‹ Corneille, Racine et MolièreChapitre 35 sur 46 · LEÇON CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LEÇON CINQUIÈME

Les Femmes savantes.

Messieurs,

Molière, à ce qu'on nous assure, envisageait les Femmes savantes comme la meilleure de ses comédies. C'était sur elle qu'il comptait pour passer à la postérité. Assurément les Femmes savantes sont une de ses œuvres les plus remarquables. Toutefois le Tartuffe et le Misanthrope, soit par leur portée philosophique, soit par une empreinte plus forte et plus originale, ont mérité d'être placés plus haut encore. Le jugement de Molière n'a cependant rien qui doive surprendre : le Tartuffe et le Misanthrope sont des œuvres à part, qui ont reculé les limites de la comédie , et que Molière put envisager comme des témérités littéraires. Les Femmes savantes sortent beaucoup moins du cadre ordinaire de la comédie classique. En les écrivant,

Molière dut comprendre qu'il suivait une route moins aventureuse et se sentir mieux appuyé.

Une seule chose dans les Femmes savantes trahissait la hardiesse du novateur, la satire ouvertement dirigée contre des ridicules connus et fort à la mode. Molière avait petit à petit habitué son public à cette nouveauté : plusieurs pièces lui avaient déjà frayé la voie ; plusieurs succès lui avaient assuré la liberté de critique qui lui était nécessaire. Mais par les Femmes savantes il fit un pas de plus; il osa désigner nettement les auteurs qu'il avait particulièrement en vue, Ménage et Cotin. Tous deux savants et pédants, tous deux choyés dans les cercles des précieuses , où ils lisaient leurs petits vers, ils parurent dans la pièce de Molière, Ménage, sous le nom de Vadius, Cotin , d'abord sous celui de Tricotin, puis de Trissotin. Comme s'il eût désiré que personne ne pût s'y méprendre, Molière mit sur la scène une dispute assez plaisante, qui avait eu lieu entre ces deux auteurs chez Mademoiselle, fille de Gaston de France. Cette princesse aimait beaucoup Cotin. Un jour elle fit voir à Ménage un sonnet que Cotin venait de lui lire. Ménage, qui n'en connaissait pas l'auteur, le déclara du plus mauvais goût, sur quoi les deux poètes se dirent des choses très vives. Enfin, pour rendre l'allusion plus transparente encore, MoHère choisit justement ce malheureux sonnet de Cotin pour le faire lire par son héros devant les femmes savantes et le livrer à la risée du public. Cette hardiesse n'a trouvé dès lors qu'un petit nombre d'imitateurs , et elle a été généralement blâmée. Aujourd'hui un poète comique serait très mal venu à suivre l'exemple de Molière. Il n'y a plus

guère que des journalistes obscurs et des pamphlétaires sans nom qui conservent le privilège des personnalités blessantes. Il est digne d'une civilisation bien entendue de forcer la raillerie et le persifflage à s'attaquer aux choses et non aux hommes. Toutefois cette hardiesse de MoHère est pour nous d'un véritable intérêt. Elle nous le montre prenant au milieu de la société du XVII® siècle un rôle assez semblable à celui que jouait Aristophane à Athènes. Sans doute il y a entre eux cette différence que, tandis que le poète grec osa s'attaquer à Cléon , Molière cherchait à mettre de son parti le roi et la cour; mais, d'un autre côté, si l'on songe à la liberté qu'un long usage accordait à Aristophane et aux entraves de toute nature qui entouraient Molière , on hésitera peut-être avant de décider lequel des deux fut le plus hardi.

Mais si les attaques dirigées dans les Femmes savantes contre le faux goût du temps nous rappellent Aristophane, l'heureuse intrigue dans laquelle elles sont encadrées nous rappelle plutôt Ménandre , Térence et le type classique généralement adopté par la comédie française. Nous sommes dans un intérieur de famille et c'est de mariage qu'il s'agit. Dans la réalité, les questions de mariage sont parfois fort épineuses; mais dans la comédie c'est bien autre chose. Henriette joue dans les Femmes savantes un rôle assez semblable, quoique moins tragique, à celui que dans une pièce de Hardy joue une malheureuse Hélène, Aristoclée , qui , tirée d'un côté par les gens de Straton , un amant très violent, de l'autre par ceux de Callisthène, mi mari qui n'y va pas de main morte, meurt sur la

scène à demi écartelée. C'est pourtant une charmante personne qu'Henriette. Elle a une qualité précieuse, qui en suppose beaucoup d'autres et qui en double le prix : elle est parfaitement naturelle. Elle a de l'esprit, et, au besoin, du plus piquant; mais elle n'en a qu'à propos, et elle ne cherche pas à en montrer. Nul ne sait ce qu'on lui a enseigné, et, quand on la surprend, elle n'a pas de livre dans les mains; mais ceux qui s'y connaissent devinent bientôt que son intelligence n'a pas langui sans exercice, quoiqu'elle refuse d'embrasser les savants pour l'amour du grec. Elle est jolie ; mais on ne le remarque pas tout d'abord, parce qu'elle est encore plus modeste que jolie. Cela même ajoute à ses charmes : la beauté qui se montre éblouit; la beauté qui se cache attache, ce qui est plus sûr et ce qui vaut mieux au fond. Elle est aimante et sensible; mais elle n'a rien de cette sensibilité maladive qui n'est que la fausse monnaie de l'amour. Que vous dirai-je encore ? Ce n'est pas la fiancée que chantent les poètes allemands; elle est plus simple et plus pratique; elle songe moins à ce ciel mystérieux oià se continuent les affections nouées sur cette terre et davantage au foyer domestique qu'elle va embellir de sa présence. Ce n'est pas la fiancée que l'on rêve à quinze ans, mais bien celle que plusieurs , revenus des premiers enthousiasmes de la jeunesse, voudraient trouver à vingt-cinq. Henriette n'est pas la plus brillante , mais elle est la plus aimable de toutes les jeunes filles à marier dont Molière a tracé le portrait.

C'est donc pour Henriette que s'allument les flambeaux de l'hymen, ou, pour parler le langage de la

comédie, que l'on va chercher le notaire; mais, au moment où le notaire va fonctionner, elle se trouve avoir deux fiancés, ce qui, comme il le remarque judicieusement, est trop pour la coutume. Elle en a un de par son père, Clitandre, qu'elle aime, et un de par sa mère, M. Trissotin, qu'elle n'aime pas. La science a malheureusement semé la discorde dans sa famille , qui s'est divisée en deux camps , le camp des gens simples et celui des savants ou plutôt des savantes. Clilandre est le prétendant des premiers. Il est énergiquement soutenu par Arisle, l'oncle d'Henriette; il a pour lui tous les vœux du bonhomme Chrysale, type unique et admirable, homme faible, soumis à l'empire d'une femme hautaine, humble mari d'autant plus amusant qu'il oso se mettre en révolte , et qu'il a la prétention de reconquérir son indépendance après vingt ou trente ans d'esclavage, et lorsqu'il y a évidemment prescription. Sur les flancs de ce premier corps de bataille manœuvre en tirailleur un personnage secondaire, Martine, une domestique qui parle à moitié patois, mais qui n'en lance pas moins des traits fort piquants contre le bataillon serré des femmes savantes. Martine a un principe :

La poule ne doit point chanter devant le coq.

La phalange des femmes savantes , égale en nombre, est beaucoup plus redoutable dans le combat, soit par sa fermeté, soit par l'ensemble de ses mouvements. Son prétendant, M. Trissotin, est soutenu avec énergie par Philaminte, Bélise et Armande. Ces trois types d'un même ridicule sembleraient devoir jeter quelque

monotonie dans l'œuvre du poète ; mais il les a nuancés avec art. Philaminte, la mère, est la maîtresse femme, habituée à gouverner, et qui croit avoir sur son mari les droits de l'esprit sur la matière. Malgré ses travers, elle a une certaine dignité; elle fait preuve d'un stoïcisme élevé, qui est au-dessus des coups de la fortune : elle est l'àme du parti savant , moins par son titre de mère que par l'ascendant de son caractère. Bélise, sa belle-sœur, est une vieille fille un peu simple, chez qui les mêmes travers sont sur le point d'atteindre à la folie ; elle a du sang de Chrysale dans les veines. Remarquons à ce propos que Molière est très attentif et très habile à donner à ceux de se? héros qui sont de même race un caractère de famille , qui est le fond sur lequel se dessine le caractère individuel. Armande, sœur de Henriette, est une femme jalouse, haineuse, vindicative, méchante. Quoique toute à la philosophie, elle ne pardonne pas à sa sœur de lui avoir ravi le cœur de Clitandre, qui a dans le temps soupiré pour elle, mais qu'elle a rebuté par ses dédains; et elle entreprend de ressaisir sa conquête par tous les moyens possibles. Ce qu'il y a de plus intéressant à observer, c'est la manière dont Molière nous montre chez ces trois femmes les sentiments les plus naturels à la femme, le besoin de plaire et d'être aimée, corrompus par l'influence envahissante du travers dont elles sont atteintes. La fière Philaminte ne songe nullement à tromper le bonhomme Chrysale, mais elle le traite de fort haut; elle réserve ses grâces pour les sociétés des beaux esprits; elle veut conquérir doctement les suffrages des hommes; elle est coquette pour l'honneur du beau sexe. La chimère de Bélise est

de se croire aimée de tout le monde; elle vit dans cette douce illusion, convaincue que les mots piquants dont la poursuit Dorante sont les emportements d'une jalouse rage ; que si Lycidas a pris femme , c'est par le désespoir où elle a réduit ses feux, et ainsi des autres. Avec cette innocente vision, elle est heureuse; elle sera même au besoin une rivale fort arrangeante, et prête là dégager ses amants imaginaires de la parole qu'ils ne lui ont jamais donnée; mais malheur à qui osera porter la main sur ses chimères. Armande tourne à la prude hypocrite et n'est pas sans rapports avec Arsinoé. Malgré sa philosophie, elle n'a pas renoncé de cœur aux choses vulgaires , et elle pourrait , non sans de grands soupirs et de visibles efforts, prendre assez d'empire sur elle-même pour se laisser imposer un mari. Sa pruderie n'est qu'à la surface; elle recouvre d'ardentes passions et sert à les entretenir, comme la cendre sur le brasier.

Entre le parti des simples et celui des savants , la lutte s'engage avec vivacité et se poursuit avec des succès divers. En général pourtant, l'avantage n'est pas aux simples. Il faut dire que c'est bien la faute de leur prétendant. Clitandre a la maladresse d'être franc; il n'a jamais pu se résoudre à louer les écrits de Philaminte ; il ose même en sa présence parler fort mal de la science pédante. Trissotin n'a pas de ces scrupules. En vain Henriette le fait-elle venir pour en appeler à son honneur et le supplier de ne pas se prévaloir de l'autorité d'une mère, il n'entend rien à ces déUcatesses de conscience : sa philosophie le rassure contre tous les malheurs des unions mal assorties , et

sa vanité lui fait espérer qu'il saura bien se faire aimer. La scène la plus vive est sans doute celle où les deux prétendants sont en présence et aux prises.

TRISSOTIN à Philaminte.

Je viens vous annoncer une grande nouvelle. Nous l'avons, en dormant, madame, échappé belle. Un monde près de nous a passé tout de long, Est chu tout au travers de notre tourbillon; Et, s'il eût en chemin rencontré notre terre , Elle eût été brisée en morceaux comme verre.

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