LEÇON HUITIÈME
Valeur morale du théâtre de Molière.
Messieurs ,
Il ne faut pas juger de la moralité d'une œuvre d'art comme s'il s'agissait d'un sermon. Une comédie est quelque chose de plus et quelque chose de moins qu'un prêche. Les enseignements qu'elle nous donne ne sont pas des enseignements dans les formes; et, si l'on n'a rien de plus pressé que de se demander ce qu'elle prouve, cela prouve ou que l'on n'y entend rien ou que le poète est sorti des conditions de son art. Mais si le poète n'enseigne par directement, il peut donner à penser. La leçon morale qui résulte de son œuvre est de même nature que celles de l'exemple ou de la vie. Le poète nous montre les choses et les choses parlent. Peut-être parlent-elles avec d'autant plus d'éloquence qu'il n'a pas la sotte prétention de parler pour elles.
Le poète dramatique ne s'impose pas à ses personnages; il s'efface. Mais on aurait tort de penser que l'on ne puisse sentir nulle part dans ses œuvres le souffle de son âme. L'impersonnalité absolue est chose rare, presque impossible. On peut être dramatique sans cependant y atteindre. Au milieu d'une grande variété de créations par lesquelles le poète prouve qu'il sait deviner ou sentir les choses qui lui sont le plus étrangères, règne souvent un certain esprit général, qui, sans qu'il s'en doute, trahit l'esprit dont il est animé.
Donc, dans la plupart des cas, pour saisir la valeur morale d'une œuvre dramatique, il faut l'examiner sous deux points de vue : il faut chercher à bien comprendre l'enseignement qui résulte des exemples qu'elle met sous nos yeux, et chercher à se rendre compte de cet esprit général qui trahit le poète, et par lequel il peut exercer aussi une action morale puissante.
Cette seconde étude ne serait pas facile, peut-être même serait-elle impossible, s'il s'agissait de Shakespeare. Nul ne s'est approché autant que lui de ce que nous appelons l'impersonnalité absolue. Mais avec Molière, elle est possible, partant nécessaire.
Jugée à ce double point de vue, l'ancienne comédie française, dont Molière, tout en la renouvelant, accepta les traditions, laisse beaucoup à désirer. Souvent elle nous offre des tableaux intéressants et instructifs; mais rarement elle est de nature à exercer une influence bienfaisante. Sous ces deux rapports, elle est admirablement représentée par la farce anonyme de maître Pierre Patelin.
Le dénouement de cette farce connue de chacun, au moins sous la forme nouvelle que lui ont donnée Brueys et Palaprat, réalise à merveille ce proverbe digne à la fois de la sagesse divine et de la sagesse populaire, que le méchant fait une œuvre qui le trompe. Si on le retranchait, si on supposait Patelin rentrant chez lui pour y compter l'argent d'Agnelet, tout en contemplant le beau drap volé à maître Guillaume, cette comédie ressemblerait fort à un outrage à la morale : elle révolterait à la fois la conscience et le bon sens, et ne perdrait pas moins en intérêt moral qu'en intérêt littéraire. Le berger Agnelet, ce trompeur d'autant plus fin qu'il a l'air plus niais, est l'instrument dont se sert la Justice pour rétablir ses lois. Il importe assez peu qu'il ne soit pas puni lui-même, parce que nous lui appliquons en pensée la leçon qu'en reçoit Patelin , en sorte que , si le châtiment qui doit l'atteindre n'est pas mis sous nos yeux, nous pouvons cependant le pressentir.
Ainsi l'instruction que renferme les événements est juste et précieuse; mais nous aurons lieu d'être moins satisfaits si nous cherchons ce qui peut trahir l'esprit du poète.
La société au milieu de laquelle il nous place n'est qu'une société de dupes et de fripons. Pas un seul personnage sur lequel le regard se repose avec plaisir. Guillaume, le marchand, est un sot : c'est le corbeau de la fable, victime prédestinée de tous les renards qui passent près de l'arbre où il perche. Quant à Patehn, il ne lui manque qu'une bagatelle, la conscience. Il prise l'habileté, surtout celle qui réussit. Il n'éprouve
ni l'apparence du plus léger scrupule avant le crime, ni
l'ombre du plus petit remords après. C'est un avocat
retors et affamé, Villon devenu plaideur et vivant de
mauvais procès :
A tromper devant et derrière Etait un homme diligent.
La femme de Patelin est plus repoussante encore. Au moins le mari est-il habile. Il a le génie de l'invention ; mais sa femme n'est qu'une coquine maussade, une friponne que l'on emploie en sous-ordre. Passe encore pour les maîtres filous; mais que l'on nous fasse grâce des apprentis. Agnelet est le sublime du genre. Il ne s'amuse pas à tendre des panneaux aux moutons; c'est chose trop vulgaire : il se fait mouton pour en tendre aux renards. Reste le juge, personnage nul, qui n'a pas de caractère, mais seulement une fonction.
Ce n'est donc pas une belle société que celle où nous transporte l'avocat Patelin, et où l'auteur s'est plu à vivre en imagination. Rien, ni dans les détails ni dans l'ensemble, pas une scène, pas un type, pas un mot, ne nous laisse entrevoir autre chose qu'un mélange comique, mais nauséabond, de plate sottise et de basse méchanceté.
Ce que nous disons ici de l'avocat Patelin^ on pourrait le dire d'une manièiT générale, sauf quelques exceptions sans doute , de l'ancien répertoire de la comédie française. Elle est piquante, mais singulièrement dépourvue d'idéal et d'élévation.
L'œuvre de Molièi^e s'en distingue-t-elle avec avantage? La question n'est pas de celles auxquelles on peut répondre d'un mot.
A n'en juger que par les tableaux que le poète fait passer devant nous et qu'il nous invite à étudier, le théâtre de Molière est, en général, profondément instructif. A ce point de vue, l'essentiel pour être moral c'est d'être vrai. Quand les leçons que nous donne une œuvre d'art sont d'accord avec celles de l'expérience, elles ne peuvent qu'être utiles et salutaires. Or, c'est là le grand triomphe de Molière. Il a vu juste.
Les accusations dont son théâtre a été l'objet à cet égard, partent d'une critique inintelligente. On s'est beaucoup récrié sur l'immoralité de Georges Dandin ou de la scène de V Avare dans laquelle Harpagon maudit son fils. C'est bien à tort. Harpagon est un avare qui aime beaucoup plus son or que son fils. Cléanle est un enfant mal élevé, qui dresse contre les trésors de son père toutes les batteries que peut imaginer la ruse. Ils se jouent l'un l'autre avec une rare insolence, et se rendent mutuellement la monnaie de leurs pièces. De là les scènes les plus vives, les rencontres les plus scandaleuses. Un beau jour Harpagon indigné s'écrie : « Je te donne ma malédiction. » Cléante réplique aussitôt : a Je n'ai que faire de vos dons. » Sur quoi tous les Aristarqucs de la morale de pousser de grands cris et d'accuser Molière d'avoir joué la paternité. Non, Molière joue le monde tel qu'il est; or dans le monde il n'est pas rare que des enfants indignes soient le châtiment d'un père avili. Molière ne prend parti ni pour Harpagon , ni pour Cléante; il ne nous fait aimer ni l'un ni l'autre; il se borne à dessiner un tableau, qui n'est pas un tableau de fantaisie, mais une peinture d'une vérité et d'une
réalité saisissantes. L'impudence de Cléante est la conséquence de la désorganition profonde et irréparable, où l'avilissement du père a jeté toute la famille; et la moralité de l'œuvre résulte du fait que l'avarice nous y est présentée avec tout le hideux cortège des fléaux qu'elle traîne après elle.
Molière n'entre pas en marchandement avec les exigences d'une sensibilité déplacée. 11 ne recule pas devant les traits énergiques : il va droit au fait, et, d'une main hardie, montre le mal produisant tousses fruits. La malédiction qui pèse sur le vice c'est qu'il enfante le vice : voilà ce que nous apprend le spectacle de la vie et ce que Molière ne cesse pas de nous dire. Que ceux dont les yeux n'ont pas la force de soutenir ce spectacle, les détournent. Le théâtre de Molière n'est ni pour des enfants, ni pour des anges, mais pour des hommes.
Je retrouve la même profondeur d'observation , la même vérité dans Georges Dandin, cet autre crime de Molière. Georges Dandin est un bourgeois enrichi et vaniteux qui s'allie à la noblesse : peu lui importe que sa femme ait des vertus; ce sont des titres qu'il lui faut. Mais il est bientôt payé de cette sotte et ridicule ambition : il souffre tous les malheurs de quiconque se déplace mal à propos et se déclasse. Sa femme le traite en demoiselle de haute maison, qui, par des considérations de fortune et de famille, a dû subir l'alliance d'un vilain. Elle lui joue des tours pendables, et réussit toujours à mettre les torts du côté de Georges Dandin. Elle est noble; elle a nom de Sottenville : les de Sottenville ne sauraient failhr. .Le pauvre mari se
— 189 -• morfond à répéter ses jérémiades : « Georges Dandin î Georges Dandin! vous avez fait une sottise, la plus grande du monde. »
On dit aussi que ce spectacle est immoral. On dit que le vice, représenté par la noble épouse de Georges Dandin, quitte la partie impuni et triomphant, tandis que la sottise du mari est seule vertement châtiée.
Il est vrai ; mais est-il nécessaire qu'à la fin d'une œuvre dramatique se fasse une distribution de peines et de récompenses, dont chacun sorte payé selon ses mérites? Nullement. Les choses, en réalité, ne se passent pas ainsi. Le châtiment, qui s'embusque toujours quelque part pour surprendre le méchant au passage, ne l'attend parfois que dans un autre monde. Si la comédie nous représentait le vice toujours aussitôt puni et la vertu toujours immédiatement récompensée, elle ferait une œuvre funeste; elle rabaisserait l'idée morale. Exiger pour la loi morale une sanction extérieure, immédiate et visible, c'est en compromettre la dignité; et l'on court de grands risques lorsque l'on attire ainsi les hommes à la vertu par l'appàl de l'intérêt.
D'ailleurs une œuvre d'art n'embrasse pas le monde entier : on ne saurait tout dire à la fois. Elle prend un moment dans la vie, une scène dans la grande comédie du monde, et le poète laisse au lecteur le soin de les rattacher au grand tout, dont il les a détachés. L'important est que cette scène soit bien observée, et qu'en agrandissant le tableau , en élargissant le cadre, on ne soit pas jeté en dehors des grands principes de la morale et de la vérité.
Georges Datidin est un petit tableau de genre , qui ne fixe notre attention que sur une scène d'intérieur. Qu'est-ce que nous apprend cette scène? Rien , sinon que la sotte vanité qui porte les hommes à sortir de la condition où Dieu les a placés, est pour eux une source de déboires sans fin. La piteuse mine de Georges Dandin renferme toute l'instruction morale de l'œuvre, et cette instruction est sans doute utile et juste. Que le poète ait concentré notre attention sur ce point, c'était son droit; que les autres personnages servant à dessiner la situation comique et fàchouse oiî se trouve Georges Dandin , valant surtout par rapport à lui, ne soient pas châtiés de leurs forfaits, peu importe. Si nous dépassons les limites de l'œuvre du poète, si nous éludions le monde en demeurant fidèles à l'esprit des leçons que Georges Dandin nous donne par son exemple , nous ne courrons pas le risque de nous égarer. Ces leçons ne nous permettront pas de juger de tout; mais elles nous suffiront pour bien apprécier les travers qui ont quelques rapports avec celui dont le poète nous a présenté une image si fidèle. Qu'est-ce que le moraliste peut demander de plus ?
Bien loin de faire chorus avec les commentateurs qui accusent Molière de nous avoir présenté des tableaux immoraux, j'admire la protbndeur et la variété des enseignements que l'on peut tirer de son théâtre. Encore une fois, si, en ce point, Molière est moral, c'est qu'il est vrai. Il n'atténue pas le vice dans ses peintures; il va jusqu'au fond et jusqu'au bout; il se plaît à le placer dans des situations violentes, où force lui est de lâcher son dernier mot. Les reproches que
l'on adresse à Molière renferment le plus grand de tous les éloges : il est trop vrai.
Des leçons de cette nature, je veux le croire, ne sont pas utiles et bonnes à tous. L'expérience du monde, trop rapidement acquise, peut non seulement faire souffrir les âmes neuves et ingénues; elle peut nuire encore aux caractères trop faciles et aux esprits trop faibles. Aussi serons-nous loin de prétendre que la lecture de Molière n'ait jamais fait de mal ; mais les meilleures choses peuvent en faire, lorsquelles sont employées hors de propos. Les comédies de Molière ne sont pas le lait des faibles.
Aucun poète comique n'a été plus loin dans la peinture du vice. Quand il s'empare d'un sujet déjà traité par Plante, comme celui de Y Avare, il le renouvelle en le creusant davantage. Là se marque l'influence de ces quinze ou vingt siècles d'expérience de plus, dont Molière a le bénéfice; là se marque aussi d'une façon détournée, mais bien réelle, l'influence du christianisme. Le christianisme a obligé l'homme à se replier sur luimême; il lui a appris à regarder dans les coins et les recoins de son cœur. En lui donnant de la sainteté une idée plus haute et plus pure, il lui a donné une intuition du mal plus vive et plus profonde. En faisant abonder la lumière, il a renforcé les ombres. Le christianisme seul a rendu possibles des moralistes tels que La Rochefoucauld et Molière, qui ne jettent pas un regard sur le cœur humain sans que l'on entrevoie au fond le noir abîme du mal.
Mais si nous nous plaçons à un autre point de vue, si, comme nous l'avons fait pour la farce de Patelin y
-^ 492 — nous cherchons de quel esprit général est animée l'œuvre du poète, nous aurons quelques réserves à faire, et nous serons bien forcés d'y reconnaître des traces nombreuses de l'esprit terre à terre qui nous frappe dans la vieille comédie française.
A cet égard , Molière ne l'emporte pas toujours sur ses devanciers grecs ou latins.
Aristophane, vous le savez, est le plus indécent des poêles comiques. Rien n'est assez scabreux pour l'effrayer. 11 est en outre le plus impertinent des insulteurs publics. La comédie d'Aristophane fut à Athènes ce qu'a été de nos jours la presse dans les pays où la licence démagogique n'a plus connu ni bornes ni frein. Combien de fois a-t-il reproché à Euripide les légumes que sa mère avait vendus «au marché! La mort même n'avait pas de refuge assuré contre les insultes de cet impitoyable railleur. Sa haine a poursuivi Cléon dans le tombeau , avec autant d'acharnement que lorsqu'il était le plus redouté des citoyens d'Athènes.
Et pourtant la poésie d'Aristophane témoigne d'une réelle élévation de génie et de caractère; elle brille par instants d'une rare beauté morale. Il connaît le prix de la justice. Partisan décidé des mœurs antiques, il préfère aux démocrates les hommes de Marathon, et le pauvre qui travaille au parasite qu'engraisse la fortune des riches ou de l'état. Son œuvre, qui participe de la licence des mœurs athéniennes, en est une ingénieuse et éloquente satire. Il persécuta Euripide, parce que Euripide était le plus habile des poètes novateurs, qui rompaient avec les vieilles traditions. Il persécuta Socrate, parce que Socrate lui parut, bien à tort, le prince
des sophistes , le plus grand maître dans cet art, qui, en ébranlant toute croyance, ébranlait par là-même les fondements de l'état. Il persécuta Gléon , parce que Cléon fut le plus audacieux et le plus puissant de ces démocrates corrompus, flatteurs et tyrans de bas étage, qui ruinaient l'esprit public. Aristophane est un patriote et un honnête homme : aussi aucune de ses comédies, malgré la hberté des propos, n'est-elle dépourvue d'idéal.
Il est quelques pièces de Mohère où l'on cherche en vain des traces d'une élévation semblable, où l'on ne retrouve que le vieux génie gaulois, si complaisant pour la ruse qui triomphe, et si peu difficile dans le choix des sociétés, où, comme dans Patelin^ la peinture de la méchanceté n'est égayée que par celle de la sottise. Il semble parfois se complaire au milieu de ces personnages équivoques : son imagination trouve plaisir à les voir se tendre des pièges grossiers et y tomber lourdement. C'est le cas de plusieurs de ses farces; c'est aussi le cas de Georges Dandin et de 1'^vare. Par ce côté-là, ces deux pièces, que nous défendions il y a un instant contre d'autres critiques, sont très attaquables. Si V Avare n'est pas mis sur le même rang que le Tartuffe ou le Misanthrope^ cela peut tenir à l'originalité moins saillante du sujet; mais cela tient surtout à cette absence d'élévation morale, que les proportions de l'œuvre rendent encore plus sensible.
Molière a même eu le malheur de rabaisser gratuitement quelques types empruntés à l'antiquité. Si admirable que soit son Amphytrion de verve et de plaisantes inventions, cette comédie , qui fait rire aux
larmes, ne vaut pas moralement le modèle tracé par Plante. Le rôle d'Alcmène était un rôle des plus périlleux. Trompée par Jupiter, qui a pris la ligure d'Amphytrion, son époux, elle est devenue un personnage bien délicat à introduire sur la scène. Sa seule présence risque fort d'exciter des quolibets irrévérencieux. Le vieux Plaute l'a senti; aussi a-t-il donné à son Alcmène une si grande dignité, une si parfaite noblesse de maintien, un sentiment si énergique de ses devoirs et de son innocence, une pureté si irréprochable, que le sourire ironique fait aussitôt place au respect. L'auréole de la vertu efface sur son front la tache d'une mésaventure bizarre. L'Alcmène de Molière est moins digne que celle de Plaute. Elle dit à peu près les mêmes choses; mais elle ne les dit pas avec cette simple noblesse, qui sied à l'épouse outragée. Elle a dans le langage je ne sais quelle teinte de bel esprit qui double les périls de sa situation. Ce n'est pas la matrone antique innocente et fière; c'est une belle irritée.
Voyez dans les deux auteurs la scène où Jupiter, qui a toujours la ligure d'Amphytrion,et sur le compte duquel, par conséquent, elle met les durs reproches que celui-ci lui a faits, entreprend d'apaiser son courroux.
JUPITER
« Il ne faut pas faire d'un badinage une affaire sérieuse.