste valeur. Son jugement, naturellement juste, se dégage peu à peu.
M. Guizot a rassemblé quelques passages curieux où le poète, après un sacrifice au mauvais goût, se blâme lui-même. Voyez ces vers :
Il n'en faut point douter, l'amour a des tendresses
Que nous n'apprenons point qu'auprès de nos maîtresses;
Tant de sortes d'appas, de doux saisissements.
D'agréables laugueurs et de ravissements,
Jusques où d'un bel œil peut s'étendre l'empire,
Et mille autres secrets que l'on ne saurait dire.
Quoique tous nos rimeurs en mettent par écrit,
Ne se surent jamais par un effort d'esprit.
Et je n'ai jamais vu de cervelles bien faites
Qui traitassent l'amour comme font les poètes.
C'est tout un autre jeu. Le style d'un sonnet
Est fort extravagant dedans un cabinet;
Il y faut bien louer la beauté qu'on adore, Sans mépriser Vénus, sans médire de Flore ; Sans que l'éclat des lys, des roses, d'un beau jour. Ait rien à démêler avecque notre amour. 0 pauvre comédie ! objet de tant de peines. Si tu n'es qu'un portrait des actions humaines. On te tire souvent sur un original A qui, pour dire vrai, tu ressembles fort mal.
Corneille n'était pas encore un grand poète dramatique lorsqu'il composa ces vers ; mais il était déjà un écrivain supérieur à ceux qui occupaient alors la scène. Il apprenait à se servir de l'instrument de la poésie ; il ne lui manquait que l'occasion et des sujets pour l'employer dignement.
La grandeur devait être le trait caractéristique du génie de Corneille, et jusque là il ne s'en était guère douté. Fidèle aux exemples de ses contemporains et de ses devanciers, il s'en était tenu à une fade imitation de la vie vulgaire ou aux combinaisons factices d'une poésie sans âme. Le sujet de l'une de ses premières tragédies, Médée, était cependant moins contraire à son génie. Aussi le poète s'y révèle-t-il d'une manière inattendue et par accident dans quelques vers heureux. Chacun connaît le fameux mot de Médée, abandonnée de tous et méditant ses vengeances. NÉRINE (suivante de Médée).
Votre pays vous hait, votre époux est sans foi; Dans un si grand revers que vousreste-t-il?