LEÇON SIXIÈME
La nature de l'inspiration comique et les formes de la comédie dans le théâtre de Molière.
Messieurs,
La poésie sérieuse et la poésie comique jouent une
sorte de duo, qui se perpétue de siècle en siècle : ce
[sont les deux voix de la poésie. Elles se répondent
U'une à l'autre, et la foule leur prête tour à tour une
«oreille également attentive.
Chez les Grecs, Sophocle et Aristophane sont contemporains. Au moyen âge, les fabliaux religieux, qui disent naïvement les merveilles de la vie des saints, se multiplient en même temps que les fabliaux moqueurs et narquois, qui font une grotesque peinture de l'ignorance et des vices du clergé. Au XVIP siècle, époque de régularité et d'ordre, où les contrastes trop heurtés répugnaient au goût public, à côté de Corneille, qui s'inspire de ce qu'il y avait alors de chevaleresque et
de généreux dans la haute société française, à côté de Racine, qui répond si bien aux goûts d'élégance , de politesse exquise et de parfait bon ton dont se piquait la cour de Louis XIV, nous trouvons La Fontaine et Molière : La Fontaine, dans les fables duquel se glissaient des satires dont il n'a pas toujours compris la portée; Molière, qui se rend un compte plus exact de ce qu'il dit et de ce qu'il veut dire , qui mesure ses paroles avec plus d'esprit pratique ; mais qui n'en est pas moins hardi dans sa prudence.
Ainsi toujours et partout, à côté de l'enthousiasme, l'ironie; à côté du sérieux, le comique, et la raillerie \vengeresse auprès de l'apothéose.
On pourrait croire qu'il y a incompatibilité entre îes deux inspirations; mais non : bien loin de s'exclure, ^lles s'appellent et se complètent.
Schiller, dans un morceau court, mais excellent, dans un de ces chants oii , à l'inverse de ceux de Malherbe, il y a plus de poésie que de strophes, et où je serais enclin à chercher la révélation la plus pure et la plus heureuse de son génie , Schiller a indiqué le lot qui appartient au poète : ce Partagez la terre entre vous, » crie Jupiter du haut de son ciel. A cet appel , les hommes accourent sans se faire prier. Le laboureur s'empare des fruits du sol; le marchand met la main sur tout ce qui peut remplir ses greniers ; l'abbé recherche les coteaux où croît le bon vin ; le roi met des barrières à l'entrée des ponts et des routes, et réclame la dîme de tout. Seul et longtemps après les autres, arrive le poète. Hélas! il n'y avait plus rien ; chaque chose avait son maître : « Malheur à moi ! dit
le poète, en se jetant à genoux devant le trône de Jupiter, malheur à moi ! Ainsi seul je dois être oublié, moi le plus fidèle de tes enfants. » Mais Jupiter répond : « Si tu t'es attardé dans le pays des rêves, ne me fais point de reproches. Où étais-tu lorsque l'on a partagé la terre? — J'étais auprès de toi, dit le poète. Le regard fixé sur ta face, l'oreille tout entière aux harmonies de ton ciel, pardonne, si, ébloui de ta lumière, j'ai oublié tout ce qui était de la terre. — Que faire? reprit Jupiter, le monde est donné. Fruits de l'automne , de la chasse, du commerce : tout cela ne m'appartient plus. Mais si tu veux vivre avec moi dans mon ciel, il te sera ouvert toutes les fois que tu viendras. »
Donc, si nous en croyons cette belle allégorie, le ciel est le lot du poète. Mais un don pareil n'a toute sa valeur qu'autant que l'on en jouit avec d'autres. Aussi soyez bien convaincus que si le poète a accepté le ciel en partage, il s'y est réservé droit d'introduction pour de nombreux amis. Maintenant de deux choses l'une : ou bien la foule est disposée à le suivre, et alors, le visage radieux, il entonne l'hymne de l'enthousiasme ; ou bien la foule, occupée de choses plus pressantes, le laisse aller tout seul ; alors le poète , contemplant de haut les mesquines agitations des hommes, leur lance la flèche de l'ironie.
Dans un sens le poète est toujours accompagné. Même dans les siècles les plus déshérités, il y a encore des hommes qui ne font pas seulement de la prose. Dans un autre, il ne l'est jamais assez, parce que dans toutes les époques , même dans les meilleures, il y a, pour en revenir aux images de Schiller, des laboureurs
qui ne songent qu'aux fruits de la terre, des marchands uniquement occupés de ce qui peut remplir leurs magasins, des abbés plus soucieux des vignes du monastère que du salut de leurs vignerons , et des rois qui vivent moins pour le bonheur de leurs peuples que pour celui de percevoir la dîme. Ainsi, selon qu'il est plus heureux d'être suivi par quelques-uns ou plus triste d'être abandonné par plusieurs, le poète peut, à son gré, et toujours avec raison, s'abandonner à l'enthousiasme ou se jeter dans la satire : dans tous les temps, Aristophane et Sophocle , Corneille et Molière, peuvent se tendre la main.
Mais, dans ce duo sans fin que jouent la poésie héroïque et la poésie comique, les voix ne sont pas toujours égales. Tantôt c'est l'une qui soutient le mieux sa partie, tantôt c'est l'autre . Parfois la poésie comique ne sert que comme un accompagnement, parfois elle joue sa partie à part, sans trop se soucier si elle chante à l'unisson ; parfois même elle tourne en dérision les hymnes de sa noble compagne; elle les répète, mais avec un geste ironique et sur un rythme moqueur.
Que fut-elle au XVIF siècle? A quelles cordes toucha-t-elle de préférence? Avec quel degré de puissance réussit-elle à les faire vibrer? Se mit-elle d'accord avec la poésie héroïque? Et, à supposer que l'accord n'ait pas toujours été parfait, en quoi fut-il manqué? Voilà de nombreuses questions, auxquelles nous chercherons à répondre en partie aujourd'hui, en partie dans nos leçons prochaines.
Les Allemands, qui ont rarement réussi dans le comique, en ont essayé la théorie avec plus de succès que la pratique. Dans les ouvrages déjà nombreux et souvent fort considérables où ils ont traité de la science du beau, ils ont en général consacré au comique une étude à part , et ils ont rencontré sur cette question des idées ingénieuses et profondes. Mais de tous les sujets auxquels touche l'asthétique, celui-ci est peut-être le plus compliqué , le plus délicat et celui dont l'étude a encore le plus de progrès à faire. Le beau et le laid sont choses relativement simples et bien tranchées; le joli , le mignon, le pittoresque sont des manifestations particuhères du beau , incomplètes et souvent manquées, dont le caractère n'est pas très difficile à saisir. Mais il n'en est pas de même du comique. L'impression n'en est pas pénible comme celle du laid; mais elle n'a rien de la sérénité que produit la vue du beau. Le comique peut être gai, et pourtant il n'enfante pas la joie ; il peut être sérieux, et pourtant le sérieux poussé à un certain degré le rend impossible. Il est lié étroitement à la réalité; mais il n'en suppose ïpas moins la présence ou le souvenir de l'idéal. Il se manifeste d'ailleurs sous mille formes; certains peuples le comprennent à merveille lorsqu'il s'offre à eux sous l'une de ces formes , et ne le comprennent plus du tout lorsqu'il se présente sous une autre. Comment faire pour saisir la véritable figure de ce Protée? Je n'entreprendrai pas de le dire. Une étude de ce genre nous jetterait dans des discussions fort longues, nécessairement abstraites et hérissées de trop de difficultés, pour que j'entrevoie le moyen de les rendre inté-
ressantes, à moins d'y consacrer exclusivement plusieurs séances. Toutefois, sans rien vouloir faire qui ressemble à une théorie du comique, je tiens à présenter quelques observations très simples, qui nous serviront, je le crois, à mieux comprendre la poésie de Molière.
Le comique existe dans la nature, ou, pour parler l.u. [plus exactement, on rencontre dans la nature des objets capables d'éveiller l'impression comique. La forme d'un nuage ou d'un rocher peut être comique. Les cris des animaux, le chant des oiseaux, selon les espèces qui se trouvent réunies dans un espace assez restreint pour s'entendre et se répondre, donnent lieu parfois à des reprises, à des duos, à des chœurs singulièrement contrastés et vivement comiques. Supposez le rossignol caché dans un vieux saule et entonnant sa chanson divine, puis de temps à autre, entre deux couplets, les grenouilles du marais voisin applaudissant l'hôte des bois de leur refrain nasillard, et vous aurez un effet qui pourra devenir très comique.
Aristophane n'a point dédaigné le comique de la nature. Il aimait la nature : dans les Oiseaux il en a dit les beautés avec une grâce inimitable, sans y rien mêler de la sentimentahté moderne, en se bornant à reproduire avec une rare prestesse de talent les merveilles du monde aérien, oij son sujet nous transporte. Dans les Grenoidlles, la grâce et le comique s'unissent dans des scènes aussi folles que délicieusement poétiques. Bacchus passe dans la barque de Caron le marais
qui conduit aux Enfers, et les grenouilles accompagnent le mouvement des rames de leur éternel brékékékex, coax, coax.
BACCHUS
« Puissiez-vous crever avec votre coax, votre éternel coax!
LES GRENOUILLES
ï) Et pourquoi le varier, grand niais? Je suis chérie des muses à la lyre mélodieuse, et de Pan au pied de bouc, qui tire de si doux sons du chalumeau ; je fais les délices d'Apollon, le dieu de la cithare, parce que je fais croître dans l'eau de mes marécages le roseau qui sert de chevalet à la lyre. Brékékékex, coax, coax.
BACCHUS
» Moi, j'ai des ampoules
LES GRENOUILLES
» Brékékékex, coax, coax.
BACCHUS
» Allons, race de brailleuses, taisez-vous.
LES GRENOUILLES
» Nous n'en crierons qu'un peu plus fort. Les jours de beau soleil, nous nous plaisons à sautiller dans le souchet et le phléos et à chanter tout en nageant; et quand Jupiter verse la pluie, du fond de nos demeures, nous unissons nos voix agiles au bruissement des gouttes. Brékékékex, coax, coax.
BACCHUS
» Je vous le défends.
442 — LES GRENOUILLES
» Oh ! ce serait trop dur !
BÂCCHUS.
» Et n'est-ce pas plus dur pour moi de m'éreinter à ramer?
LES GRENOUILLES
T> Brékékékcx, coax, coax.
BACCHUS
» Puissiez-vous crever ! je m'en moque.
LES GRENOUILLES
» Et nous, de toute la largeur de nos gosiers, du matin jusqu'au soir, nous crierons : Brékékékex, coax, coax. »
Aristophane, comme les tragiques grecs, comme Shakespeare aussi, place l'homme au milieu de la création. Elle lui sert à plusieurs fins. La nature étant en général plus sage et plus régulière que l'homme, fait parfois ressortir le comique humain; d'autres fois, elle fait l'ofTice d'un miroir qui reflète, en les altérant d'une façon bizarre, nos défauts, nos travers, notre sottise et nos ridicules prétentions. C'est à elle enfin qu'Aristophane emprunte la plupart de ces inventions fantastiques, de ces féeriques caricatures qui sont dans ses œuvres la forme vivante de la satire.
Il serait piquant de comparer ce qu'est le comique de la nature dans Aristophane avec ce qu'il est dans La Fontaine. Le parallèle pourrait avoir un intérêt plus vif encore si l'on y faisait entrer ces illustrations de Grandville, où les animaux prennent la figure de
— M3 — l'homme, et qui nous font deviner, semble-t-il, ce que devait être sur la scène tel chœur d'Aristophane. Mais cette comparaison nous jetterait en dehors de notre sujet. Je me borne à l'indiquer.
I Mais la source de comique la plus riche n'est pas '^'■^"'^'"'^ Idans la nature; elle est dans l'homme. Le comique n'abonde qu'oi!i abonde la liberté, et avec elle les écarts, les abus, les contrastes entre le réel et l'idéal, entre la chose qui est et celle qui devrait être. A mesure que l'on s'élève des êtres d'un ordre inférieur aux êtres d'un ordre supérieur, à mesure aussi on voit se multiplier les chances et les sources de comique. La nature organisée et vivante nous offre plus souvent que la nature morte des tableaux comiques; le règne animal est plus riche en ressources comiques que le règne végétal, et, de tous les animaux, l'homme est incomparablement le plus comique.
I Le comique humain est le seul que Molière ait connu. lEnfant du XVII*' siècle, né au milieu d'une société qui comprenait peu la nature, qui n'en avait ni le goût ni l'habitude, qui ne l'aimait qu'arrangée à son image, comme dans le parc de Versailles, vaste salon avec plus d'air et de soleil, il a détaché l'homme du monde extérieur, afin de concentrer sur lui seul toute son attention. Il ne l'a entouré ni de guêpes, ni de grej nouilles; il ne l'a entouré que de ses semblables. Le \ comique, dans les œuvres de Molière, ne jaillit que du choc des travers et des ridicules, contre d'autres ridicules et d'autres travers.
A cet égard Molière est bien le frère de Corneille et