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Et régler la dépense avec économie, Doit être son étude et sa philosophie.
On ferait tort à Molière en lui supposant l'intention de plaider pour qui que ce fût la cause des bienfaits de l'ignorance. Non-seulement il n'a pas voulu le faire, mais en réalité il ne l'a pas fait.
Cependant je ne voudrais pas me charger de le justifier tout-à-fait. Jj'acte d'accusation a été rédigé de manière à lui faire la partie belle, à rendre la défense facile. Les termes dans lesquels il a été dressé ne sont pas bien choisis; mais au fond il repose sur le sentiment juste, quoique confus, d'une lacune regrettable dans les pièces de Molière, dont nous nous occupons maintenant. Les reproches que Molière a réellement mérités sont peut-être plus graves que ceux qu'on lui fait à l'ordinaire, et doivent retomber sur ses comédies dirigées contre les Sganarelle et les Arnolphe aussi bien que sur les Femmes savantes.
Dans ces diverses satires, Molière a pu faire admirer la justesse pratique de son jugement; mais ni les unes ni les autres ne découlent d'un principe assez élevé.
En abordant dans V Ecole des maris et dans T^'co/i? des Femmes la question de la liberté qu'il convient de laisser aux jeunes filles, et celle de l'instruction qu'il peut être utile de leur donner, Molière s'est placé à un point de vue très spécial , et pour lequel la comédie française a une préférence malheureuse. Il se préoccupe moins des intérêts intellectuels et moraux de la femme que des intérêts d'honneur de l'homme, qui doit l'associer à sa destinée. Par là il rabaisse la question. Arnolphe déclare que c'est pour n'être point sot
qu'il veut épouser une solte. Sganarelle en dit autant sous d'autres formes, et Ariste lui-même, le sage vieillard, en suivant une voie opposée, ne met pas en seconde ligne le soin de sa réputation. La conclusion de ces deux pièces n'est pas qu'il faut instruire la femme pour son bien, mais qu'il faut l'instruire pour la sécurité de son futur époux. Elles roulent d'un bout à l'autre sur cette seule idée. Or accorder dans la question dont il s'agit la première place à des considérations de cette nature, c'est déjà condamner la femme à une infériorité irréparable, c'est en faire un être qui ne vaut pas pour lui-même, mais seulement pour l'homme, son maître et seigneur.
Dans les Femmes savantes^ Molière ne s'élève guère plus haut. Les rôles d'Henriette et de Clitandre, si charmants qu'ils soient, ne suffisent pas pour donner à celle œuvre toute l'élévation morale que l'on serait en droit d'en attendre. Le mot sur lequel nous avons insisté, il y a un moment, en est une preuve entre plusieurs. Clitandre consent que les femmes aient des clartés de tout : c'est une faculté qu'il leur accorde; ce n'est pas un devoir qu'il leur impose. Il n'a pas l'air de penser que la nature, en leur donnant une inteUigence , aussi bien qu'aux hommes , leur ait commandé par cela seul de la cultiver, autant que le leur permet leur position. Il ignore que les dons de la nature sont des dons qui obligent. Il parle de l'instruction qu'une femme peut acquérir, comme on parle d'un mérite surérogatoire ou d'un agrément de luxe. Et pourquoi permet-il qu'on les instruise? Si on le pressait sur ce point, peut-être répondrait-il aussi en alléguant des
476 motifs tirés des avantages que cela peut avoir pour les hommes. Clitandre a un sentiment très fm des bienséances que la femme cultivée doit observer; mais il ne laisse percer nulle part un sentiment très vif des devoirs qu'elle a à remplir envers elle-même.
Ce que le théâtre de Molière présente à cet égard d'incomplet ne doit pas nous surprendre. Les ridicules qu'il attaque ont toujours été plus ou moins communs en France et ailleurs ; mais il les raille sans concevoir pour la femme une position meilleure que celle que depuis longtemps lui avaient faite l'histoire et les mœurs de la société française.
Le rôle de la femme , dans l'antiquité , était un rôle subalterne, même à Rome, dans les beaux jours de la république. Ce fut bien autre chose quand la sévérité primitive eut disparu : alors, à l'abaissement créé par le préjugé, s'ajouta l'abaissement moral, fruit de la corruption. La Gaule ne connut que la décadence de la civilisation latine; aussi les idées que cette civilisation y fit passer dans les mœurs, sur le rôle et la dignité de la femme, n'eurent-elles rien de bien élevé. Les désordres de la conquête, le long empire de la force brutale pendant la période des invasions, firent à la femme une position de plus en plus dépendante. Enfin l'idée chevaleresque vint lui ouvrir une carrière. Cette idée noble et touchante avait de vieilles racines oubliées dans le sol celtique de la Gaule , qui se mirent un beau jour à pousser des bourgeons verdoyants. Un souffle venu des plages bretonnes en avait ranimé la vie. Mais la chevalerie ne conquit qu'un terrain limité, en sorte que, de même que la science, de même que
le langage , le rôle de la femme au moyen âge se trouva équivoque et double. Dans la société chevaleresque, elle fut adulée et courtisée; dans la bourgeoisie et dans le bas peuple, elle resta l'humble servante de l'homme, et fut traitée par lui comme les races inférieures ont coutume de l'être par celles qui se disent supérieures.
Du temps de Molière, bien des choses avaient changé; les deux positions faites à la femme s'étaient modifiées, mais pas toujours à son avantage et sans que, au fond, le contraste eût disparu. Dans la haute société, l'esprit chevaleresque subsistait. Au XVII® siècle, le vrai gentilhomme français était encore un homme galant et un galant homme. Mais ce qu'il y avait eu d'idéal et de mystique dans le culte que le moyen âge rendit à la femme avait cédé aux envahissements de l'esprit moderne, plus positif et plus politique. Aux cours d'amour avaient succédé les salons, et, pour conserver leur haute influence, les femmes étaient devenues des instruments de faveur, des centres d'intrigue : c'était par elles que l'on parvenait. Leur crédit y avait gagné; mais leur caractère y avait perdu. On épiait sur leurs lèvres et dans leurs regards le sourire de la fortune autant que le sourire de l'amour. Le culte qu'on leur vouait était devenu un culte intéressé, un culte qui dégrade à la fois l'idole et celui qui s'agenouille devant elle. Sous les adorations se cachait un outrage. Dans les classes inférieures, le préjugé qui asservit la femme, malgré un réel adoucissement des mœurs, subsistait encore. Elle continuait à n'y être que la ménagère; son esprit y languissait, uniquement adonné à des soins
vulgaires et prosaïques. Les doctrines qui charmaient le bon sens de Chrysale, ce bon sens cru et terre à terre, y régnaient presque sans partage, et la grande masse de la bourgeoisie française eût volontiers dit avec Martine :
Ce n'est point à la femme à prescrire et je sommes Pour céder le dessus en toute chose aux hommes.
Ainsi, partout entourée d'adorateurs intéressés et de grossiers détracteurs, la femme, du temps de Molière, ne manquait que de vrais amis. Molière lui-même ne l'a pab beaucoup mieux traitée que les autres. Il fut de son pays et de son temps.
Aujourd'hui encore, la France n'a pas rendu à la femme toute justice. Au moins voyons-nous des hommes éminents faire, pour l'arracher à sa fausse position, des efforts malheureux, qui ne serviront qu'à consacrer et cet abaissement et cette élévation funestes. Les livres de M. Michelet sont-ils beaucoup plus complets que les comédies de Molière ? Leur succès est-il un événement beaucoup plus heureux que le succès des Femmes savantes ? Il est permis d'en douter. Que nous apprennent-ils, ces livres fameux? Qu'en dehors du mariage la femme est un être manqué, et que, dans le mai^iage même, il n'y a de salut pour elle qu'autant qu'elle passe par une sorte de nouvelle naissance, que son mari l'éduque, l'initie l'absorbe, l'ensevelit en lui. Ici en- . core, sous mille attentions délicates, au milieu d'un culte oîi , au mysticisme chevalei^esque , s'ajoute une sorte de mysticisme médical, fruit de la science moderne, se cache le levain du mépris. Ici encore la femme ne vaut que par l'homme et pour l'homme.
Là est le point décisif, la racine mère de la plupart des erreurs et des préjugés dont elle est la victime. La vie de la femme qui n'a pas connu les joies de la famille, n'est pas complète, dit-on; mais celle de l'homme célibataire ne l'est pas beaucoup plus. On ajoute que la solitude est plus dangereuse pour elle que pour lui; cela est possible, mais elle est dangereuse pour tous les deux, et il n'y a de différence que dans le degré. Cette différence fût-elle plus grande encore, il n'en resterait pas moins vrai que la femme est un être intelligent et moral dont les plus précieuses facultés ne sont point condamnées à périr, faute d'emploi, en dehors du mariage; que, indépendamment de toutes les relations de la société et de la famille, ces facultés conservent leur prix, et qu'elles devraient être cultivées, n'y eût- il aucun homme au monde.
Tant que ce principe élémentaire n'aura pas pénétré profondément dans les mœui'S, le préjugé ne sera pas vaincu, et la position de la femme demeurera fausse. On l'abaissera ou on imaginera pour elle une grandeur équivoque : elle sera la servante de l'homme, — sa servante ou sa maîtresse, — non sa compagne.
Les conséquences d'une erreur dans une question pareille sont innombrables. Nous aurions beaucoup à faire si nous voulions les passer en revue. Je n'en indique qu'une seule, non la plus importante, mais peutêtre une de celles auxquelles on songe le moins, et qui est d'autant mieux choisie, ce me semble, pour faire sentir la gravité du sujet, qu'elle est empruntée à un domaine auquel la femme reste souvent étrangère , le domaine de la politique.
La France nous a offert depuis près de quatre-vingts ans un grand et singulier spectacle. Ballottée par les flots des révolutions, elle n'a pu ni jeter l'ancre dans la bourrasque, ni dans les intervalles de calme faire voile avec assurance vers un but marqué. Elle a essayé de tous les vents et de tous les pilotes; puis, de guerre lasse, et la fortune lui ayant fait rencontrer un homme fort, elle s'est jetée entre ses bras en lui disant : sauvemoi. L'avenir nous apprendra si elle y a trouvé un port ou simplement un refuge momentané. Mais d'oii lui est venue cette impuissance au milieu de tant et de si brillantes ressources? Comptez les grands capitaines, les ministres habiles, les politiques prolbiids, les orateurs éloquents, que la France a vus naître depuis le jour 011 furent proclamés le§ fameux principes de 4789 jusqu'à cet autre jour où M. Guizot se refuse à voir une défaite, et où, s'il ne fut pas vaincu, il fut néanmoins renversé. Croirions-nous facilement , si nous ne l'avions pas vu de nos yeux, que tant d'esprit n'ait produit que des agitations répétées et des institutions éphémères?
Il y aurait de la naïveté à n'attribuer qu'à une seule cause un fait aussi considérable: mais parmi celles qu'il faut mettre en première ligne, comptons le rôle que la femme a joué en France.
Ce ne sont pas les déclarations de principes qui font vivre les institutions politiques; ce sont les mœurs, les traditions, les forces vivantes, mille influences actives, cachées et profondes. Un grand principe est sujet à n'être qu'une grande phrase : une toute petite vertu est une garantie bien autrement sérieuse. Or, de tou-
tes les influences diverses qui agissent ouvertement ou secrètement sur la vie politique d'un peuple, l'une des plus considérables est celle de la mère de famille. Quand elle manque ou quand elle est dénaturée, rien au monde ne saurait la remplacer. La mère de famille joue dans les sociétés humaines un rôle éminemment conservateur, non pas conservateur dans le sens étroit du terme, mais dans le sens le plus élevé. Elle ne conserve pas les constitutions; là n'est pas son affaire: mais elle conserve l'esprit public. Elle entretient le culte des souvenirs, culte bienfaisant, qui inspire et modère, qui attache au passé et empêche les révolutions gratuites. Auprès du foyer domestique elle donne les meilleures leçons de patriotisme; à la douce chaleur de son âme éclosent nos sentiments les plus vivaces, et c'est d'elle que nous tenons ce premier fonds de religion et d'honneur, qui est la sauvegarde la plus assurée des hommes et des nations.
Il n'y a guère qu'une sorte de révolutions qui se préparent dans le sein de la famille, celles qui ont pour mobile une haine de sang et de race, la haine de l'étranger. Or, ces révolutions-là sont les plus légititimes et à l'ordinaire les plus heureuses : elles sont un retour à l'ordre, un affranchissement. Mais ces brusques tempêtes politiques, bourrasques d'un jour ou de quelques années, fécondes en ruines et en violences, ne naissent point dans la famille : elles se préparent dans les clubs ou dans quelque bureau de journal.
L'influence de la mère de famille est une influence régulatrice, qui ne se manifeste nulle partavec éclat, mais qui agit sur tous les points à la fois; qui n'empêche pas
le progrès, parce qu'elle n'a rien d'étroit ni de doctrinaire, mais qui empêche les mouvements trop hâtifs et prévient les témérités. C'est le lest du navire dont l'homme est le pilote aventureux.
Mais quelle sera la femme à la hauteur d'une telle mission?
Sera-ce la ménagère de Chrysale, toujours accroupie devant le pot-au-feu?
Sera-ce Philaminthe avec son académie pour le beau sexe ?
Sera-ce la jeune femme initiée par M. Michelet?
Ni les unes, ni les autres.
La femme élevée pour elle-même, qui apporte aussi sa part dans le fonds commun que crée le mariage, capable d'être autre chose que la doublure de son mari; la femme prise au sérieux, dont on a développé les ressources naturelles, qu'il serait difficile d'asservir et qu'il n'est pas nécessaire d'affranchir : celle-là seule y est préparée.
La France a payé cher la fausse position qu'elle a faite à la femme. Au lieu de veiller sur le lest du navire, la femme française, intrigante et mondaine, a soufflé aussi dans les voiles, déjà trop promptes à s'entler. Faut-il s'étonner si, après avoir couru de brillantes fortunes, et vogué d'orage en orage, il s'est réfugié toul-à-coup dans le port le plus prochain, couvert de gloire et d'avaries !