‹ Corneille, Rotrou, MoliereChapitre 11 sur 68 · Eurent la tète iroublée · texte numérisé non relu

Eurent la tète iroublée

Mon cœur fut insensible à ses plus puissants charmes; Et tout ce qu'elle obtint par son frivole amour Fut un ordre précis d'aller rendre le jour.

Tout cela, sans doute, est un peu gros et un peu froid; mais si, pour un instant, le genre est admis, la charge peut sembler assez drôle. En tout cas, il est curieux d'observer que Corneille écrit ces bouffonneries avec la même plume que le Ciel. Dans l'Illusion comique, il fait gros; dans le Cid, il fait grand ; mais les tons, de l'un à l'autre, quelquefois se rencontrent; témoin ces deux vers du Matamore, que Despréaux applique au grand Condé, et d'autres de Don Diègue qui les rappellent aussi.

Pendant que le capitan conte à Clindor ses prouesses tour à tour guerrières et amoureuses, Isabelle paraît, accompagnée d'un homme ; c*cst le rival de Matamore. Celui-ci, au lieu de la lui disputer, trouve sage de s'éloigner.

MATAMORE

Ce diable de rival l'accompagne sans cesse.

CLINDOR

OÙ vous retirez-vous?

MATAMORE

Ce fat n'est pas vaillant.

Mais il a quelque humeur qui le rend insolent.

; Peut-être qu'orgueilleux d'être avec cette belle, Il serait assez vain pour me faire querelle.

c n N D 0 R Ce serait bien courir lui-même à son malheur.

MATAMORE

Lorsque j'ai ma beauté, je n'ai point ma valeur.

CLINDOR

Cessez d'être charmant, et faites-vous terrible.

MATAMORE

Mais tu n'en prévois pas l'accident infaillible : Je ne saurais me faire effroyable à demi ; .l(^ tuerais ma maîtresse avec mon ennemi. Attendons en ce coin Thcure qui les sépare.

CLINDOR

Comme votre valeur, votre prudence est rare.

On a peine à croire jusqu'à quel degré Corneille, une fois en veine de bizarrerie, se laisse entraîner. Matamore ayant à se plaindre du père d'Isabelle, qui l'a invité à ne pas remettre les pieds chez lui, Clindor exhorte son maître à y revenir tout de mêmp et à le narguer :

Tandis qu'il est dehors, allez dès aujourd'hui Causer de vos amours et vous moquer de lui .

MATAMORE

Cadédiou I ses valets feraient quelque insolence.

&b LE ROMANTISME DES CLASSIQUES

CLINDOR

Ce fer a trop de quoi dompter leur violence.

MATAMORE

Oui, mais les feux qu'il jette en sortant de prison Auraient, en un moment, embrasé la maison, Dévoré tout à l'heure ardoises et gouttières, Faîtes, laltos, chevrons, montants, courbes, tilièifes, Entre-toiscs, sommiers, colonnes, soliveaux. Parues, s )lcs, appuis, jambages, traveteaux. Portes, grilles, verroux, serrures, tuiles, pierres. Plomb, fer, plâtre, ciment, peinture, marbre, verres. Caves, puits, cours, perrons, salles, chambres, greniers. Offices, cabinets, terrasses, escaliers!... Juge un peu quel désordre aux yeux de ma charmeuse 1 Ces feux étoufferaient son ardeur amoureuse. Va lui parler pour moi, toi qui n'es pas vaillant, Tu puniras à moins un valet insolent.

CLINDOR

C'est m'exposer. . .

MÉTAMORE

Adieu : je vois ouvrir la porte.

Et crains que sans respect cette canaille sorte.

Là-dessus, le brave des braves prend la fuite.

Voilà quelques traits seulement de cette pièce étrange et curieuse.

La même année, 4636, en même temps que le jeune poète s'égayait naïvement à ces bouffonneries, il composait et écrivait le Cid, — à peu prèî comme Rubens peignant de la même brosse /a /iTermesse ei la Descente de croix, mais avec cette dilïë-

rence que la Descente de croix et la Kermesse sont deux chefs-d'œuvre dans des genres opposés, tandis que l'Illusion comique est loin de pouvoir obtenir ce titre. Il s'en fallait de beaucoup que Corneille eût le goût aussi sûr que son génie était puissant. Peut-être se délassait-il du sublime par le grotesque et du grotesque par le sublime, allant du Matamoros ridicule au Matamoros héroïque car Rodrigue, lui aussi, est à la lettre un tueur de Mores, et ne manque pas non plus d'emphase :

Mes pareils à deux fois ne se font pas connaître ,

Et pour leurs coups d'essai veulent des coups de maître!

Tels furent, dans ces huit premières pièces, les tâtonnements de Corneille se cherchant lui-même. Puis, porté par Guillera de Castro, — autre Espagnol, comme Sénèque, et qui le servit encore mieux, — inspiré aussi par le Romancero, poussé enfin par son propre génie, son imagination et son cœur, il fit cette merveille, le Cid, « cette fleur d'honneur çt d'amour ».

Nous l'étudierons dans nos prochaines séances, en remontant aux sources espagnoles, et nous verrons à quel point, pour le public français de ce tempslà, le Cid était une œuvre révolutionnaire, qui devait soulever et souleva en effet bien des débats et des combats .

n y a donc, dans Corneille, plusieurs veines dra-

maliques et au moins trois courants. Le premier est la comédie. Connu exclusivement comme poète comique pendant bien longtemps, ce ne fut pas sans peine ni sans contestation qu'il vint à bout de conquérir un autre titre, celui de poète tragique : la tragédie de Afédée marqua et déclara par un éclatant succès ce second courant. Enfin, le troisième, qu'on avait vu sourdre dès sa seconde pièce, Clttandre, et que nous voyons aboutir au Cid, est ce qu'il nommait tragi-comédie, et qu'aujourd'hui on nomme drame. Nous continuerons de suivre et d'observer ces trois veines dramatiques, au travers des obstacles qu'opposèrent au poète le pédantisme et l'envia.

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