LEÇON SEPTIÈME
Idées de Molière sur l'éducation des femmes.
Messieurs,
Nous devons étudier dans notre prochaine leçon la valeur morale du théâtre de Molière , vaste sujet que nous parcourrons d'un pas trop rapide, et dont il nous a paru utile de détacher une question spéciale pour l'examiner à part.
Nous voulons vous entretenir aujourd'hui des idées de Molière sur l'éducation des femmes.
Molière a parlé de l'éducation des femmes dans plusieurs de ses comédies.
\J Ecole des maris met en scène deux frères, tuteurs de deux jeunes filles. Comme chacun songe à épouser sa pupille, ils les élèvent avec des soins très particuliers. Mais leurs principes sont en parfaite contradiction. Sganarelle, le plus jeune, est un bourgeois grossier et
borné, qui tient Isabelle strictement renfermée. Ariste, son aîné, déjà presque un vieillard, est convaincu que l'expérience du monde est chose nécessaire; aussi ne prive-t-il pas Léonor des plaisirs chers à la jeunesse . il sait être pour elle un guide et un ami.
La leçon morale est dans le résultat de ces deux éducations. Léonor rend à son tuteur confiance pour confiance : elle lui avoue ses impressions , se laisse doucement diriger par lui, et reconnaît bientôt combien il est supérieur aux jeunes gens dont le vain babil l'ennuie et l'étourdit. Isabelle , contrariée dans ses goûts, prend en haine Sganarelle, et engage contre lui une guerre sourde, dont le succès n'est pas douteux : c'est la vieille lutte de la ruse contre la force. La nécessité ne tarde pas à développer en elle cet esprit d'adresse et de mensonge, qui fit jadis la fortune de maître Renard, et auquel les opprimés ont naturellement recours. Elle joue à son tuteur les tours les plus perfides. Un beau jour Sganarelle la trouve mariée à un jeune homme, qu'elle aimait en secret, et il abandonne la partie en lançant contre les femmes cette diatribe plaisante :
Non, je ne puis sortir de mon étonnement. Cette ruse d'enfer confond mon jugement; Et je ne pense pas que Satan en personne Puisse être si méchant qu'une telle friponne. J'aurais pour elle au feu mis la main que voilà. Malheureux qui se fie à femme après cela ! La meilleure est toujours en malice féconde; C'est un sexe engendré pour damner tout le monde. J'y renonce à jamais à ce sexe trompeur, Et je le donne tout au diable de bon cœur.
Dans VEcole des femmes s'agite une question du même genre. Il s'agit de savoir s'il faut retenir les jeunes filles dans l'ignorance, ou s'il convient de les instruire. Arnolphe élève la jeune Agnès dans un esprit tout à fait semblable à celui qui présidait à l'éducation d'Isabelle. Il entend qu'une femme ne sache rien, qu'elle n'ait dans ses meubles ni écritoire , ni encre, ni papier, ni plume, que le mari écrive tout ce qui s'écrit chez lui, et que la femme ne soit en tout que sa très humble servante. Il estime qu'elle ne saurait être mieux préparée que par l'ignorance la plus absolue à il'accomplissement strict de ces devoirs de soumission, sur lesquels il insiste avec tant de force.
Du côté de la barbe est la toute-puissance.
Bien qu'on soit deux moitiés de la société ,
Ces deux moitiés pourtant n'ont point d'égalité :
L'une est moitié suprême, ot l'autre subalterne;
L'une en tout est soumise à l'autre qui gouverne;
Et ce que le soldat, dans son devoir instruit,
Montre d'obéissance au chef qui le conduit,
Le valet à son maître, un enfant à son père,
A son supérieur le moindre petit frère.
N'approche point encor de la docilité.
Et de l'obéissance, et de l'humilité,
Et du profond respect où la femme doit être
Pour son mari, son chef, son seigneur et son maître.
Arnolphe a parfaitement réussi à faire d'Agnès une jeune fille aussi ignorante que possible; mais elle n'est pas sotte. Ses répliques naïves témoignent en même temps d'une inexpérience complète , et d'un sentiment naturel des choses, qui ne manque ni de charme ni de justesse.
Ici encore c'est le résultat qui donne la leçon mo-
463 — raie. Arnolphe, il va sans dire, n'est pas plus heureux que Sganarelle. Il craignait qu'Agnès ne péchât par trop de science; elle péchera par ignorance, et se jettera à la tête du premier damoiseau venu. Heureusement pour elle que le hasard la sert assez bien.
Les questions qui se posent dans ces deux pièces ne manquent assurément pas d'intérêt, surtout si l'on songe à toutes les applications dont elles sont susceptibles. Elles se posent par exemple à propos de l'éducation de l'humanité, aussi bien qu'à propos de l'éducation des jeunes filles. L'humanité a toujours eu des tuteurs, dont le droit est tantôt un droit de conquête, tantôt un droit de naissance : il est à présumer qu'elle en aura longtemps encore. De quelle manière entendront-ils leur tâche? Prendront-ils exemple sur Ariste ou bien sur Arnolphe et Sganarelle? Feront-ils de l'humanité une Agnès ingénue, ou bien travaillerontils à en faire une femme Hbre et forte , capable de se conduire par elle-même ?
Mais gardons-nous d'élargir le cadre outre mesure. Rentrons promptement dans la question spéciale qui doit nous occuper.
Le XVII^ siècle donnait dans deux extrêmes. Ici l'éducation des femmes était nulle; là elle était chargée et pédantesque. Les Arnolphes étaient nombreux, qui, après avoir laissé languir dans l'ignorance l'esprit de leurs filles, les lançaient à l'improviste dans le monde; nombreuses les Agnès, qui sortaient du couvent pour aller à l'autel, à peu près comme un navire qui ferait voile un beau jour pour des mers inconnues , s'abandonnant aux hasards des vents et des flots, sans bous-
— AU — sole, sans gouvernail et sans lest. Aussi que de naufrages ! — Mais il n'y avait pas beaucoup moins de Trissotins, qui arrachaient les femmes au foyer domestique pour en faire les prêtresses galantes du faux savoir et du bel esprit; qui, au lieu de les laisser assises auprès du berceau de leur premier né, leur dressaient dans les salons des belles compagnies un trône de clinquants ; qui leur proposaient d'échanger la baguette charmante de ce pouvoir de charme et de séduction que la femme exerce dans la famille contre je ne sais qu'elle férule chamarrée de rubans roses et de devises prétentieuses, sceptre sans grâce et sans majesté, que la sottise seule pouvait être fière de porter. Molière vit ces deux travers et les attaqua l'un et l'autre. Dans VEcole des maris et dans Y Ecole des femmes , il joua les Arnolphe et les Agnès. Mais , dans les Précieuses ridicules, W avait déjà joué les Cathos et les Madelon, et, dans les Femmes savantes, il devait livrer à la risée Trissotin, Vadius, Philaminte, Armande et Bélise. Ni la rusticité, ni la pédanterie, ne trouvèrent gi'àce devant lui. Il se plaça dans le vrai milieu, qui est celui du bon sens, et, selon les circonstances ou les caprices de l'inspiration, il frappa tantôt à droite, tantôt à s^auche.
Dans cette satire à double tranchant Molière a déployé une rare justesse d'esprit, et il y a beaucoup à apprendre de lui, soit pour ceux qui veulent rabaisser et asservir la femme , soit pour ceux qui rêvent en sa
faveur un empire chimérique et une liberté contre nature.
Il combat les premiers en entrant dans leur point de vue et en leur faisant toucher du doigt la vanité de leurs efforts. Pourquoi donc laisser les femmes dans rignorance? Parce qu'elle est, dit-on, une garantie d'innocence. Le calcul serait meilleur si l'ignorance absolue était possible; mais depuis que l'espèce humaine a touché à ce fruiU funeste, à ce beau fruit qui croissait sur l'arbre de la science du bien et du mal, l'ignorance parfaite n'existe plus ici-bas, A défaut d'autre maître, la nature parlera. Or, comme ses premières leçons ne sont pas toujours des leçons de sagesse, comme les instincts qu'elle développe tout d'abord sont des instincts d'égoïsme et de satisfaction personnelle, celui dont la nature est le seul maître est assez mal partagé. D'ailleurs le monde est ainsi fait de nos jours que la position d'une ingénue est bien la plus dangereuse. Il y a partout tant d'arbres aux fruits empoisonnés, et la race des serpents s'est si fort propagée, que l'on peut, presque à coup sûr, prédire à toute Agnès le sort de notre mère commune. Est-ce un bien? Est-ce un mal? D'autres le diront; mais il est de fait que la vertu devient tous les jours plus difficile, parce que tous les jours les tentations se multiplient dans la même proi)ortion que les rapports sociaux deviennent plus nombreux et plus délicats. Dans les sociétés primitives les voies étaient toutes tracées : le vice et la vertu ne se présentaient que sous un petit nombre de formes saillantes, entre lesquelles le choix était facile. Aujourd'hui tous les exemples ont été donnés ; on a essayé de tous les
compromis; on rencontre tous les déguisements; rien de plus commun que les situations difficiles. A côté des grandes routes jadis battues on a pratiqué mille sentiers, et il n'y a qu'une certaine connaissance du monde qui puisse préserver des embûches que le monde luimême a multipliées sous nos pas.
Molière suit une méthode semblable pour combattre ceux qui, par l'appât d'une fausse science, attirent la femme hors de son domaine. Il se borne à mettre sous leurs yeux les effets d'une éducation pédantesque.
Or il se trouve, par une singulière et pourtant naturelle rencontre, que, tout en suivant des voies opposées, les Agnès d'une part, les Armande, les Gathos et les Madelon de l'autre, arrivent au même point, à savoir qu'elles perdent cette retenue sans laquelle la femme n'est plus la femme. Peut-être pensera-t-on qu'ici le poète exagère. Sans doute il faut faire la part de cette idéalisation comique dont nous avons parlé précédemment; mais au fond Molière a vu juste et dit vrai. Chez les hommes la pédanterie n'est souvent qu'un défaut extérieur, qu'il serait, semble-t-il, facile d'enlever et dont on peut faire aisément abstraction. Chez )a femme, et ceci est à sa louange, il est rare que ce travers acquière un certain empire sans que le caractère et le cœur en soient atteints, sans que tous les rouages de l'organisme moral en soient profondément bouleversés. Par le fait même qu'elle y est moins sujette, la chute, quand par malheur elle tombe dans cette faute-là, est plus grave et la désorganisation plus complète. Que l'homme né pour soumettre le monde aux lois de son intelligence
se laisse aller à l'orgueil du savoir, cela s'explique aisément : c'est le péril de sa vocation , l'écueil qu'il rencontre sur sa route. Mais que la femme, née pour soumettre l'homme à la douce influence de l'amour, soit prise de cette passion, que Molière trouve justement choquante.
De se rendre savante afin d'être savante, cela s'explique mal aisément : ce malheur ne lui est point naturel; elle ne peut rencontrer cet écueil que lorsqu'elle a perdu sa voie; c'est une fiiute qui entraîne et suppose l'oubli du rôle que lui a départi la Providence. Dans une vie dont les intérêts du cœur doivent être la grande affaire, il ne saurait y avoir aucune place pour la pédanterie, et il est fort à craindre qu'une femme pédante ne sache plus aimer.
C'est dans les Femmes savantes que les héros de Molière parlent de la manière la plus explicite et la plus piquante sur les questions nombreuses qui concernent l'éducation de la femme. On pourrait faire dans cette pièce une ample moisson de mois heureux et décisifs, de jugements marqués au coin du bon sens. Je ne relèverai qu'un seul vers, celui qui me semble le plus significatif dans le rôle de Clitandre.
Chrysale, le bon bourgeois que désolent les doctes distractions de Philaminte, et qui ne prise les in-folio de Plutarque que pour y mettre ses rabats, n'est certainement pas celui des héros de cette pièce dont les idées représentent le mieux celles de l'auteur, quoiqu'il lui arrive parfois de dire des choses fort sensées.
Si Molière en a choisi un pour lui servir de trucheman, ce doit être Clitandre , l'amant d'Henriette. Or Glitandre indique d'un mot le genre d'instruction qui convient à la femme :
Je consens qu'une femme ait des clartés de tout.
Vous le voyez : Clitandre, heureusement, ne condamne pas le beau sexe à ne savoir
Que connaître un pourpoint d'avec un haut-de-chausse.
Il lui accorde le bénéfice d'une réelle instruction, et, sauf erreur, il indique avec justesse dans quel sens il convient de la diriger. S'il s'agissait des hommes, le principe que pose ici Molière serait fort dangereux. Pour eux, rien de plus funeste que ces clartés sur mille sujets sans lumière vive sur aucun point. Pour la femme, c'est autre chose.
Nous ne voulons pas dire qu'il faille la condamner à n'avoir qu'une instruction superficielle et sans portée; encore moins que l'on doive créer pour elle une science toute de roses, en réservant pour les hommes la science aux épines. Loin de là. Il n'y a pas deux sciences, et la femme qui veut savoir, même superficiellement, doit se résigner à se piquer les doigts. Que s'il en est d'ailleurs qui, douées d'une façon particulière, se vouent à la science ou aux lettres , on aurait grand tort de leur en faire un crime. Le génie et le talent ont toujours un privilège d'exception, un droit de faveur qu'il convient de réserver. Peut-être même est-il bon à toute femme d'étudier avec plus de soin une branche ou une question spéciales. Comme elles sont facilement disposées à se contenter à bon marché, un tra-
vail suivi sur un point quelconque ne peut que rendre leur esprit plus sérieux. Mais, toutes ces réserves faites, leur instruction doit être, comme le veut Molière, générale et propre à donner des clartés de tout.
Les hommes sont enclins à généraliser. Ils ont le genre d'esprit qui porte aux systèmes. De là vient qu'une demi-culture est pour eux doublement funeste. Ils veulent prononcer sur l'ensemble des choses sitôt qu'ils en connaissent quelque petite partie. Pour la femme, le danger n'est pas le même, parce qu'elle généralise beaucoup moins. Le fait isolé, la réahté palpable, la touche plus que l'idée abstraite ou la loi. Elle a d'ailleurs un fond de sentiments naturels , qui s'altèrent plus difficilement, et qui la préservent des écarts dans lesquels l'homme tombe sans cesse avec sa dialectique et ses généralisations prématurées. Elle est moins logicienne , et cela même la sauve des périls d'une instruction peu profonde. Une femme peut être exclusive, mais par sentiment, non par logique. Lorsqu'une idée nous a frappés, elle fait son chemin dans notre esprit; elle nous impose tout ce qu'elle renferme de conséquences; elle nous poursuit et nous obsède jusqu'à ce qu'elle se soit emparée de nous, même au détriment des instincts les plus tenaces; chez l'homme, la réflexion peut finir par prévaloir sur le sens intime. La femme est peu sujette à de tels accidents. Une idée aura beau se présenter à elle entourée de preuves si claires qu'elle ne voie pas le moyen de la réfuter, si cette idée blesse certains sentiments, déposés au fond de son cœur, comme un trésor sacré, elle la repousse aussitôt. Elle sait de la plus certaine de toutes les
sciences, de celle qui a l'évidence d'un sentiment irrésistible, que, si elle portait atteinte à ce trésor, elle se suiciderait elle-même; et elle le défend avec la persistance que l'on met à défendre non-seulemfnt son bien, mais sa personne et sa vie. Aussi voit-on sans cesse les femmes tomber dans les plus charmantes inconséquences. Avoir gagné leur esprit, c'est n'avoir rien gagné; leur prouver la justesse d'une idée, ce n'est pas toujours la leur faire accepter, et il n'est nullement certain qu'en les convertissant à un principe, on les ait converties à la première et à la plus simple des conséquences qui en découlent. Elles se défient de notre logique. Elles en ont une à leur usage, qui consiste à faire prévaloir l'instinct du cœur sur les syllogismes de la raison. Les idées fausses peuvent ainsi pousser dans l'esprit de l'homme des racines tenaces, nombreuses et envahissantes, qui vont jusque dans le cœur même, porter leur action dissolvante et absorber le suc vital, tandis que dans l'esprit de la femme, où elles germent, dit-on, sans peine, elle ne pénètrent guère.
Il y a donc moins à redouter pour elle les dangers d'une instruction qui se borne à des clartés de tout. D'ailleurs les hasards de sa destinée et la nature de son rôle lui font une nécessité d'une instruction de ce genre.
Les hasards de sa destinée. La femme, en effet, ne choisit pas sa vocation. Thèse générale, elle se marie. Mais les caprices des circonstances et des affections sont tels qu'il lui est rarement possible de dire à l'avance si elle épousera un médecin, un avocat, un pas-
teur, un commerçant, un agriculteur, que sais-je? — Raison toute pratique, mais bien forte pour la préparer de manière à ce qu'elle soit à sa place dans toutes les situations.
La nature de son rôle. Ce n'est pas à la femme qu'appartiennent à l'ordinaire l'action extérieure et la décision des choses de ce monde. Elle ne marche pas à la tête des armées; elle ne fonde guère d'institutions; elle ne promulgue aucune loi; elle ne juge pas de procès; elle ne prêche pas; elle ne professe pas; elle écrit peu de livres. Son rôle est ailleurs. Il est dans la famille, où elle règne sans commander. Il serait ridicule de l'y confiner d'une manière absolue, et de faire une prison de sa demeure. Mais il faut pourtant que le foyer domestique soit le centre de ses affections , et qu'elle ait pour première société son mari et ses enfants. En elle réside le génie de la famille. Les enfants s'abritent sous son aile; elle les suit du recard , elle les dirige dans leurs études préliminaires, études toutes générales aussi, et auxquelles elle ne peut s'associer heureusement que si elle a elle-même des clartés de tout. Le mari, qui agit au dehors, revient chaque jour auprès d'elle pour se rafraîchir, pour faire une nouvelle provision de force et de courage. Il vient dérider son front ou reposer ses bras. Heureux est-il si elle sait lui rendre les heures trop courtes, si elle sait les mettre à profit pour lui inspirer courage, ardeur, gaîlé et confiance. Là est le rôle de la femme, là est sa mission par excellence : elle fortifie , elle sou'ient, elle console s'il le faut, elle anime toujours. 0 douce paix, aimable sérénité du foyer domestique! tu es la vraie fon-
— 4.72 — taine de Jouvence, qui eiilretient la santé morale, qui éternise la jeunesse du cœur et renouvelle la vigueur de l'esprit. A la femme le soin d'empêcher que la source ne tarisse, et d'en verser l'eau pure dans la coupe du travailleur fatigué.
Voyez ce laboureur courbé sur les sillons : l'horloge du village sonne midi; il pose sa bêche et jette les yeux du côté du sentier. Une femme vient à lui; elle chemine d'un pas alerte; elle lui apporte le repas bienfaisant, qui va lui permettre de labourer de nouveau jusqu'à ce que le soleil soit couché. Bientôt ils sont assis tous deux sur la muraille au bord du champ; et le verre bien plein qu'elle lui tend avec un gai sourire est une récompense pour le travail du malin, un encouragement pour le travail du soir. Modeste et pieux office! Que celle qui le remplit ne se plaigne point de son rôle. A tous les genres de travailleurs, quel que soit le champ oii ils creusent leur sillon, elle a à servir le repas physique, qui restaure le corps, et le repas moral, qui restaure l'esprit. Pour cette double tâche elle a reçu de la Providence tout ce qui lui est nécessaire : d'une part, le goût des choses domestiques et de ces soins d'intérieur, qui occupent tant de place dans la vie; d'autre part, ce trésor de sentiments qu'elle a raison de surveiller d'un œil jaloux.
Si tel est le rôle de la femme, l'instruction qui lui convient est bien celle dont parle Molière. A l'homme qui doit agir au dehors, qui doit choisir une vocation, il faut à tout prix des connaissances spéciales et solides qui lui permettent de marcher d'un pas résolu dans la carrière où il est entré, et de la parcourir avec succès.
Mais pour la femme qui reste dans le sein de la famille, l'essentiel est de pouvoir prendre intérêt à l'œuvre de celui qui travaille pour elle et pour ses enfants, de pouvoir le suivre d'un regard ami dans le champ où il sème et moissonne. En d'autres termes, ce qu'il lui faut avant tout, ce sont ces clartés dont parle Molière. Une ambition plus haute ne lui est point interdite; mais cela seul est vraiment important.
Il serait facile de relever encore d'autres idées précieuses dans les comédies de Molière qui touchent à l'éducation des femmes, je vous laisse le soin de le faire, et je me demande pourquoi Molière, qui sur ce sujet, comme sur tant d'autres, a fait preuve d'un si parfait bon sens, qui a si bien su fuir les extrêmes et se placer dans le milieu convenable, a été accusé par plusieurs du préjugé qui condamne les femmes à l'ignorance? Cette accusation est-elle fondée, ou reposet-elle sur une fausse interprétation de sa pensée ?
On n'a fait ce reproche ni à \ Ecole des Maris, ni à V Ecole des Femmes, ni même aux Précieuses ridicules; mais seulement aux Femmes savantes.
Evidemment la fausse interprétation y a été pour quelque chose. On a attribué au rôle de Chrysale une importance qu'il n'a pas. Ce n'est certainement pas Molière qui parle lorsque Chrysale dit à Bélise :
Il n'est pas bien honnête et pour beaucoup de causes, Qu'une femme étudie et sache tant de choses. Former aux bonnes mœurs l'esprit de ses enfants, Faire aller son ménage, avoir l'œil sur ses gens,