PHILAMINTE
Remettons ce discours pour une autre saison; Monsieur n'y trouverait ni rime ni raison; 11 fait profession de chérir l'ignorance, Et de haïr, surtout, l'esprit et la science.
CLITANDRE
Cette ^érité veut quelque adoucissement.
Je m'explique, madame; et je hais seulement La science et l'esprit qui gâtent les personnes. Ce sont choses, de soi, qui sont belles et bonnes. Mais j'aimerais mieux être au rang des ignorants Que de me voir savant comme certaines gens.
TRISSOTIN
Pour moij je ne tiens pas, quelque effet qu'on suppose, Que la science soit pour gâter quelque chose.
CLITANDRE
Et c'est mon sentiment qu'en faits comme en propos, La science est sujette à faire de grands sots,
TRISSOTIN
Le paradoxe est fort.
CLITANDRE
Sans être fort habile, La preuve m'en serait, je pense, assez facile. Si les raisons manquaient, je suis siir qu'en tout cas Les exemples fameux ne me manqueraient pas.
TRISSOTIN
Vous en pourriez citer qui ne concluraient guère.
CLITANDRE
Je n'irais pas bien loin pour trouver mon affaire.
TRISSOTIN
Pour moi, je ne vois pas ces exemples fameux.
CLITANDRE
Moi, je les vois si bien, qu'ils me crèvent les yeux.
TRISSOTIN
J'ai cru jusques ici que c'était l'ignorance
Qui faisait les grands sots, et non pas la science.
CLITANDRE
Vous avez cru fort mal, et je vous suis garant Qu'un sot savant est sot plus qu'un sot ignorant.
TRISSOTIN
Le sentiment commun est contre vos maximes, Puisque ignorant et sot sont termes synonymes.
CLITANDRE
Si vous le voulez prendre aux usages du mot, L'alliance est plus forte entre pédant et sot.
TRISSOTIN
La sottise, dans l'un, se fait voir toute pure.
CLITANDRE
Et l'étude, dans l'autre, ajoute à la nature.
Ce n'est pas là seulement une discussion pleine d'esprit et de réparties piquantes; c'est encore une scène très dramatique, parce que Clitandre, emporté par sa franchise, ne dit pas un mot qui n'achève de le ruiner dans l'esprit de Philaminte : nouvel exemple de la manière dont s'unissent, dans la poésie de Molière, la pensée et l'action. Après un pareil débat, Philaminte, de plus en plus irritée, aurait toutes les chances pour elle, si Ariste n'imaginait un stratagème. Au moment où le no-
taire est là, et où Chrysale commence à faiblir, il fait arriver deux lettres supposées, qui annoncent à Chrysale la perte de sa fortune. Cette nouvelle fait comprendre à M. Trissotin qu'il n'est en effet pas beau de vouloir contraindre les gens. Il se retire au grand scandale de Philaminte, et le combat finit faute de combattants. Alors Chrysale, retrouvant toute sa fermeté, s'adresse au notaire d'un ton de maître :
Allons, monsieur, suivez l'ordre que j'ai prescrit. Et faites le contrat ainsi que je l'ai dit.
Voilà bien la comédie fi^ançaisc, à quelques égards moins poétique que celle d'Aristophane, évitant la fantaisie, se refusant les libertés illimitées de l'allégorie et de la fable, ne bâtissant pas de villes dans les airs, n'ayant ni chœurs de nuées, ni concerts de grenouilles. Elle ne pousse plus l'audace, comme elle l'avait essayé dans le Tartuffe et le Misanthrope, jusqu'à toucher hardiment aux problèmes les plus graves et aux premiers intérêts de la conscience et de l'humanité; ou, si elle le fait encore, c'est en s'attaquant à des questions plus immédiatement pratiques, qui offrent plus de prise à la comédie et sans sortir d'un intérieur de famille. Elle se montre, comme la tragédie sa sœur, strictement régulière; l'action se développe avec aisance en se resserrant dans de justes limites; tout se fait séance tenante, et les entr'actes sont moins un temps d'arrêt qu'un moment de repos réservé aux acteurs et aux spectateurs. Elle cherche d'ailleurs toutes ses ressources dans la vie réelle, dont elle nous présente, sans
dépasser les bornes du possible, une image à la fois piquante et fidèle.
Ce genre simple, sage et de bon goût, n'enlève pas l'imagination; il n'en flatte pas les poétiques caprices; il ne nous ouvre pas à deux battants les portes du monde aérien des songes drolatiques et fantastiques.
Vous vous souvenez de cette comédie d'Aristophane, où l'on voit le bonhomme Trygée monté sur un escarbot voler droit à Jupiter, pour lui demander ce qu'il compte faire de la Grèce, déchirée par la guerre civile. Arrivé au ciel, il trouve que les dieux ont déménagé : seul Mercure garde les derniers restes du mobilier des immortels, amphores, pots et marmites. Dans leur ancien domicile, loge la Guerre, avec son esclave, Tumulte. Elle jette dans un large mortier les villes des Grecs, Prasies représentée par quelques bottes de poireaux, Mégare par quelques gousses d'ail, Syracuse par un fromage, puis elle broie le tout et s'écrie : Quelle capilotade! Ces allégories, si fantastiques soient-elles, n'en sont pas moins saisissantes, et l'on admire la fécondité créatrice d'un poète dont* le génie a ainsi transformé la réalité en une suite de féeries toujours nouvelles. Le vieux génie gaulois avait une inchnation naturelle pour ces fantasmagories parlantes. Sans parler de Rabelais, qui y réussit aussi bien qu'Aristophane, et qui les a semées à profusion dans son Gargantua et dans son Pantar/riiel , plus d'un poète comique avait essayé de les transporter sur la scène. Dans le répertoire de l'ancien théâtre français, il existe, par exemple, une farce ou moralité qui nous représente Eghse, Noblesse et Pauvreté faisant la lessive. On commence par
— AU — le linge sale d'Eglise et de Noblesse. Pauvreté est chargée de l'étendre, ce qui donne lieu à une revue satirique facile à concevoir; puis, la lessive finie, Pauvreté est encore chargée de tout le fardeau du linge: « Au moins, dit-elle, payez votre porteur. » Mais Eglise répond :
Tu es trop pauvre crocheteur
Pour porter quelque bénéfice ;
et Noblesse:
Va, va, tu auras les restes de notre cuisine.
La forme , comme dans la plupart des anciennes farces françaises, laisse beaucoup à désirer; mais peu importe: le fond seul nous intéresse maintenant. Il est clair que nous avons là un exemple excellent du genre d'Aristophane. Molière paraît avoir été amené par l'expérience à sentir tout le prix de ces libres allégories; dans ses dernières pièces il en essaya quelques-unes. Les cérémonies plaisantes par lesquelles Argant est reçu dans l'ordre des médecins en sont l'exemple le plus saillant. Mais, en général, l'esprit français, en passant par le laminoir des'études classiques, et par l'éducation que donne la vie élégante, se dépouilla comme d'un vieux reste du cru gaulois, de ce goût pour les caricatures hyperboliques, qui fut chassé de la scène et ne trouva plus d'asile que dans la fable. Mais ce refuge au moins a été respecté. Peut-être, de tous les poètes français du XVII® siècle, celui qui se rapproche le plus d'Aristophane est-il La Fontaine.
Il est permis de regretter que la France se soit ainsi dépouillée de tout un ordre de richesses poétiques ; mais cela n'ôte pas à la comédie classique sa valeur
propre. Elle peut regagner en finesse tout ce qu'elle perd en liberté ; si elle n'ouvre pas à l'imagination une carrière sans bornes, elle ne la laisse pourtant pas inactive, et elle a pour l'esprit un charme particulier. Tandis qu'Aristophane l'oblige à abdiquer un instant en faveur de la folle du logis, les comiques français cherchent à nous procurer des jouissances poétiques où il ait aussi sa part. D'ailleurs il est tout un ordi'e de sujets qui ne peuvent être traités que dans ce genre et ce sont ceux-là même que Molière recherche, les sujets comiques fournis par les travers et les ridicules de société.
Les Femmes savantes sont peut-être le type le plus heureux de ce genre vraiment français. Nulle part Molière n'a déployé plus de finesse. Que d'à-propos! que de traits qui frappent avec justesse! que de grâce, que d'esprit, que de légèreté ! Rien d'ailleurs qui nuise à ce qui fait la grandeur de Mohère. Il est toujours cet observateur profond dont les bons mots ne sont pas des traits d'esprit, mais des traits de nature; toujours ce poète souverain qui , en abordant un type par son côté comique, réussit à le pénétrer tout entier, et qui, comme l'a dit un commentateur, n'ajoute pas les ridicules au caractère mais les en fait découler. Quelques-uns des types nouveaux qu'il a dessinés dans les Femmes savantes, sont au nombre des meilleurs. Chrysale , par exemple, mériterait une étude attentive. Il ne dit pas un mot qui ne le trahisse. Qu'il est bon, lorsque, n'osant pas encore rompre ouvertement avec sa femme, et voulant pourtant décharger sa bile, il se tourne du côté de sa sœur, la pauvre Bélise, et lui adresse toute
la semonce qu'il n'a pas le courage d'adresser à Philaminthe! Qu'il est bon, lorsque, comme si c'était une injure de lui supposer quelque faiblesse , il tance vertement Henriette, qui l'a supplié de tenir ferme, puis, au moment d'engager le combat, se retourne vers les siens et leur dit : « Secondez-moi bien tous ! » Qu'il est bon aussi, lorsque, après les premières charges inutiles, déjà épouvanté de son audace, il profite de la première occasion pour battre honorablement en retraite, et accepte le compromis proposé par sa femme, qui, pour faire passer son M. Trissolin, offre Armande à Glitandre! Orgon, dans le Tartuffe, est le type un peu chargé et frisant la caricature de la bêtise et de l'engouement; Chrysale est le type éternel et juste de
la faiblesse humaine
Al. C'est toujours aussi cet admirable style de Molière, qui se joue de toutes les difficultés et qui enlève la pensée au lieu de lui courir après. Des critiques délicats l'ont peu goûté, Fénelon surtout. Vêtue de sa blanche robe de hn , la muse de Fénelon , plus délicate que l'hermine de la fable , devait trouver à celle du poète comique des façons un peu cavalières. Boileau,si amoureux de la correction, et qui, il faut l'avouer à sa gloire, n'a pas méconnu le génie de Molière, a pourtant jugé son style avec quelque sévérité : « Molière , disait-il, pensait toujours juste , mais il n'écrivait pas toujours juste. s> 9\.„,..c À. Mohère s'est rendu coupable, si faute il y a, de quelques irrégularités d'expression, qui ne sont plus admises, et de quelques tours qui ont vieilli. Il lui arrive même de s'affranchir des entraves d'une svntaxe rigo-
riste et de se permettre une négligence. On a dit de la
Princesse d'Elide, dont le premier acte seul est en
vers, que la comédie cette fois n'avait eu que le temps
de chausser un brodequin : on pourrait en plus d'une
rencontre, à propos du style de Molière, répéter cette
observation. Les commentateurs minutieux notent çà et
là des remplissages , des hémistiches qui ont un peu
l'air d'une cheville, celui-ci, par exemple :
Et ne supprimez point, voulard qu'on vous seconde, Quelque petit savant qui veut venir au monde.
Il ne faut pas dire trop de mal de cette critique à la loupe des beautés et des défauts d'un grand style. Si elle évite l'écueil de la pédanterie, si elle est dirigée par un goût sûr, elle peut être utile, surtout aux jeunes gens dans les mains desquels on met les auteurs classiques. Mais il n'en est pas moins vrai que si l'on accuse Molière de ne pas écrire avec justesse, on méconnaît ce qui fait le charme et la beauté de son style. Il ne faut pas confondre la correction avec la justesse : ce sont choses fort différentes. La correction du style résulte de la fidélité aux lois du langage; la justesse de l'accord du style avec la pensée. Martine ne parle pas correctement ; mais , quoiqu'elle mette en pièces Vaugelas, elle parle avec justesse. Molière a même tiré parti du contraste qui existe entre l'incorrection de son langage et l'à-propos de ses expressions : c'est là, en partie, ce qui fait l'intérêt comique de ce rôle.
Quand on se fait entendre, on parle toujours bien, Et tous vos biaux dictons ne servent pas de rien.
Ce n'est point à la femme à prescrire, et je sommes Pour céder le dessus en toute chose aux hommes.
yv
Voilà des solécismes, et pourtant la pensée fut-elle jamais plus nettement accusée?
Le style de Molière est peut-être moins correct que
celui de Boileau; mais il est plus juste. Il faudrait
chercher pour trouver dans Molière des vers où la
pensée se dénature et s'altère comme dans ceux-ci :
Sans la langue, en un mot, l'auteur le plus divin Est toujours, quoi qu'il fasse, un méchant écrivain.
Il est assez curieux, par parenthèse, de voir le législateur du Parnasse français manquer à la justesse dans le moment même où il prêche la correction.
La justesse, dans le style de Molière, résulte, non d'une attention minutieuse et soutenue, comme c'est le cas pour Buffon, mais de la vivacité avec laquelle l'idée le saisit. Il la rend telle qu'elle s'empare de lui, vivante, admirable de mouvement, de trait et de relief. Si grands que soient les mérites d'un style soigné et savamment correct, on est pourtant plus attiré par les bonnes fortunes et les éclairs soudains d'un style d'inspiration, comme celui de Molière. Il peut y avoir quelques parties plus faibles, mais ce qu'il y a de bien est doublement excellent. Tous les traits heureux en sont relevés par une grâce naturelle et une hbre aisance. En fait de style , ce que le génie rencontre par hasard vaut presque toujours mieux que ce que cherche le talent.
Le style de Molière est d'ailleurs franchement draimatique, c'est-à-dire qu'il est varié comme la nature et découle du caractère de chaque personnage.
Sous ce rapport, Molière est certainement supérieur à Aristophane. Les comédies d'Aristophane sont des
satires avouées. Il s'agit pour lui de ridiculiser à fond ses adversaires: les démagogues, les ambitieux, les sophistes, les poètes nouveaux, tous ceux qui, en politique ou en littérature , compromettaient les traditions auxquelles Athènes dut sa grandeur. Si grand artiste que soit Aristophane, il est encore plus citoyen. Ses comédies sont des pamphlets. 11 fut avec génie le Paul- Louis Courrier d'Athènes. Or le caractère du pamphlet se retrouve jusque dans les détails du style. Les allusions cruelles , les boutades méprisantes , dont Aristophane est si prodigue, doivent le plus souvent être mises sur son compte et non sur celui des personnages dont il se sert pour les lancer. Il en est de même des plaisanteries indécentes, dont il n'est pas moins prodigue, et qui étaient à Athènes le sel obligé de la comédie. Lorsque nous voyons dans les cirques de nos petites villes un paillasse qui se laisse tomber lourdement et bruyamment, et la foule qui rit aux éclats, nous pensons peut-être que cela est bon pour notre public; mais dans les centres les plus rafTinés on ne dédaigne pas plus qu'ailleurs ce genre de comique. Aristophane, dont l'âme, au dire de Platon, était le sanctuaire des grâces, nous le prouve à chaque page. De là une sorte de vernis d'un goût douteux, une teinte équivoque, qui se répand sur l'ensemble de sa poésie. Les personnages qui, par leur caractère ou leur situation, devraient se respecter, lui servent aussi bien que les autres, quand l'occasion est propice, à lancer quelque allusion grossière. Lisez le rôle du Juste dans les Nuées, et son plaidoyer contre l'Injuste. A côté des plus nobles paroles, au milieu d'une poésie
pleine de grâce pudique et de fraîche vigueur, voilà soudain des mots d'un gros sel : c'est la culbute du bouffon de cirque.
Dans les comédies de Molière la satire ne l'emporte pas sur le drame, et la recherche des succès équivoques, par le fiiit même qu'elle est plus rare, produit moins d'invraisemblances dramatiques. Je ne dirai pas qu'à ce dernier égard Molière soit irréprochable; je n'affirmerai pas qu'il n'ait jamais songé aux goûts éternels d'un certain public; loin de là. Mais les libertés qu'il s'est permises ne sont pas comparables à celles dont Aristophane usait et abusait; elles sont même infiniment moins hardies que celles de la plupart des poètes comiques, ses devanciers. Sans aucun doute, la décence relative de Molière provint, en grande partie, du fait qu'il vit la cour de près, et que de bonne heure il s'habitua à écrire pour elle. A cet égard, comme à d'autres, l'influence de la cour lui fut salutaire. Elle ne l'a point fait sortir des conditions naturelles de son art. Malgré la cour, il a su rester populaire; mais elle lui a donné le sentiment de certaines délicatesses, qui ont d'autant plus de prix dans ses œuvres, que ce sont presque des vertus surérogatoires, dont on l'eût plus facilement dispensé. Grand exemple, qui vient après mille autres prouver qu'il n'y a pas de développement complet pour quiconque ne subit qu'une sorte d'influence. Les hommes forts ont tout à gagner à se laisser atteindre par les influences les plus contraires à celles auxquelles, par la nature de leur génie ou de leurs travaux, ils sont ordinairement soumis. S'ils sont vraiment forts, elles ne les enlèveront pas à eux-mêmes;
mais elles leur feront éviter mille écarts : elles serviront de correctif à leur force. Ce principe, de tout temps méconnu par la foule, est vrai dans les domaines les plus divers. En politique, en religion, en philosophie, il est susceptible de mille applications; en littérature , il n'est pas moins vrai. C'est un bonheur pour le poète comique, que la nature même de son art risque de faire tomber dans le genre grossier, de voir les sociétés les plus élégantes; en revanche, le poète tragique, à qui l'élévation est nécessaire et naturelle, n'aura jamais tort de se tenir près du peuple.
Je reviens au style de Molière. Je le louais comme i\^A,/v dramatique; il convient d'ajouter que la poésie française compte peu de styles plus franchement poétiques. Peut-être les rhéteurs français ne se sont-ils pas toujours fait une idée exacte de ce qu'est la poésie du style. J'en juge par la manière dont ils parlent de l'image. Presque tous envisagent l'image comme une comparaison rapide, qui rend l'idée plus claire en créant des points de rapprochement. Dans la prose didactique c'en est bien là l'emploi le plus fréquent; mais non dans la poésie. Ils ajoutent que l'image a aussi pour but de donner à l'expression plus de vivacité, et c'est en effet à quoi elle sert surtout dans la prose oratoire; mais ce n'est pas en cela que consiste sa principale beauté poétique.
Vous avez lu la satire d'Alfred de Musset, intitulée la Paresse. En faisant la revue des vices et des travers de ce siècle, il en vient au journalisme :
Le seigneur Journalisme et ses pantalonnades; Ce droit quotidien qu'un sot a de berner
Trois ou quatre milliers de sots^ à déjeuner; Le règne du papier, l'abus de l'écriture, Qui d'un plat feuilleton fait une dictature. Tonneau d'encre bourbeux par Fréron défoncé Dont, jusque sur le trône, on est éclaboussé.
Est-ce que ce tonneau d'encre, défoncé par Fréron, ou ces sots bernés par le seigneur Journalisme ne serviraient qu'à la clarté ou à la vivacité de l'expression? Dans ce cas, on pourrait les détacher de la pensée, qui garderait sa force et sa valeur propres. Une expérience pareille est possible sur les vers d'un grand nombre de poètes. L'image s'y ajoute à l'idée ; elle l'explique, elle lui prête sa grâce; mais sans faire corps avec elle. Ils semblent jaloux de donner deux formes à leur pensée ; l'une, qui est son vêtement de tous les jours, l'autre, qui est sa parure du dimanche. Rien de semblable dans les beaux vers que je viens de citer. Ici l'image c'est l'idée même, l'idée qui est devenue chair et os. Elle n'a pas eu besoin pour cela de subir une métamorphose laboi^ieuse : elle s'est présentée au poète sous cette forme vivante. Chez Musset l'image est une création , chez d'autres elle n'est qu'une traduction.
En faisant l'éloge des vers de Musset, nous faisons celui du style de Molière. Molière aussi a l'image vraiment poétique, animée du souffle de la vie. Que de traits nous aurions à rappeler : ce Damis, dont parle Côlimène, et dont le portrait s'achève par deux vers admirables :
Et, les deux bras croisés^, du baut de son esprit. Il regarde en pitié tout ce que chacun dit;
ces femmes savantes, qui savent citer les auteurs
Et clouer de l'esprit à leurs moindres propos; ces gens enfin, dont Tartuffe est le modèle,
Ces gens, dis-je, qu'on voit, d'une ardeur non commune. Par le chemin du ciel courir à leur fortune.
Parmi les poètes comiques de la France, il n'en est pas qui aient eu comme Molière cette puissance de création poétique dans le style. Mais , parmi les satiriques, il en est un qui ne le cède à personne, Mathurin Régnier,
De l'immortel Molière, immortel devancier.
C'est lui qui nous a peint Macette, déguisant les bouillons de son âme, et enveloppant sa flamme d'un long habit de cendre; lui qui a tracé le portrait de ce poète dont les vers sont payés par de bons bénéfices, et dont le génie en travail
Méditant un sonnet, médite un évêché; lui qui nous a décrit ce potage
D'où les mouches à jeun se sauvaient à la nage;
lui qui nous a parlé de cette porte basse par laquelle il ne put entrer qu'en trois doubles plié; lui qui a décrit cet ivrogne dont le nez prêchait la vendange; lui qui s'est peint dans ces vers souvent cités :
Un de ces jours derniers, par des lieux détournés, Je m'en allais rêvant, le manteau sur le nez, L'âme bizarrement de vapeurs occupée , Comme un poète qui prend les vers à la pipée.
Voilà ce que l'on a apjvelé le trait pittoresque, et ce qui est, à proprement parler, le trait poétique, tel qu'il convient à la satire. Boileau, dont le nom vient si l'aci-
lement sur les lèvres lorsqu'il s'agit de satire , est à cet égard bieu inférieur à Molière et au vieux Régnier. Il a la création moins naïve, le trait moins primesautier, et il lui arrive de n'atteindre à la poésie que par la route détournée de la réflexion.
Le point auquel nous touchons maintenant a bien quelque importance. Voltaire n'a-t-il pas dit que l'on reconnaît les beaux vers à ce qu'ils deviennent traduits en prose. Erreur grossière ! La poésie ne se traduit pas; et il n'y a que les vers prosaïques qui se prêtent à une expérience de cette force. Régnier s'était déjà élevé contre cette théorie , qui fut au fond celle de Malherbe : il avait d'un trait vengeur fait justice de ces froids poètes dont nul aiguillon divin n'élève le courage, et qui ne savent
Que proser de la rime et rimer de la prose. Mais le génie de Malherbe a prévalu sur celui du vieux Régnier.
C'est là certainement une des causes du discrédit dans lequel la poésie française est tombée à l'étranger. Aux yeux de plus d'un critique, elle a paru doublée de prose. A cet égard au moins, l'école romantique moderne a fait une bonne œuvre. Il se peut que , comme monuments de son passage et de son triomphe, elle ne laisse pas beaucoup de chefs-d'œuvre dramatiques; mais elle a fait sentir plus vivement la différence profonde qui existe entre la prose et la poésie : c'est un service qu'elle a rendu pour l'avenir. |