‹ Corneille, Racine et MolièreChapitre 34 sur 46 · LEÇON QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LEÇON QUATRIÈME

Le Misanthrope.

Messieurs ,

Lorsque nous nous sommes occupés du Tartuffe, nous avons concentré notre attention sur le héros principal. En procédant de même avec le Misanthrope , nous manquerions le caractère de la pièce. Tartuffe n'a qu'à paraître pour que tous les autres personnages soient effacés. Dans le Misanthrope il y a groupe : trois figures se dessinent au premier plan ; au second, s'agite et se meut toute une société, qui sert à dessiner , le milieu dans lequel l'action s'engage et se déroule.

Nous sommes dans le salon de Gélimène , et il n'y a qu'à en regarder l'arrangement plein de grâce et de coquetterie pour deviner le caractère et tirer l'horoscope de la reine de ces lieux. Il ne peut demeurer ici qu'une femme que le monde encense, une de ces femmes d'esprit dont la vive malice s'amuse aux dépens d'autrui ;

une de ces enchanteresses qui ont le don de la séduction, qui ont besoin de plaire comme l'oiseau a besoin de voler, parce que c'est leur nature et leur talent. Gare à celui qui s'approchera d'elle avec un de ces cœurs bien atteints , qu'irrite l'apparence même d'un partage; si par malheur ses vœux sont acceptés, sa vie ne sera plus qu'une longue suite d'inutiles souffrances. Si au moins il pouvait briser sa chaîne ; mais le jour où il aura fait serment de haïr Célimène, il n'aura rien de plus pressé que de se jeter à ses genoux. En sa présence, toutes les rancunes disparaissent : on croyait être tout à la rage et l'on est tout à l'amour. Elle a des charmes contre lesquels on ne se met point en garde :

En dépit qu'on en ait, elle se fait aimer; Sa grâce est la plus forte.

Mais ce n'est pas sa voix que nous entendons , c'est une voix d'homme, mfde et franche, sombre et chagrine. Serait-ce par hasard le malheureux qui s'est laissé prendre aux filets de Céhmène? C'est lui-même, c'est Alceste; il vient accompagné de Philinte qu'il gronde fort pour quelques embrassades données à un inconnu; peu s'en faut que pour ce péché véniel il ne lui retire son amitié.

Alceste est un homme rare au XVII^ siècle : c'est le héros de la fi^anchise, jeté, par un jeu cruel de la destinée, au milieu d'un monde où tout n'est que feinte et duperie. A la vue de tant de mensonges, son cœur se soulève et s'aigrit : il est . pris d'une de ces haines vigoureuses.

Que doit donner le vice aux âmes vertueuses,

et il s'écrie dans l'excès de son indignation :

Mes yeux sont trop blessés, et la cour et la ville

Ne m'offrent rien qu'objets à m'échauffer la bile;

J'entre en une humeur noire, en un chagrin profond,

Quand je vois vivre entre eux les hommes comme ils font.

Je ne trouve partout que lâche flatterie.

Qu'injustice, intérêt, trahison, fourberie;

Je n'y puis plus tenir, j'enrage; et mon dessein

Est de rompre en visière à tout le genre humain.

La vue d'un acte de justice, loin de rafraîchir son âme, ne ferait plus que l'irriter: le mal a au moins l'avantage de lui donner raison. Il a un procès; son droit est hors de doute, et il s'en remet à la bonté de sa cause : il ne fera pas un pas pour solliciter les juges. Ce n'est là que la juste susceptibihté d'une conscience délicate; mais il va plus loin : on lui représente que sa partie adverse est puissante et qu'il risque fort d'être condamné ; il ne lui importe, il en veut voir le succès, et, dût-il lui en coûter bon , il voudrait

Pour la beauté du fait avoir perdu sa cause.

Sans Céhmène, il aurait déjà pris la résolution

De fuir dans un désert l'approche des humains.

Mais il aime Célimène plus encore qu'il ne déteste les hommes. Elle est pour lui ce qu'est la lumière pour le phalène, qui vingt fois s'y brûle le bout de l'aile, et vingt fois y revient jusqu'à ce que son sort s'accomplisse. C'est chose à la fois comique et touchante qu'un amour si tendre avec des pensées si sombres et des passions si mélancoliques. Cet homme, capable de tant haïr, est aussi capable d'aimer plus qu'un autre. Il n'entre dans son cœur aucun sentiment médiocre, et.

quoi qu'il en dise, plus il rentre en lui-même froissé, exaspéré, plus il aurait besoin d'aimer et de s'abandonner. Célimène répond à sa tendresse, en lui offrant ce que le goût du monde et des plaisirs de la vanité lui laisse de temps et de force pour les affections solides; mais lui, Alceste, il lui offre un cœur dont la puissance d'affection est d'autant plus énergique qu'elle a été sans cesse refoulée par ce monde que Célimène adore. La misanthropie qui le tourmente n'est qu'un effet de cette soif de tendresse que rien n'a pu satisfaire. Cette àme ardente n'a pas trouvé d'objet digne d'elle et elle s'est réfugiée dans la haine.

Mais voici Célimène. Alceste était venu pour s'expliquer avec elle et il va droit au fait :

Je ne querelle point. Mais votre humeur, madame. Ouvre au premier venu trop d'accès dans votre âme : Vous avez trop d'amants qu'on voit vous obséder, Et mon cœur de cela ne peut s'accommoder.

CÉLIMIÎNE.

Des amants que je fais me rendez-vous coupable ? Puis-je empêcher les gens de me trouver aimable? Et lorsque pour me voir ils fout de doux, efforts, Dois-je prendre un bâton pour les mettre dehors?

ALCESTE

Non, ce n'est pas, madame, un bâton qu'il faut prendre, Mais un cœur à leurs vœux moins facile et moins tendre.

Au moment où cette piquante scène d'amour menace de devenir tout à fait sérieuse, et où Alceste s'écrie : Parlons à cœur ouvert! le valet de Célimène annonce une visite, puis deux, puis trois, et bientôt toute une société se trouve réunie chez elle -.C'est d'abord

Acaste et Clitandre, deux marquis aux manières élégantes, qui vont glissrnt sur la vie, fort contents d'euxmêmes, faisant la cour aux belles et attrapant au vol, avec une rare désinvolture, les bonnes fortunes que leur envoie le destin. A côté d'eux, ou plutôt entre Célimène et Philinte, vient se placer Eliante, excellente fille, d'un caractère indulgent, qui s'efface avec modestie, quia plus de bonté que d'esprit, et plus de jugement que de saillies. Il y a évidemment affinité de nature entre elle et Philinte ; aussi leurs fiançailles , par lesquelles se termine la pièce, n'ont-elles rien que de fort naturel, et leurs rapports sont-ils beaucoup plus faciles que ceux d'Alceste et de Célimène. Alceste, en les quittant, n'aurait pas besoin de faire des vœux pour leur bonheur; ce bonheur est assuré; il n'aura rien d'exalté, rien de très profond , mais il sera égal , doux et tranquille : Philinte et Eliante auront lieu d'être contents l'un de l'autre. Pour que la compagnie soit au complet, il ne manque que l'aigre Arsinoé, une de ces prudes sur le retour, comme il y en eut tant dans ce siècle, qui connut plus d'un genre d'hypocrisie. Arsinoé est dans ce moment critique , propice aux faiblesses ridicules, où échappe la jeunesse. Elle entrevoit la fin sohtaire qui la menace, et, à en juger par son langage, elle y semble religieusement préparée; mais au fond elle est dévorée de désirs d'autant plus vifs qu'ils sont de jour en jour plus hors de saison. Elle en est venue à ce point où les passions se changent en dépits et où l'impuissance se tourne en méchanceté.

Tel est le monde qu'attire le salon de Célimène. C'est un tableau en raccourci des brillantes sociétés

du temps. Célimène y a des flatteurs, des amis et des envieux. Les deux marquis lui font mille protestations galantes et la prennent par ses côtés faibles; Eliante l'aime et lui rendra service; Arsinoé en est jalouse et lui fera les plus noires perfidies.

A peine la société est-elle réunie qu'il s'engage une de ces conversations de salon que Molière excelle à rendre. Tous les courtisans ridicules y sont passés en revue. C'est Timante, l'homme tout mystère; c'est Géralde, dont les entretiens

Ne sont que de chevaux, d'équipage et de chiens ;

c'est Bélise, le pauvre esprit de femme ; le jeune Gléon, à la table de qui l'on rend visite et qui donne des dîners excellents, sauf en un point :

C'est un fort méchant plat que sa solte personne.

c'est Damis, enfm :

n pense que louer n'est pas d'un bel esprit, Que c'est être savant que trouver à redire, Qu'il n'appartient qu'aux sots d'admirer et de rire, Et qu'en n'approuvant rien des ouvrages du temps. Il se met au-dessus de tous les autres gens. Aux conversations même il trouve à reprendre; Ce sont propos trop bas pour y daigner descendre; Et, les deux bras croisés, du haut de son esprit, Il regarde en pitié tout ce que chacun dit.

Inutile de dire que Célimène brille par sa spirituelle médisance, et que tous ces portraits délicieusement touchés sont de sa main. Pendant qu'elle parle et qu'on l'applaudit, Alceste debout, les yeux fixés sur elle, garde un morne et éloquent silence; enfin, n'y tenant plus, il éclate:

Allons, ferme, poussez, mes bons amis de cour; Vous n'en épargnez point, et chacun a son tour ; Cependant aucun d'eux à vos yeux ne se montre. Qu'on ne vous voie en hâte aller à sa rencontre, Lui présenter la main, et d'un baiser flatteur Appuyer les serments d'être son serviteur.

CLITANDRE

Pourquoi s'en prendre à nous? Si ce qu'on dit vous blesse. Il faut que le reproche à madame s'adresse.

ALCESTE

Non, morbleu! c'est à vous; et vos ris complaisants Tirent de son esprit tous ces traits médisants. Son humeur satirique est sans cesse nourrie Par le coupable encens de votre flatterie; Et son cœur à railler trouverait moins d'appas, S'il avait observé qu'on ne l'applaudit pas.

Et il continue sur ce ton jusqu'à ce qu'un valet vienne le chercher pour une affaire d'honneur à laquelle l'a exposé sa franchise.

Mais Alceste ne s'éloigne pas pour longtemps. Bientôt il vient reprendre le fil de son explication brusquement interrompue. Il trouve chez Célimène, la prude Arsinoé qui, laissée seule avec lui, profite de l'occasion pour exciter sa jalousie, et finit par l'emmener pour lui remettre en mains propres les preuves de la perfidie de Célimène. A peine Alceste a-t-il de quoi confondre la volage qu'il accourt de nouveau.

CÉLIMÈNE

Quel est donc le trouble où je vous vois paraître? Et que me veulent dire, et ces soupirs poussés. Et ces sombres regards que sur moi vous lancez ?

ALCESTE

Que toutes les horreurs dont une âme est capable A vos déloyautés n'ont rien de comparable;

Que le sort, les démons et le ciel en courroux, N'ont jamais rien produit de si méchant que vous.

Mais que d'amour sous cette violence, et quel débordement de tendresse et de passion !

CÉLIMÈNE

Non, vous ne m'aimez point comme il faut que l'on aime.

ALCESTE

Ah! rien n'est comparable à mon amour extrême;

Et dans lardeur qu'il a de se montrer à tous.

Il va jusqu'à former des souhaits contre vous.

Oui, je voudrais qu'aucun ne vous trouvât aimable,

Que vous fussiez réduite en un sort misérable;

Que le ciel en naissant ne vous eût donné rien ;

Que vous n'eussiez ni rang, ni naissance, ni bien ;

Afin que de mon cœur l'éclatant sacrifice

Vous pût d'un pareil sort réparer l'injustice ;

Et que j'eusse la joie et la gloire en ce jour

De vous voir tenir tout des mains de mon amour.

Il était écrit qu'Alceste devait passer en un jour par toutes les sortes d'épreuves. Il ne quitte Célimène que pour apprendre qu'il a perdu son procès, et il ne revient chez elle que pour la voir tomber dans les pièges que, par sa coquetterie, elle s'est tendus à elle-même. Elle est aux prises avec les rivaux dont elle nourrissait les espérances, et qu'elle trompait tous à la fois. Les marquis, blessés dans leur amour-propre, font grand éclat et grand tapage. Seul Alceste reste silencieux : il attend pour parler que les importuns soient sortis.

ALCESTE

Oui, je veux bien, perfide, oublier vos forfaits: J'en saurai dans mon âme excuser tous les traits. Et me les couvrirai du nom d'une faiblesse Où le vice du temps porte votre jeunesse,

Pourvu que votre cœur veuille donner les mains Au dessein que j'ai fait de fuir tous les humains, Et que dans mon désert où j'ai fait vœu de vivre. Vous soyez, sans tarder, résolue à me suivre. C'est par là seulement que, dans tous les esprits, Vous pouvez réparer le mal de vos écrits. Et qu'après cet éclat quun noble cœur abhorre, Il peut m'être permis de vous aimer encore.

CÉLIMÈNE

Moi, renoncer au monde avant que de vieillir !

Mais ce brusque départ de Célimène laisserait le spectateur sous une impression trop pénible. Alceste, dans un accès de sauvage jalousie, avait offert son cœur à Eliante et l'avait plaisamment conjurée de s'unir à lui pour tirer vengeance de la perfide. Maintenant il se connaît mieux et ne songe plus qu'à une chose:

// veut sortir d'un gouffre où triomphent les vices. Et chercher sur la terre un endroit écarté Où d'être homme d'honneur on ait la liberté.

Eliante n'a pas beaucoup de peine à le dégager d'une parole qu'elle n'a jamais prise au sérieux; elle avoue son amour pour Philinte, et Alceste leur fait ses adieux. Il part; mais Philinte le suit:

Allons, madame, allons, employez toute chose A rompre le dessein que son cœur se propose.

Dénouement admirable, le plus heureux peut-être qui soit au théâtre français, parce qu'il laisse planer sur le drame le mystère enchanteur de la poésie, parce qu'il invite à la rêverie, et ouvre un monde à la pensée. A l'ordinaire une pièce de théâtre se termine par une conclusion positive et prosaïque, comme le sont plus ou moins toutes les nécessités de la vie, un ma-

riage, une séparation, une mort. Ici tout est achevé, et pourtant rien n'est conclu. Le dernier mot du poète est un mot de doute et d'espérance. C'est vers l'avenir qu'il reporte nos pensées. Il n'en soulève pas même le voile; il ne fait que le montrer; mais cela suffit pour que l'imagination prenne son vol, et que ce drame d'un jour, dont il a déroulé devant nous les rapides péripéties, se prolonge sans fin dans le monde des rêves.

Avons-nous perdu notre temps en parcourant ainsi les scènes principales du Misanthrope'! J'airne à croire que non. Il me semble que cette seule exposition suffît à réfuter la plupart des critiques littéraires dont ce chef-d'œuvre a été l'objet.

Que lui reproche-t-on?

De manquer d'action, d'abord. Mais le Misanthrope est, en un sens, la plus dramatique des œuvres de Molière. L'intrigue, sans doute, n'en est pas très compliquée; mais elle est suffisante. C'est un préjugé commun que de prendre pour l'action le démêlement de l'intrigue, et de ne reconnaître le drame que dans les pièces où se complique l'imbroglio des faits. Mais les Grecs, ces grands maîtres, ne l'entendaient point ainsi. Ils aimaient les situations simples, quoique fortes et capables d'exciter à un haut degré les luttes intérieures, ces luttes de la passion , mille fois plus dramatiques que les rencontres du hasard. Molière, dans le Misanthrope, a suivi leur exemple. La situation est une; les faits ne s'accumulent pas pour la compliquer; mais ils suffisent à développer tout ce qu'il y a de vie et de res-

sources dramatique dans l'âme orageuse d'Alceste. Que veut-on de plus? des accidents, des cas fortuits, des hasards imprévus? De grâce, n'abaissons pas la scène où joue Molière au niveau des tréteaux de Tabarin

Mais il n'y a là, dit-on, qu'un thème à discussions philosophiques, a On trouve souvent, dit Schlegel, dans les pièces les plus vantées de Molière, mais surtout dans le Misanthrope, de ces dissertations dialoguées qui ne mènent à aucun résultat: voilà pourquoi, dans cette comédie, l'action, déjà pauvre par elle-même, se traîne si péniblement; car, à l'exception de quelques scènes plus animées, ce ne sont guère que des thèses soutenues dans toutes les formes. » Ce jugement de Schlegel, sans cesse reproduit, ainsi que la plupart de ses observations sur le théâtre de Molière, par les critiques allemands ( il y aurait pourtant des exceptions à faire en faveur de quelques auteurs très modernes, M. Arnd, par exemple ), n'est qu'une méprise grossière, et suppose une inintelligence complète des procédés les plus habituels et des besoins les plus légitimes de l'esprit français. A peu près tout ce qui, dans son cours de littérature dramatique, est relatif à la France, pèche par là ; mais nulle part ce défaut n'est plus saillant que dans les pages singulières qu'il consacre au Misanthrope. Il ne faut pas s'étonner s'il a jugé défavorablement la poésie française, car, on ne saurait trop le répéter aux Allemands qui le prennent encore pour guide, il n'en a pas compris le premier mot. Ce n'est pas à un poisson qu'il faut demander comment vivent les oiseaux, ni chez les oiseaux qu'il faut aller chercher des renseignements sur les poissons : de même ce n'est

ni aux Schlegel, ni à leurs disciples, qu'il faut s'adresser si l'on veut faire connaissance avec l'esprit français: espérons qu'on finira par le comprendre, et que ce sera bientôt un lieu-commun des deux côtés du Rhin.

En ce qui touche au Misanthrope, il est facile de faire voir l'erreur de ce savant critique.

Les luttes intérieures de la passion, qui sont la source principale de l'intérêt dramatique, s'expriment au dehors de deux manières, par les actions des hommes et par leurs paroles. Chez certains peuples d'un caractère sombre et réservé, l'action proprement dite est le langage par excellence de la passion. D'autres, plus expansifs, l'expriment surtout par la parole. Ces deux tendances ne peuvent ni l'une ni l'autre être poussées à l'extrême; mais elles sont humaines l'une et l'autre. Il est clair que l'esprit français penche plutôt vers la seconde, et il y aurait de l'étroitesse à lui en faire un reproche, aussi longtemps qu'il ne dépasse pas la limite. Or cette limite n'est pas difficile à indiquer. La passion silencieuse tend à l'idée fixe et à la folie : à force de se concentrer, elle prend un caractère animal, et par là, en même temps qu'elle sort des limites de la vérité et de la nature, elle échappe au domaine de l'art. La passion qui parle tend, au contraire, à s'évaporer: à force de se répandre elle se dissipe. Dès cet instant, elle perd tout intérêt dramatique, toute vie, et par cet excès comme par l'autre, elle sort du domaine de l'art. Donc la passion doit parler autant qu'il lui est nécessaire pour rester humaine; elle doit agir autant qu'il le faut pour qu'elle reste vivante.

En outre, il n'est pas inutile de remarquer qu'il y a

paroles et paroles. Les unes ne sont que l'expression d'une idée ou d'un sentiment; les autres sont des actions réelles. Lorsque, par exemple, Alceste, hors de lui, s'écrie :

Ah! tout est ruiné;

Je suis, je suis trahi, je suis assassiné.

Célimène... (eût-on pu croire cette nouvelle?)

Célimène me trompe, et n'est qu'une infidèle.

il ne fait qu'exprimer vivement la passion qui l'obsède; mais lorsque, un instant après , il se tourne vers elle; ''''"■ et lui dit

Que toutes les horreurs dont une âme est capable A se& déloyautés n'ont rien de comparable,

alors, il ne parle pas seulement; il met Célimène en demeure de s'expliquer; il fait faire au drame un pas en avant, il agit.

A ces deux égards , le rôle d'Alceste est irréprochable : il est clair, en eifet, que la plupart des paroles qu'Alceste prononce sont des paroles agissantes, passezmoi le terme , et que sa passion ne se dissipe pas en vains discours.

Ici encore nous touchons à un de ces points où il faut savoir associer aux exigences générales de la nature humaine les besoins particuliers de chaque peuple et de chaque individu. Ne vous étonnez pas si nous revenons si souvent sur des considérations de cet ordre, c'est là le grand problème de l'art. Or, il faut rendre à Molière cette justice, et je ne saurais en faire un plus grand éloge, qu'il est à la fois le plus humain et le plus français des poètes français.

Il suffit, pour voir avec quel rare bonheur il a résolu

ce problème , de jeter les yeux sur une petite pièce dont nous avons déjà parlé , et sur laquelle nous pouvons revenir ici, parce qu'elle n'est pas sans rapports avec le Misanthrope , soit pour le fond , soit pour la forme, l^a Critique de l'Ecole des femmes n'est qu'une conversation. Un littérateur, formé à l'école de Schlegel, choqué de cette longue suite de paroles, sans action apparente , ne verrait dans cette œuvre qu'un plaidoyer dialogué. Il aurait tort cependant, et, s*il prenait la peine de se familiariser avec ce genre, peutêtre nouveau pour lui, il finirait par trouver dans ce simple dialogue les éléments essentiels du drame.

Tout sert aux grands poètes. Une parole jetée en l'air, au milieu d'un entretien capricieux, peut dessiner un caractère. Peu importe le sujet de l'entretien : il n'est pas de sujets indifférents ; les plus petites choses trahissent souvent le fond d'une âme. Au moyen d'une conversation familière sur une question de littérature, Molière a réussi , dans la Critique de l'Ecole des femmes, à esquisser les traits de quelques figures vivantes. Il y a dans cette pièce une femme nommée Climène, dont la pudeur est prompte à s'effaroucher, et qui est un premier crayon d'Arsinoé. Nous ne la voyons que dans son fauteuil, minaudant avec affectation, parlant avec une recherche de pruderie prétentieuse, et nous la connaissons à fond. Ce que le poète nous a fait voir n'est pas grand* chose; mais il nous a fait deviner d'autant plus. Il n'a fait qu'esquisser la peinture d'un travers de l'esprit; mais les travers de l'esprit se rattachent à l'ordinaire à quelque vice secret et profond : ils sont comme ces tares imperceptibles sur l'épiderme

d'un beau fruit, qui, si insignifiantes qu'elles soient, n'en trahissent pas moins les ravages du ver. Un poète superficiel pourra jouer quelque ridicule, sans rien nous laisser deviner au delà ; mais Molière , par la vérité et la finesse de ses tableaux, nous fait pressentir infiniment plus qu'il ne nous montre. Dans ses œuvres les plus petites choses ont du rapport avec les plus grandes : une goutte d'eau peut servir de miroir à un monde.

Par le seul fait que cette ingénieuse conversation, intitulée la Critique de l'Ecole des femmes , dessine et accuse des caractères , elle devient autre chose qu'un plaidoyer; elle prend une valeur poétique et dramatique. Mais ce n'est pas tout. Elle renferme encore une véritable action , toute intérieure sans doute, mais réelle : second élément dramatique. Si libre que soit l'entretien, il s'anime, il se concentre, il va serrant la question de plus près; puis, dans chaque personnage, il excite des mouvements qui partent de l'âme, et il crée entre eux des dissentiments, qui deviennent de plus en plus vifs. Il y a lutte et conflit, non entre des idées seulement, non entre de purs esprits, mais entre des hommes, dont la manière de juger ne diffère que parce qu'ils sentent différemment. C'est ainsi que par de simples paroles les ressorts dramatiques les plus importants sont mis en jeu.

Peut-être un genre pareil n'est-il guère possible qu'en France; peut-être, en France même, serait-il beaucoup plus difficile de nos jours qu'au XVII^ siècle; mais il peut avoir, à sa manière, un intérêt général et humain.

Gardons -nous donc, lorsque la poésie française abonde en paroles, de nous faire aussitôt les échos des accusations banales dont elle a été l'objet. Que dans ies œuvres de poètes de second ordre la parole tue l'action, cela n'a rien d'étonnant ; mais dans Molière elle la sert et la vivifie.

Il est vrai que, dès la première scène, le Misanthrope fait songer à une question morale, qui reparaît un peu partout; mais c'est là ce qui arrive nécessairement à la haute poésie dramatique. Impossible d'approfondir un caractère, fictif ou réel, sans rencontrer quelque problème philosophique et moral. Sans doute si le poète crée ses personnages en vue d'une thèse, il abandonne les voies de la poésie; mais si le problème naît de lui-même du caractère des héros, le poète ne sort ni de son droit ni de son rôle, et l'on peut prédire presque à coup sûr que son œuvre aura d'autant plus d'intérêt philosophique qu'elle aura plus de valeur poétique.

^ Peut-être, à cet égard , pourrait-on concevoir quelques doutes sur le rôle de Phihnte. Son caractère est moins original que celui d'Alceste ; ses idées sont moins à lui; ce sont les idées de tout le monde . non celles des fripons, comme le lui reproche J.-J. Rousseau , mais celles que donnent à l'ordinaire l'esprit pratique et le bon sens : il a cette philosophie assez répandue qui rend la vie facile parce qu'elle consiste à ne pas trop exiger des hommes et à les prendre tels qu'ils sont. En outre, quoiqu'il figure au premier plan, à côté d'Alceste et de Céhmène, il est placé pourtant un peu en arrière , et l'on pourrait en conclure qu'il

a été mis là uniquement pour avertir Alceste et le réfuter. Ce défaut, toutefois, est plus apparent que réel; c'est l'effet d'une illusion de perspective, presque inévitable à première vue , parce qu'on est surtout frappé du rôle d' Alceste, mais qui disparaît quand on y regarde de plus près. Au fond, Philinte est moins le contradicteur que l'ami d'Alceste, un ami véritable, sur qui retombent les dures incartades du misanthrope, qui les supporte avec une noble patience : son indulgence pour les autres hommes est moralement discutable; mais son indulgence pour Alceste est touchante : c'est celle d'une amitié désintéressée, qui lui rend ce que sa philosophie trop accommodante lui enlève parfois de noblesse.

Au reste, le rôle de Philinte est le seul qui puisse être en question un instant. Alceste est aussi un grand raisonneur; mais, chez lui, c'est toujours la passion qui dogmatise. Cette forme même, que le langage de la passion se plaît à affecter dans sa bouche, n'est qu'un nouveau trait de caractère d'un effet heureux et d'une grande justesse. Retirées en elles-mêmes, les âmes que le monde a froissées prennent leur revanche sur la société en dressant son acte d'accusation , et dans leur solitude elles argumentent contre lui avec autant de véhémence que de subtilité. Ce qui fait l'originalité d'Alceste , n'est-ce pas ce qui fit plus tard l'originalité de Rousseau , comme lui misanthrope, comme lui raisonneur et passionné ?

Tartuffe est peut-être la plus frappante de toutes les créations de Molière ; mais Alceste est la plus riche, et, à la réflexion, la plus saisissante. Qu'on ne l'accuse

pas de n'être, lui aussi, qu'une pâle abstraction. Alceste, c'est la vie même; c'est la nature dans toute sa richesse et sa variété. Il est des hommes que l'on ne connaît jamais complètement, non parce qu'ils dissimulent, mais parce qu'ils réunissent la plupart des attributs de l'homme, en sorte que chez eux il y a toujours quelque découverte à faire. Ce sont là les hommes supérieurs, les fortes individualités : Alceste est du nombre.

Don Garcie, première ébauche d' Alceste, n'était qu'un jaloux vulgaire, dont tous les mouvements pouvaient être prévus, et dont la jalousie avait d'autant moins d'intérêt qu'elle était moins fondée. On concevrait à la rigueur les critiques de Schlegel, si elles tombaient sur don Garcie. Mais Alceste est un homme vivant, dont on devine les traits énergiques, nobles et sombres, dont on croit voir l'œil irrité s'adoucir toutà-coup et jeter sur Célimène un regard d'une inexprimable tendresse. Alceste rappelle l'Achille d'Homère : il en a les brusques colères, il en a la mélancolie profonde , et il aime Célimène comme Achille aime Patrocle.

Alceste a d'autres parents plus rapprochés dans les littératures modernes.

Timon d'Athènes, par exemple , est comme lui un misanthrope fameux; mais sa misanthropie est d'une autre nature que celle d' Alceste : elle est le fait des circonstances plus que du caractère. Timon est un de ces grands seigneurs qui le sont trop pour ne pas se ruiner. Chez lui les festins succèdent aux festins. Athènes tout entière prend part à son hospitahté impré-

voyante et magnifique. Mais bientôt, quand sa fortune y a passé et qu'il est forcé d'avoir recours à ses nombreux amis , il n'en trouve pas un , parmi ceux qui vivaient de son opulence, pour lui tendre la main dans sa détresse. Alors il en tire une vengeance singulière en les invitant à un festin dérisoire, et, après les avoir maudits, il va s'enfoncer dans un désert, où sa vie n'est plus qu'une longue suite d'imprécations. Deux choses sont admirables dans ce drame , dont Shakespeare a malheureusement affaibli l'impression finale en prolongeant outre mesure les malédictions de son héros : la peinture de l'ingratitude humaine et celle de la chute imprévue de Timon, du renversement soudain de cette haute fortune. Mais le caractère de Timon ne vaut pas celui d'Alceste : il a moins d'originalité, il est moins attachant. La misanthropie de Timon n'est que la rage de l'humiliation, la vengeance d'un homme qui est tombé : c'est Job sur son fumier, mais Job plein de ressentiments et de fiel. Alceste ne descend pas à ce degré de misère matérielle et morale : il ne perd qu'un misérable procès, et sa haine contre l'humanité est autre chose qu'une rancune; c'est la haine d'une âme forte et généreuse, d'un cœur droit, fier et franc. D'ailleurs il y a toujours une insatiable soif de tendresse sous ce bouillonnement de colères et de passions. Timon n'aime pas. Entraîner la foule après soi, se répandre, se prodiguer, s'éblouir : voilà ce que faisait Timon au temps de sa prospérité. Il lui fallait, comme à don Juan , de l'espace pour vivre en grand. Timon n'est pas généreux; il n'est que libéral et magnifique. Dans son désert, où il maudit les hommes.

il ne regrette rien tant que les hommes. Le désert serait un paradis pour Alceste , si Célimène voulait l'y suivre. Que ne trouve-t-il une âme qui réponde à la sienne? il aimerait avec l'abandon d'un enfant ingénu et la puissance d'affection d'un homme longtemps malheureux. Le cœur d' Alceste est un trésor encore vierge que le monde n'a pas entamé.

Alceste a aussi quelques rapports avec Hamlet, quoiqu'il n'entre pas comme lui en conversation mystérieuse avec les puissances de la nature, et qu'il ne croie pas aux ombres qui reviennent le soir sur les vapeurs de la nuit. Il est né et il a grandi au sein d'une société qui savait les Maximes de La Rochefoucauld, et qui ignorait jusqu'au nom d'Ossian ; il a vécu dans le monde plus que dans la solitude; il est d'ailleurs de race latine; il ne connaît pas les pâles muses du Nord. Mais, comme Hamlet, il a une nature ouverte et généreuse; comme lui il observe et contemple; comme lui il se pose la question fatale : Qu'est-ce que l'homme ? Seulement Hamlet donne à cette question redoutable une étrange portée; il embrasse l'univers dans ses méditations mélancoliques ; il voudrait en savoir le commencement et la fm, et son regard, à la fois vague et profond, scrute éternellement les mystères du néant et de l'infini. Alceste a un esprit plus positif; il n'étend pas au delà des réalités palpables le cercle de ses doutes ; il se demande ce que vaut en réalité la vertu des hommes; et, la trouvant partout mélangée de complaisance et de feinte, il la rejette avec horreur. Hamlet et Alceste ne sont faits ni l'un ni l'autre pour vivre ici-bas : ils sont tous deux frappés d'impuissance,

mais non pas par les mêmes causes. L'impuissance de l'un est celle de l'esprit humain jeté en présence de l'infini, fasciné par les profondeurs de l'abîme et se fatiguant à les sonder. L'impuissance de l'autre est celle de la brusque franchise tombant inattendue au milieu d'une société trompeuse ; celle de la passion véritable éclatant au milieu d'un monde où elle ne saurait se satisfaire, parce que rien n'y est plus commun que les apparences de l'amour et rien plus rare que l'amour lui-même. Au fond, Alceste est un homme fort, mais placé dans une impasse cruelle : il n'y aura de repos pour lui que quand il aura accepté les hommes tels qu'ils sont ou qu'il les aura corrigés : double impossibilité en présence de laquelle cette nature énergique se cabre et se révolte. Les pensées d'Hamlet sont de celles qui donnent le vertige, et contre lesquelles il n'y a de refuge que dans la mort, iVlceste a au moins un refuge en lui-même : il pourra vivre dans son désert. Les pensées du premier sont trop étendues; elles ne sont pas faites pour la terre : le cœur de l'autre est trop exigeant; il n'est pas fait pour les hommes.

Il est dans toutes les littératures quelques œuvres, rares entre toutes, semblables à ces cimes souveraines que l'on aperçoit de partout, parce que, de la hauteur où elles atteignent, elles commandent un horizon sans bornes. Le Misanthrope en est une. Nulle, parmi les I pièces de Molière, ne donne plus à penser .^Jamais il n'a peint d'une manière aussi complète la société de son temps: marquis ridicules et vaniteux, prudes hypo-

Icrites et doucereuses, poètes pédants et affectés, coquettes gracieuses et médisantes, hommes de société

polis et de bon ton, presque tous les types que Molière a empruntés à son époque s'y sont donné rendez-vous; / sans parler de cette multitude de portraits touchés en ( passant avec un si rare bonheur, et qui augmentent la richesse et l'intérêt de cette grande peinture de mœurs: le Misanthro'pe est presque, à lui seul, un livre des Caractères. Et pourtant c'est l'œuvre oîi Molière a mis le plus de création originale : Alceste, malgré le duc de Montausier, n'est pas un type des ridicules du temps; c'est un homme à part; un héros qui est bien à Molière et qui n'est qu'à lui.|

D'autres contrastes encore nous frappent dans le Misanthrope. Gomme tous les vrais chefs-d'œuvre, il étonne par la variété de ses aspects. Dans la peinture de la passion , la poésie de Molière y prend une teinte personnelle , elle touche presque au lyrisme; jamais cependant elle n'a été plus franchement dramatique. Enfin , cette œuvre où Molière a tant discuté, est celle qui nous laisse l'impression la plus poétique : nous n'avons pas entendu une sa- \ tire, nous n'avons pas reçu une leçon; nous avons I vu un monde, la vie s'est révélée à nous sous des as- \ pects nouveaux. A cet égard le Misanthrope est supérieur au Tartuffe. La sombre figure de Tartuffe nous poursuit comme un mauvais rêve, et l'intérêt historique de cette satire qui portait trop juste en balance presque l'intérêt poétique et littéraire : rien de semblable dans le Misanthrope. La liberté d'impressions que l'art 1 ne doit jamais nous ravir et à laquelle la poésie fran- 1 çaise, trop aisément didactique, porte atteinte si sou- I vent, y est pleinement respectée. La lecture du Misan-

ithrope nous laisse rêveurs peut-être, mais non pas

i obsédés d'une idée unique et par là même fatigante ;

nous posons le livre avec cs:;tte liberté et cette sérénité

i de l'esprit, qui sont les plus bienfaisantes de toutes les

jouissances artistiques.

Au reste, le Misanthrope^ de même que le Tartuffe, est né d'autre chose que d'une simple fantaisie de poète; il avait été aussi préparé de longue main, soit par les expériences qu'avait faites la société française, soit par celles que dans sa vie intime avait faites Molière lui-même.

La question morale qui naît du développement de l'action a de tout temps préoccupé les écrivains français : c'est, nous l'avons dit déjà, la question de savoir ce que vaut en fait la vertu des hommes, et s'ils méritent plus de louange ou de blâme, plus d'indulgence ou de haine. L'esprit français, toujours observateur et pratique, n'a pas beaucoup spéculé sur l'essence philosophique et la nature intime du bien; mais il se plaît à prendre la vertu sur le fait et à l'examiner de très près pour savoir si elle est, oui ou non, de bon aloi. Ce genre d'études morales était devenu particulièrement à la mode après les troubles de la Fronde, et l'on comprend sans peine que la physionomie de la société française à cette époque ait fourni aux observateurs du cœur humain une ample moisson de faits piquants. C'est là ce qui fait l'intérêt des Maximes du duc de La Rochefoucauld. La publication de ces Maximes et l'apparition du Misanthrope, séparées par une dixaine d'années, trahissent des préoccupations semblables. Mais quelle différence entre le duc de La Rochefoucauld et

le héros de Molière! Le duc de La Rochefoucauld a reconnu la vanité des vertus dont le faux éclat avait pu éblouir sa jeunesse ; il ne croit plus qu'aux déguisements du vice et aux travestissements de l'égoïsme. Mais il en a pris sans trop de peine son parti. Si les hommes étaient meilleurs, il y aurait moins de plaisir à les observer, et ce plaisir est la grande distraction de sa vieillesse chagrine et morose. Alceste est arrivé à une conviction semblable ; mais la vue de la tromperie soulève en lai les flots toujours plus irrités d'une inépuisable colère. La froideur avec laquelle La Rochefoucauld juge et accepte les hommes serait pour Alceste le coup de grâce; elle le révolterait plus encore que le mal lui-même. Alceste est une de ces fières natures qui n'ont pas reçu le don de s'habituer au mensonge et de se résigner à la bassesse.

En ce qui touche à la conception des caractères,

Molière avait lui-même préparé le Misanthrope dans

quelques rôles de la Critique de l'Ecole des femmes,

iCt surtout dans Don Garcie. L'amour malheureux et

/jaloux est de tous les sujets dramatiques que fournis-

/ sent les passions celui qui l'a plus préoccupé. Il y est

I revenu sans cese ; il l'a reproduit sous mille formes.

\ Racine se plaît aux incertitudes et aux luttes d'un cœur

partagé; Molière s'attache de préférence aux tourments

d'un amour méconnu. Evidemment ils se trahissent;

/ ils parlent l'un et l'autre de ce dont leur cœur est

plein. On disait au XVII*' siècle qu'Alceste était le duc

de Montausier; de nos jours on dit plutôt qu'il n'est

que Molière lui-même. Il ne faut jamais pousser trop

loin ces sortes d'interprétations : un poète tel que Mo-

— AU — lière ne s'asservit pas. Cependant le rapprochement que l'on a essayé entre Alceste et Molière n'est pas purement gratuit. Sans doute, Molière n'en était pas venu à argumenter contre le genre humain; on nous assure même qu'il était d'un commerce doux et facile; mais il avait aussi des accès de mélancolie, un fond de tristesse et d'amertume; il avait éprouvé, comme Alceste, les tourments de la jalousie et d'un amour toujours repoussé. De même, il y a une ressemblance réelle entre Célimène et M^^*' Molière, coquette aussi, séduisante, et dont Molière aurait pu dire également : Sa grâce est la plus forte. Ce rapprochement redouble d'intérêt si l'on se rappelle que Molière écrivit le Misanthrope dans le temps où il souffrait le plus de ses peines de cœur, et qu'il y joua le rôle d'Alceste , tandis que sa femme, dont il venait de se séparer, jouait celui de Célimène. Avec quel accent, dans une situation si cruellement dramatique , devait-il parler de ce fatal amour né de vos traîtres yeux^ et prononcer des vers comme ceux-ci:

Morbleu ! faut-il que je vous aime I Ah ! que si de vos mains je rattrappe mon cœur. Je bénirai le ciel de ce rare bonheur I Je ne le cèle pas, je fais tout mon possible A rompre de ce cœur l'attachement terrible ; Mais mes plus grands efTorts n'ont rien fait jusqu'ici, Et c'est pour mes péchés que je vous aime ainsi.

Avec quel accent surtout, avec quelle pénétrante éloquence, avec quel déchirement de cœur, et peutêtre aussi quelles vagues lueurs d'espérance, MoHère- Alceste devait-il, au dénouement, tendre la main à Célimène et lui offrir encore une fois l'oubU, le par-

don et l'amour! Pauvre et grand poète, que de fois sur la scène son rire dut être forcé ! Le dernier jour où il y monta ce fut par un accès de gaîté qu'il dissimula les atteintes du mal dont il allait mourir; mais auparavant que de larmes déjà, que de sanglots étouffés sous de bruyants éclats de rire! Quelle fut sa secrète pensée en écrivant le Misanthrope? Espérait-il vaguement ramener à lui l'infidèle? Ne songeait-il qu'à donner libre cours à sa douleur et à en alléger le fardeau en la laissant déborder ? On l'ignore ; mais ce qui est sûr, c'est qu'il a répandu son âme dans cette œuvre unique, et que le Miscmthrope est un de ces chants dont parle Musset, un de ces chants immortels entre tous, qui ressemblent au festin du pélican , et par lesquels le poète amuse et charme la foule , mais aux dépens de sa vie et de son cœur.

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