‹ Corneille, Rotrou, MoliereChapitre 10 sur 68 · MÉDÉE · texte numérisé non relu

MÉDÉE

Moi.

Moi, dis-je, et c'est assez.

A la vérité, nous venons de rappeler que dans tous, ces passages Corneille imite le poète tragique latin. Mais Jodelle et Garnier l'avaient imité aussi, et cependant leur plume n'avait jamais rencontré rien qui approchât de ce ton. Voltaire dit fort bien que de pareils vers annonçaient Corneille. M. Guizot ajoute, avec raison, qu'ils annonçaient la tragédie. Oui, la tragédie française date de là.

Mais voici la curiosité, le phénomène étrange : •combien de sinuosités dans la marche du génie et de l'art qui se cherche! On s'imaginerait que dès ors Corneille sait qu'il a trouvé sa voie et ne va plus en sortir ? Eh bien ! non, il se remet à errer. L'année suivante, 1736, c'est-à-dire année môme

50 LE ROMANTISME DES CLASSUiOES

qui doit être celle de l'éclosion du Cid, et immédiatement avant ce clief-d'œuvre, il revient à ses anciens tâtonnements et donne la pièce la plus bizarre qu'il ait jamais faite : l'Illusion comique. C'est un pêle-mêle de tous les genres; l'auteur luimême, dans sa dédicace s'exprime en ces termes : « Voici un étrange monstre. Le premier acte n'est qu'un prologue, les trois suivants font une comédie imparfaite, le dernier est une tragédie ; et tout cela, cousu ensemble, fait une comédie. Qu'on en nomme l'invention bizarre et extravagante, tant qu'on voudra ; elle est nouvelle ; et souvent la grâce de la nouveauté, parmi nos Français, n'est pas un petit degré de bonté. »

La liste des personnages donnera un aperçu des éléments de cette pièce étrange :

Alcandre, magicien.

PRmAMANT, père de Clindor.

Dorante, ami de Pridamant.

Matamore, capitan gascon, amoureux d'Isabelle : (personnage et nom espagnols : capitan mata Moros, « capitaine tue-mores ».)

Clijsdor, suivant du capitan et amant d'Isabelle.

Isabelle, représentant hïppoêyte, femme de Théagène.

Clindor, représentant théagène, seigneur anglais.

Le page du capitan.

Le geôlier de Bordeaux.

Etc., etc.

« La scène est en Touraine, eu une campagne roclie de la grotte du magicien. »

Vous voyez d'ici ce que tout cela promet de bizarreries. Cependant la variété excessive de ce pot-pourri, les décors, les machines, le grotesque même de l'imagination dans les scènes du capitan Matamore, firent le succès de la pièce ; si bien qu'elle se maintint au théâtre pendant trente ans 1

On y peut étudier comment Corneille entendait l'emploi du grotesque et de la fantaisie énorme. Matamore, par exemple, s'entretenant avec son suivant Clindor, celui-ci l'interroge sur la rêverie où il le voit plongé.

MATAMORE

Il est vrai que je rêve> et ne saurais résoudre Lequel je dois des deux le premier mettre en poudre, Du grand Sophi de Perse, ou bien du grand Mogor.

CLINDOR

Eli ! de grâce, Monsieur, laissez-les vivre encor : Qu'ajouterait leur perle à votre renommée? D'ailleurs, quand auriez-vous rassemblé votre année ?

MATAMORE

Mon armée? ah, poltron! ali, traître! pour leur morl Tu crois donc que ce bras ne soit pas assez fort ? Le seul bruit de mon nom renverse les murailles, Défait les escadrons, ot gagne les batailles.

Notons, au passage, que Boilcau, trouvant de bonne prise ces deux vers, les a appliqués, à peu près tels quels, au grand Condé.

Matamore a la prétention d'être irrésistible en amour comme en guerre. Après avoir montré d'abord sa mine farouche, il fait ensuite le gracieux, en pensant à sa maîtresse. Après la rodomontade, la fatuité.

Ce penser m'adoucit : va, ma colère cesse ;

Et ce petit archer qui dompte tous les dieux

Vient de chasser la mort qui logeait dans mes yeux.

Regarde, j'ai quitté cette effroyable mine.

Qui massacre, détruit, brise, brûle, extermine ;

Et, pensant au bel œil qui tient ma liberté,

Je ne suis plus qu'amour, que grâce, que beauté.

Je te le dis encor, ne sois plus en alarme : Quand je veux, j'épouvante ; et, quand je veux, je

charme.

Et, selon qu'il me plaît, je remplis tour à tour Les honmies de terreur, et les femmes d'amour.

Matamore révèle à Clindor qu'autrefois il était terrible et beau en môme temps ; dans certains moments cela le gênait ; alors il a demaadé au roi des dieux d'être seulement l'un ou l'autre à volonté; Jupiter s'est empressé de lui complaire.

Ce (jue je demandais fut prêt en un moment : Et, depuis, je suis beau quand je veux seulement.

11 explique alors à son confident que cela lui est bien plus commode avec les femmes ;

Du temps que ma beauté m'était inséparable. Leurs persécutions mo rendaient misérable; Je no pouvais sortir sans les faire pâmer : Mille mouraient par jour, à force de m'aimer. J'avais des rendez-vous de toutes les princesses; Les reines à l'envi mendiaient mes caresses : Celle d'Ethiopie, et celle du Japon, Dans leurs soupirs d'amour ne mêlaient (jue mon non De passion pour moi deux sultanes troublèrent i; Deux autres, pour me voir, du sérail s'échappèrent ; J'en fus mal quelque temps avec le Grand-Seigneur

L'Aurore elle-même, un beau matin, ne vint-ciu pas se jeter à sa tête? Lui, Matamore, demeura insensible, par sagesse et par égard pour la Nature. Quel étrange désordre causa pourtant ce retard d'Aurore!

Oui, je te veux conter une étrange aventure,

Qui jeta du désordre en toute la nature,

Mais désordre aussi grand qu'on en voye arriver:

Le soleil fut, un jour, sans pouvoir se lever;

Et ce visible dieu, que tant de monde adore,

l'our marcher devant lui ne trouvait point d'Aurore :

On la cherchait partout, au lit du vieux Tithon,

Dans les bols de Céphale, au palais de Memnon;

El, faute de trouver cette belle fourrière,

Le jour jusqu'à midi se passa sans lumière.

c L I N D 0 n Où pouvait être alors la reine des clartés?

MATAMORE

Au milieu de ma chambre, à m 'offrir ses beautés. Elle y perdit son temps, elle y perdit ses larines:

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