‹ Corneille, Rotrou, MoliereChapitre 16 sur 68 · J. Demogcot, Hist. des littératures étrangères, Espagne · texte numérisé non relu

J. Demogcot, Hist. des littératures étrangères, Espagne

comte ; ce rôle a un mouvemeat, une réalité, qui disparaissent dans la réduction de Corneille. Chez lui, ce personnage, faute d'espace et d'air, est un peu monotone, quoique les sentiments en soient généreux et louchants. Corneille même dit qu'il n'a gardé ce rôle que pour donner aux actes de sa tragicomédie une longueur suffisante. Sur quoi les comédiens, au siècle dernier et au commencement du nôtre, se permettaient de le supprimer. Cependant le titre de tragi-comédie, donné par Corneille à son œuvre, se justifie en partie par plusieurs scènes de demi-caractère qui appartiennent à ce rôle^ . Un tort infiniment plus grave, de la part des comédiens, était de supprimer aussi parfois la première scène du premier acte, entre Chimène et sa «gouvernante » Elvire, et de commencer tout droit par la querelle des deux pères, qui n'est que la troisième de l'ouvrage tel que Corneille l'a composé. Or, quand le spectateur, grâce à cette scène de confidence, est instruit de l'amour mutuel de Chimène et de Rodrigue, la querelle des deux ])ères, survenant ensuite, l'ait un coup de théâtre ; autrement, non : cette dispule entre deux seigneurs qu'on ne connaît point perd beaucoup de son intérêt ; elle n'est plus que théâtrale, au lieu d'être à la fois théâtrale et dramatique ; le duel qui s'ensuit n'est plus qu'un incident quelconque, au lieu d'être une péripétie. Deux choses que souvent l'on confond, le théâtraf i. Nottimnient, acte IV, scène II.

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et le dramatique : le théâtral frappe les yeux, les sens ; le dramatique saisit l'âme et le cœur.

On a tort également de changer sur l'affiche le pora de tragi- comédie que Corneille a donné à sa pièce. Ce nom rend raison de l'agréable variété de ton et de touche qui en fait le caractère romantique. Dans les précédentes tragi-comédies, soit de Corneille lui-même, comme Clitandre, soit de ses contemporains, le romanesque ne s'était adressé qu'à l'imagination ou aux sens, pour les divertir ; dans celle-ci, c'est au cœur qu'il sadresse, pour l'émouvoir et pour le transporter. Mais c'est bien véritablement une tragi-comédie, où les interlocuteurs s'adressent la parole en disant monsieur et non pas seigneur; où les touches simples, familières, parfois comiques, quasi-bourgeoises, se mêlent aux grands coups d'épée, aux actions héroïques et aux accents chevaleresques.

La pièce, en effet, s'ouvre par un projet de mariage, comme dans une simple comédie : Rodrigue aime Chimène, Chimène aime Rodrigue ; ils sont sur le point d'être unis, lorstjuc cotte querelle iaiprévue survenant entre les deux pères rompt tout à coup les projets de bonheur des deux fiancés et des deux familles. Cependant le père de Rodrigue essaye de calmer le comte de Gormas en lui reparlant de cette espérance. Il le fait avec bonhomie:

Vous n'avez qu'une fille, et moi je n'ai qu'un fils. Leur hymen peut nous rendre à jamais plus qu'unis ; Faites-a ous cette grâce,et l'acceptez pour gendre.

Mais le comte de Gormas, dépité de ce que le Roi lui a préféré Don Diègue pour gouverneur du prince de Castille, réplique avec aigreur et avec une mauvaise humeur déjà insultante :

A de plus hauts partis ce beau fils peut prétendre ! . . .

Et la comédie tourne vite au drame. Le comte impétueux et emporté donne à Don Diègue un soufflet. Si les conséquences en sont tragiques, cet incident plus que familier paraît déroger un peu à la majesté classique telle qu'on l'imagine. C'est quelque chose comme le mouchoir de Desdémone, si tragique aussi par les conséquences, mais qui a tant gêné les premiers traducteurs français, et même les imitateurs et versificateurs à la suite : ils s'évertuaient en périphrases pour déguiser le mieux possible ce mouchoir. De même, au Théâtre-Français, aujourd'hui, on fait avec un gant le geste d'un soufflet; mais, le soufflet proprement dit, on n'ose plus le donner ; cela nous fait sentir combien cet incident de tragi-comédie devait heurter et étonner les spectateurs de la cour de Louis XIII ^

1. En ce temps-là c'était vraiment un soufflet, donné avecla main sur l.i joue, comme le prouve la suite du texie : Viens baiser cette joue et reconnais la place Où fut empreint l'atTront que ton courage eû'ace. Plus tard, on ne donna plus le soufflet qu'en fouettant la joue avec le bout d'un g;int Mais c'était encore sur la joue; je ivais toujours vu jouer ains. Enfln, tout récemment, oc-

Mais voilà que, de cette touche ultra-familière, sort à l'instant même un drame tragique. Don Diègue ainsi outragé met l'épée à la main ; malheureusement, affaibli par l'âge, il la laisse tomber au choc de l'adversaire, qui triomphe et l'accable de son ironie. Le vieillard, au désespoir, charge son fils de le venger. Voilà la scène dont nous avons vu tout à l'heure, l'idée première dans l'espagnol. Osons dire qu'ici elle paraît plus grande et plus simple.

Rodrigue, as-tu du cœur ?. . . Etc.

Et il lui apprend l'affront. Puis, lui remettant l'épée :

Meurs ou tue !

Mais l'auteur de cet affront, qui est-il?

Le père de Chimène.

Ainsi Rodrigue se trouve pris entre sou devoir et son amour :

En cet affront, mon père est roffensé ; Et l'offenseur, le père de Chimène !

Que je sens de rudes combats !

Contre mon propre honneur mon amour s'intéresse: Il faut venger un père, et perdre une maîtresse !

tobre 1882, je viens de voir qu'oa se contente de frapper avec le gant le bras de Don Diègue. A-t-on raison d'adoucir jusqu'à ce point le signe de l'outrage ? Je ne le pense pas. Le degré intermédiaire sutlisait. ce me semble, à concilier les nécessités du tente avec les susceptibilités du public moderne.

L'un m'anime le cœur, l'autre retient mon bras.

Réduit au triste choix ou de fraliir ma flamme

Ou de vivre en infâme,

Des deux côtés mon mal est infini :

0 Dieu, l'étrange peine !

Faut-il laisser un affront impuni?

Faut-il punir le père de Chimène ?

Un seul moment, dans sa perplexité cruelle, ne sachant que choisir, il a l'idée de se tuer, comme Hamiet succombant sous le poids d'un devoir trop lourd. Mais quoi ! mourir sans avoir vengé sou père?

Endurer que l'Espagne impute à ma mémoire D'avoir mal soutenu l'honneur de ma maison?

Non, c'est là une hésitation, une erreur, indignes du fils de Don Diègue :

Je dois tout à mon père avant qu'à ma maîtresse ! Que je meure au combat, ou meure de tristesse. Je rendrai mon sang pur comme je l'ai reçu. Je m'accuse déjà de trop de négligence : Courons à la vengeance, Et, tout honteux d'avoir tant balancé.

Ne soyons plus en peine (Puisque aujourd'hui mon père est l'offensé) Si l'offenseur est père de Chimène.

Ainsi, dans cette lutte terrible entre l'amour et le devoir, l'amour est bien fort, mais c'est le devoir qui l'emporte ; non sans peine, sans déchirements, mais c'est le devoir enfin. Après cette lutte

morale, peut venir la lutte matérielle, qui n'est plus rien : Rodrigue a fait le sacrifice de son amour, que lui importe le sacrifice de sa vie ?

Dans la scène de la provocation, le duel des paroles, comme chez Homère, précède le choc des armes; mais le cliquetis des répliques est autrement intéressant que celui des épées.

A moi, comte, deux mots.

— Parle.

Songez que c'est un jeune homme de dix-huit ans qui aborde et provoque un illustre homme de guerre. L'emphase, qui dans la vie réelle serait choquante, ne déplaît pas dans la gamme héroïque, surtout entre personnages espagnols. Il en est de même de ce tutoiement, soit entre Rodrigue et Gormas, soit entre Rodrigue et Chimène.

Il y a dans le rôle du comle, ainsi provoqué par ce jeune homme qui était sur le point d'épouser sa fille, une modulation charmante et d'un prix infini. 11 essaye de retenir ce jeune emporté si charmant;

Ce grand cœur qui paraît aux discours que tu tiens Par tes yeux, chaque jour, se découvrait aux miens; Et, croyant voir en toi l'honneur de la Castille, Mon âme avec plaisir te destinait ma fille.

Je sais ta passion, el suis ravi de voir

Que tous ses mouvements cèdent à ton devoir;

Qu'ils n'ont point affaibli cette ardeur magnanime ;

Que ta haute vertu répond à mon estime ;

Et que, voulant pour gendre un cavalier parfait,

Je ne me trompais point au choix que j'avais fait.

La plupart des acteurs qui disent ce rôle ne paraissent guère s'apercevoir de cette modulation exquise, qui, au milieu même du grand duel héroïque, ramène pour un moment le ton moyen de la tragi-comédie, — comme précédemment dans la première réponse de Don Diègue à Don Gormas que nous avons notée tout à l'heure, —r J'ai toujours vu qu'on déblayait ce passage du même train que le reste, ce qui est une faute grave : on devrait sentir que le comte, qui allait donner sa lille à Rodrigue, est ravi au fond, tout en étant provoqué par lui si rudement, de le trouver si noble et si généreux ; et la preuve, c'est qu'après avoir essayé d'éviter ce duel, lui guerrier illustre qui n'est pas suspect, acceptant en fia le cartel quand Rodrigue l'a poussé à bout, il ue peut s'empêcher de l'approuver :

Viens, tu fais ton devoir...

De grand cœur il l'embrasserait avant de croiser le fer avec lui .

Vous savez l'issue de cette rencontre: Rodrigue tue en duel le père de Chimène, de celle qu'il aime

et dont il est aimé; voilà le drame: Chiraèneàson tour, comme tout à l'heure Rodrigue, va se trouver prise entre son amour et son devoir. Son devoir lui ordonne de demander au Roi la punition du meurtrier, et c'est ce qu'elle fait aussitôt; mais son amour lui tait désirer secrètement et malgré elle de ne point l'obtenir. Dans l'exaltation de sa douleur elle s'écrie, avec une certaine emphase apparente (mais ce qui paraît emphatique aux gens de sang-froid peut n'être (jue l'expression simple du désespoir), et aussi il faut l'avouer, avec une prodigieuse subtilité, imitée de l'espagnol :

Pleurez, pleurez, mes yeux, et fondez-vous en eau ! La moitié de ma vie a mis l'autre au tombeau, Et m'oblige à venger, après ce coup funeste, Celle que je n'ai plus sur celle qui me reste !

Cette subtilité, qui étonne d'abord, ne fait cependant qu'exprimer la terrible complexité de celte situation qui est le cœur même de la pièce.

En même temps que Chimène est allée se jeter aux pieds du Roi pour demander justice, Don Diègue de son côté s'y précipite pour solliciter la grâce de son fils. Celte scène encore, posée tout d'abord en tableau, est à la fois très théâtrale et très dramatique.

CHIMÈNE

Sire, Sire, justice !

DON DIÈGUE

Ah ! Sire, . écoutez-nous I

CHIMÈNE

Je me jette à vos pieds!

DON DIÈGUE

J'embrasse vos genoux !

CHIMÈNE

Je demande justice !

DON DIEGUE

Enlendez ma défense 1

CHIMÈNE

D'un jeune audacieux punissez rinsolcnce: Il a de votre sceptre abattu le soutien, Il a tué mon père !

DON DIÈGUE

Il a vengé le sien...

Puis le Roi donne la parole aux deux parties, et nous avons deux magnifiques plaidoyers, l'un de Chimène, l'autre de Don Diègue, tous deux de la plus haute et de la plus noble (éloquence.

Je remarque tout de suite qu'au quatrième acte nous aurons encore deux autres plaidoyers, prononces par les deux même> personnages, toi.'jours devant le Roi. Dans le cas où vous seriez tentés de trouver qu'il y a excès, je ferais observer qu'il en faut accuser bien moins le poète lui-même que l'étroite

règle des vingL-qnatrc heures, dans laquelle il est enserré. Supposez plusieurs jours d'intervalle comme dans la pièce espagnole, cela n'a plus rien d'excessif ni d'invraisemblable : l'invraisemblance, et le peu de convenance à l'égard du Koi, naissent de cette règle absurde ; ce n'est pas la faute de Corneille.

Cela posé, je vous demanderai toutefois la permission de faire, à ce propos, une remarque sur le grand nombre de plaidoyers que Corneille a mis dans la plupart de ses pièces. Je dis plaidoyers en forme, avec débats contradictoires des parties, dirigés et résumés par le président. En voici donc quatre dans le Cid, devant le roi Fernand présiilcnt. Dans Horace, quatre plaidoyers aussi ; de Valcre et de Sabine, d'une part ; du jeune et du vieil Horace, de l'autre, devant le roi Tulle (Tullus), président. Dans Cinna, plaidoyers, de Cinna d'une part, de Maxime de l'autre, pour et contre la démocratie, devant l'empereur Auguste, président. Dans Polijeucle, plaidoyers théologiques, sur la Grâce ; dans Pompée, plaidoyers politiques. Dans Rodogime, plaidoyers, de Cléopûtre d'une part, de Rodogune de l'autre, devant Antiochus ; dans Sertorius, plaidoyers, ou dissertations politiques, entre

Sertorius et Pompée J'en passe... Eh bien,

d'où vient cela? A quoi attribuer cette habitude, ce tour d'esprit oratoire et plaideresqiie, comme dirait Montaigne, ce procédé si répété, de notre

grand poète dramatique? Vous me direz peut-être : Cela vient de ce que Corneille était avocat ? — C'est possible. Cela peut venir aussi de ce que, l'œuvre dramatique mettant aux prises des passions, ou des caractères, ou des intérêts opposés, l'antithèse, et surtout l'antithèse oratoire, en résulte naturel; > m3nt. Mais, est-ce tout?... Je me suis demandé si cela ne pourrait pas venir encore de ce que Corneille, né à Rouen, a du sang normand dans les veines. Or tout le monde sait que la race normande, — les Normands eux-mêmes l'avouent — est, par nature, assez encline aux plaideries. Ne serait-ce pas pour cela que notre illustre Kouennais en met partout sans y songer?

Chimène elle-même, si jeune, si poétique et si héroïque, est animée du même esprit. Notez qu'elle a peut-être seize ans, et on dirait que non seulement elle a fait sa rhétorique, mais qu'elle a hanté le Palais de Justice, tant elle en connaît bien la langue, tant elle en emploie couramment les termes, au milieu de sa passion et de son désespoir ! Ainsi, lorsque Rodrigue vient lui offrir sa tête, cette tête qu'elle demande au Roi de faire tomber, en désirant de ne rien obtenir, elle lui répond :

Va, je suis ta partie, et non pas ton bourreau : Si tu m'offres ta tête, est-ce à moi de la prendre? Je la dois attaquer, mais tu dois la défendre ; C'est d'un autre que toi qu'il me faut l'obteoir. Et je dois te poursuivre^ ei non pas te punir.

C'est-à-dire, je ne dois pas te punir moi-même ; je dois te poursuivre en justice; je ne suis pas ton bourreau, je suis ta partie, ta partie adverse ; en d'autres termes, je plaide contre toi ; mais mon devoir filial ne m'ordonne pas de te tuer de ma main. Ainsi, toute jeune et toute charmante qu'elle est, elle parle naturellement la langue du Palais, comme les Plaideurs de Racine. Que dit Chicancau à la comtesse de Pimbesche, en lui racontant ses procès ?

Autre incident: tandis qu'au procès on travaille, Ma partie en mon pré laisse aller sa volaille . . .

La jeune Chimène parle donc comme ce vieux plaideur normand. Mais n'est-elle pas» Normande aussi, par son père maître Pierre Corneille, ctvocat au barreau de Rouen?

Cette sève normande, combinée avec la sève espagnole dans cette tragi-comédie du Cid, fait une complexion des plus intéressantes et des plus riches.

Ces détails physionomiques, curieux à observer, n'empêchent pas la scène entre Chimène et Rodrigue d'être fort belle, ainsi que l'autre entre les deux mêmes personnages au cinquième acte. Ce sont principalement ces deux scènes qui firent le succès de la pièce dans le public ; et c'est aussi la première des deux, la scène actuelle, qui souleva le plus d'objections de la part des critiques et des rivaux.

Elle est préparée par l'auteur aussi habilement que possible, au moyen de deux, ou trois petites scènes préliminaires ; c'est le commencement du troisième acte. — Remarquez comme la pièce est adroitement construite et bien coupée :

Au premier acte, l'affront (le soufflet) ;

Au deuxième acte, le châtiment (l'insulteur tué en duel) ; puis, Chimène et Don Diègue aux genoux du Roi, chacun d'un côté :

Il a tué mon père 1 — il a vengé le sien !

Et maintenant, dans le troisième acte, nous allons voir les deux amants se retrouvant l'un en face de l'autre, après cette mort : situation dramatique et émouvante, s'il en lut jamais.

Pendant donc que Chimène est au palais du Roi à demander justice, Rodrigue ose venir chez elle, moitié pour se soustraire aux poursuites, idée hardie et singulière, moitié dans l'espérance secrète de lui parler, de se justifier peut-être, ou bien, s'il n'y réussit pas, de lui demander, à elle-même, la mort.

Rodrigue ne trouve d'abord que la « gouvernante de Chimène », Elvire. Elle est stupéfaite de le voir paraître dans cette maison qu'il remplit de deuil :

Rodrigue, qu'as-tu fait? oij viens-tu, misérable?...

Elle le presse donc de s'en aller ; mais, au même instant, elle aperçoit de loin Chimène qui revier t, et n'a que le temps de faire cacher Rodrigue ;

moyen de tragi-comédie, qui justifie le nom donné par l'autour à sa pièce.

Cil i mène revient donc, accompagnée de Don Sanche, qui épris, lui aus«;.\ d'amour pour elle, l'a abordée pour lui offrir son épée, sollicitant la faveur de provoquer et de punir le meurtrier. Cliimène élude très joliment :

J'offenserais le Roi, qui m'a promis justice.

Toutefois, pressée par les instances de Don Sanche, elle lui promet d'accepter son service, si le Roi tardait trop. — Cette petite scène, de demicaractère, est agréable et sert à faire ressortir le pathétique des deux scènes qui h. suivent. — Don Sanche parti, Chimèue, se croyant seule avec Elvire, laisse éclater en liberté et sa douleur et son amour désespéré. Le plaisir du spectateur égale le ravissement de Rodrigue lorsque celui-ci, caché, entend sa chère amante répondant à Elvire :

Par où sera jamais ma douleur apaisée.

Si je ne puis haïr la main qui l'a causée ? Et que dois-jc espérer, qu'un tourment éternel, Si je poursuis un crime, aimant le criminel ?

ELVIRE, stupéfaile 11 vous prive d'un père et vous l'aimez encore I

CHIMÈNE

C'est ptîu de dire aimer, Elvire, je l'adore ! Ma passion s'oppose à mon ressentiment

88 LE ROMANTISME DES CLASSI'JUES

Dedans mon ennemi, je trouve mon amant ; Et je sens qu'en dépit de toute ma colère, Rodrigue dans mon cœur combat encor mon père ; Il l'alLaque, il le pressf^; il cède, il se défend, Tantôt fort, tantôt faible '^t. tantôt triomphant ; Mais, en ce dur combat de colère et de flamme, Il déchire mon cœur sans partager mon âme ; Et, quoi que mon amour ait sur moi de pouvoir. Je ne consulte point pour suivre mon devoir.

Cependant, lorsque Elvire lui demande :

Pensez-vous le poursuivre ?

Chimène répond, en pleurant :

Ah ! cruelle pensée I Et cruelle poursuite où je me vois forcée ! Je demande sa tête, et crains de l'obtenir : Ma mort suivra la sienne, et je le veux punir I

« Mais enfin, dit Elvire, que pensez- vous donc faire ? »

CHIMÈNE

Le poursuivre, le perdre et mourir après lui.

Rodrigue alors, paraissant tout à coup, et préférant être tué par elle, lui tend son épée.

CHIMÈNE

Quoi 1 du sang de mon père encor toute trempée !

Vous savez tous par cœur ce duo merveilleux, ou plutôt ce duel pathétique entre la passion et l'hon-

lE ROMANTISME DES CLASSIQUES 8V

neur. Chacun des deux. Dersonnages, sans rien ménager, ne songe qu'à accomplir son rigoureux sacrifice. Rodrigue va jusqu'à dire à la fille de celui qu'il a tué :

Car enfin n'attends pas de mon affection Un lâche repentir d'une bonne action.

L'irréparable effet d'une chaleur trop prompte Déshonorait mon père, et me couvrait de honte; Tu sais comme un soufflet touche un homme de cœur ; J'avais part à l'affront, j'en ai cherché l'auteur : Je l'ai vu, j'ai vengé mon honneur et mon père : Je le ferais encor si j'avais à le faire.

Et Chimène, à son tour, qui, tout en pleurant son père, ne saurait blâmer Rodrigue d'avoir défendu le sien, ne se montre pas moins magnanime que son amant et laisse échapper de son cœur déchiré ces accents pleins de tendresse et de douleur :

Ah! Rodrigue! il est vrai, quoique ton ennemie Je ne puis te blâmer d'avoir fui l'infamie ; Et, de quelque façon qu'éclatent mes douleurs. Je ne t'accuse point, je pleure mes mallieurs. Je sais ce que l'honneur, après un tel outrage. Demandait à l'ardeur d'un généreux courage : Tu n'as fait le devoir que d'un homme de bien Mais aussi, le faisant, tu m'as appris le mieu. Ta funeste valeur m'instruit par ta victoire ; Elle a vengé ton père et soutenu ta gloire : Même soin me regarde, et j'ai, pour m'affliger Ma gloire à soutenir et mon père à venger. Hélas ! ton intérêt ici me désespère I

Si quelque autre malheur m'avait ravi mon père,

Mon âme aurait trouvé dans le bien de te voir

L'unique allégement qu'elle eût pu recevoir.

Et contre ma douleur j'aurais senti des charmes

Quand une main si chère eût essuyé mes larmes.

Mais .] me faut te perdre après l'avoir perdu ;

Cet effort sur ma flamme à mon honneur est dû ;

Et cet affreux devoir, dont l'ordre m'assassine,

Me force à travailler moi-même à ta ruine.

Car enfin n'attends pas de mon affection

De lâches sentiments pour ta punition.

De quoi qu'en ta faveur notre amour m'entretienne,

Ma générosité doit répondre à la tienne :

Tu t'es, en m'offensant, montré digne de moi;

Je me dois, par ta mort, montrer digne de toi.

— Mais alors, tue-moi donc toi-même, répète Rodrigue sentant bien au fond qu'elle n'en fera rien :

Ton malheureux amant aura bien moins de peine A mourir par ta main qu'à vivre avec ta haine.

Sur ce mot de haine, il sait que Chimène va protester. Elle réplique en effet :

Va, je ne te hais point.

RODRIGUE

Tu le dois.

CHIMÈNE

Je ne puis.

Etc.

Ils s'exaltent ainsi l'un l'autre à l'envi dans leur héroïsme, qui accroît encore leur amour en même

LE ROMANTISME bES CLASSIQUES 91

temps que leur douleur. Car, après l'assaut d'héroïsme, ces deux âmes se détendent et se fondent en regrets :

Rodrigue, qui l'eût cru ? — Cliimène, qui l'eût dit ?

Et l'abondance intarissable de leurs sentiments trouve des développements toujours nouveaux. Plusieurs fois elle lui dit de partir ; il croit lui obéir et reste toujours. Ni l'un ni l'autre ne se lasse de reprendre et de retourner à l'infini leurs pensées et leurs sentiments, qui les enivrent de tendresse et d'honneur. Après que par trois fois elle lui a dit ; « Va-t-en », elle ajoute, avec une naïveté charmante :

Adiou ; sors, et surtout garde bien qu'on te voie !

Dernier trait d'honneur ingénu, qui, après le pathétique intense, ramène le ton de la tragicomédie et un demi-sourire sur les lèvres du spectateur, pendant qu'il a des larmes dans les yeux.

Tel est le dessin, avec les principaux traits, de cette admirable scène, qui ne serait surpassée par aucune autre s'il n'y avait pas la seconde rencontre entre les deux amants au cinquième acte. On se demande ici comment fera Corneille pour monter encore plus haut. Ce premier duel d'amour et d'héroïsme est si éblouissant que le spectateur ne prend garde ni à l'invraisemblance, ni à l'inconvenance même, de la donnée fondamentale sans

laquelle la scène n'existerait point, — je veux dire, la conversation acceptée par la iille avec le meurtrier du père, et dans la maison même où doit se trouver le corps de celui-ci, à peine refroidi : il y a là queî(]ue chose ([ui, à la réflexion, est difficile à supporter ; mais le spectateur est si entraîné par la curiosité et l'intérêt, qu'il n'a pas le temps de réfléchir. Dans la pièce espagnole, où l'on n'est point gêné par la règle des vingt-quatre heures, le défunt a reçu les derniers honneurs ; il n'est pas, comme dans Corneille, gisant encore dans cette maison où Rodrigue se permet d'entrer *. Voici comment Corneille lui-même, avec une agréable ingénuité, dans l'Examen qu'il fît de sa pièce, cinquante ans plus tard, s'explique sur ce point délicat : ... « Les deux visites que Rodrigue fait à sa maîtresse ont quelque chose qui choque la bienséance de la part de celle qui les souffre : la rigueur du devoir voulait qu'elle refusât de lui parler, et s'enfermât dans son cabinet, au lieu de l'écouter; mais permettez-moi de dire avec un des premiers esprits de notre siècle « que leur conversation v;st » rempjie de si beaux sentiments, que plusieurs w n'ont pas connu ce défaut, et que ceux qui l'ont » connu, l'ont toléré ». J'irai plus outre, et dirai que presque tous ont souhaité que ces entretiens se fissent; et j'ai remarqué aux premières représen-

1. Demogeot, Hist. des Liltcratures étrangères, Espagne, p. .335.

talions qu'alors que ce malheureux amant se présentait devant elle, il s'élevait un certain frémissement dans l'assemblée, qui marquait une curiosité merveilleuse et un redoublement d'attention pour ce qu'ils avaient à se dire dans un état si pitoyable. Aristote dit « qu'il y a des absurdités qu'il faut laisser dans un poème, quand on peut espérer qu'elles seront bien reçues; et il est du devoir du poète, en ce cas, de les couvrir de tant de brillants qu'elles puissent éblouir ». Je laisse au jugement des auditeurs si je me suis assez bien acquitté de ce devoir pour justifier par là ces deux scènes. Les pensées de la première des deux sont quelquefois trop spirituelles pour partir de personnes fort affligées ; mais, outre que je n'ai fait que la paraphraser de l'espagnol, si nous ne nous permettions quelque chose de plus ingénieux que le cours ordinaire de la passion, nos poèmes ramperaient souvent, et les grandes douleurs ne mettraient dans la bouche de nos acteurs que des exclamations et des hélas. Pour ne déguiser rien, cette offre que fait Rodrigue de son épée à Chimène (dans la scène que nous venons d'analyser), et cette protestation de se laisser tuer par Don Sanche (dans la seconde entrevue des deux amants, au cinquième acte), ne me plairaient pas maintenant. Ces beautés étaient de mise en ce temps-là, et ne le seraient plus en celui-ci. La première est dans l'original espagnol , et l'autre est tirée sur ce

modèle. Toutes les deux ont fait leur effet en ma faveur ; mais je ferais scrupule d'en étaler de pareilles à l'iivenir sur notre théâtre. »

Si Corneille ici, comme nous devons le croire, est tout à fait sincère, et s'il ne s'abuse pas luimême, on hésite à être de son avis; ou, pour mieux dire, on ne peut du tout le partager. Piùt au ciel que, même avec ce Tue-moi trop répété et qui prêtait à la critique, il eût trouvé encore de pareilles scènes, et qu'il ne se les fût pas refusées! Jamais, eu effet, on n'avait entendu sur le théâtre rien de si passionné, ni de si noble, ni de si beau.

Que nous font les objections? Que nous fait le bon sens à froid? L'histoire elle-même, l'histoire véritable, nous heurte et nous étonne bien autrement que ces deux scènes, l'une trouvée par Guillem, l'autre par Corneille tout seul. L'Histoire d'Espagne du père Mariana, livre IX, chapitre v, nous dit tout uniment ceci (j'abrège à peine le texte latin) : Rodrigue avait tué en duel le comte de Gormas ; Chimène, fille de celui-ci, épousa le meurtrier, qui devait être condamné à mort pour ce fait. Éprise d'admiration pour le jeune héros, elle demanda au Roi de le lui donner pour mari, ou de le faire exécuter *,.„^,^

1. Gormatii comitem Gonietium non niulto antea, in prtvata contentione, adacto in viscera gladio peremerat Rodeii' eus. Oicisi patris, pro quo suppUcium debebatur, merces Semence filiœ conjugium fuit, quum illa, juvenis virlutem admirala, sibi vtrum dari, aut leye in eum agi, regem poslulasset,

Vous voyez que la Cliimène de l'histoire aborde le dilemme de front et, en véritable Espagnole, prend le taureau par les cornes. Cette logique à pic donne le vertige bien autrement que les deux scènes de la pièce. Ainsi ni Guillem de Castro, ni Corneille, quelque téméraires qu'ils puissent nous paraître, ne sont aussi étonnants que la réalité. Disons donc que les objections peuvent être fort sensées et les critiques parfaitement fondées; à la bonne heure, mais il y a quelque chose qui passe par-dessus toutes les objections de sang-froid et toutes les critiques les plus raisonnables, il y a quelque chose qui les roule et les réduit en poudre ; c'est le mouvement, c'est la vie, c'est la passion, c'est l'héroïsme, avec le charme irrésistible de la jeunesse et de l'amour. Ces deux enfants, l'un de seize ans, l'autre de dix-huit, sont .deux héros. Ils font tout ce que commande le cruel devoir; pas un instant, ils ne songent à l'éluder, ^ ni à déserter l'honneur; mais ils ne désertent pas non plus leur amour ; ils restent lidèies à l'un comme à l'autre. Et cet amour ne fait que s'exalter par l'admiration mutuelle de ce sacrifice, par l'enivrement de cette beauté morale qu'ils découvrent et créent l'un dans l'autre do plus en plus et dont ils font assaut.

Rodcrictu ad patcrnnm dilioncm, dotait principatu occisi socer auctus, viribus et potenlia validas, » etc.

\flistoriœ de Rébus Hispaniae, libriXX, auctorc Mariaua.

90 LE TlO.MANTISME DES CLASSIQUES

Ah ! que La Bruyère a raison de répliquer à ces méticuleux critiques : « Quand une lecture vous élève l'esprit, et qu'elle vous inspire dei sentiments nobles et courageux, ne cherchez pas une autre règle pour juger de l'ouvrage : il est bon, et fait de main d'ouvrier. »

C'est souvent aux œuvres de la plus haute beauté que les esprits i'roids et exacts adressent les critiques les mieux fondées. Tout ce qui a été dit par Zoïle, s'il en faut croire les scoliastes, sur la visite de Priam à Achille au XXIV* chant de ['Iliade, est fort juste selon le sens commun terre-à -terre ^. De même toutes les objections qui furent élevées contre le Cid au moment où il parut, sont assez fondées. Mais qu'importe? Homère et Corneille savent nous prendre et nous ravir, cela suffit. Oui, critiques, vous avez raison ; oui, gens sensés, vous êtes irréfutables; mais Homère et Corneille nous émo^ivent, nous transportent, nous exaltent, nous rendent meilleurs et plus grands, pendant quelques heures du moins. Cela dépasse tous les mérites de votre froid bon sens.

Les faiseurs d'objections sont des esprits stériles; les génies, comme le nom l'exprime, sont des générateurs qui créent la vie : non pas la vie réelle et plate, mais la vie idéale, la vie supérieure, qui est la vraie, la seule réalité.

Dans une de ses charmantes lettres, M. Doudan, "V. Alexis Pierron, Iliade, t. II, p. Ô30 et 581.

une sorte de Henri Heine français par l'imagination et la fantaisie mêlées à la plus fine critique, écrit à M. Albert de Broglie, le 20 août 1838, à propos du Wallenstein de Schiller: « On dit que cela n'est pas vivant, et on croit prononcer par là un arrêt de mort contre lUie tragédie. Il n'y a rien de moins vivant que la tragédi ancienne, et la tragédie ancienne est fort belle. Croyez-vous que, si vous invitiez Antigone à dîner, elle fût capable d'aller sur ses pieds du salon à la salle à manger, quand même M. Boissonade et M. Schlegel lui donneraient le bras pour la soutenir?... L'art vole, et ne mange pas et ne marche pas. Oii est le mal? C'est cette fausse théorie des êtres vivants qui nous a valu toutes les abominations de nos jours. J'aime incomparablement mieux que vous soyez de ce marbre blanc, immobile, éthéré, qu'on appelle l'Apollon, que si vous étiez capable de manger six livres de pain et un dindon rôti et de sauter un fossé de quinze pieds. Il y a du dindon rôti au fond des principes nouveaux de l'esthétique de nos jours. »

N'est-ce pas la raison, la vraie raison, le goût, l'instinct de l'art suprême, qui parlent en traits lumineux dans cette amusante boutade?

Cela soit dit aux faiseurs d'objections fort bien déduites contre Wallenstein, contre le Cid, contre Priam aux pieds du meurtrier de son fils, contre Chimène aimant encore le meurtrier de son père, con-

tre Hernani, contre les Burgraves, contre Ruy-Blas. Que nous fait l'exactitude froide? Qne nous fait la réalité sensée et plate? Si, pour échapper aux ennuis ou aux tristesses de la vie, l'homme a besoin de se distraire, il a besoin bien plus encore de s'élever. On ne respire à l'aise que sur les hauteurs.

On disait, en parlant du théâtre d'Eschyle, qu'il était ((. plein de Mars » ; en d'autres termes, qu'il respirait l'héroïsme guerrier. C'était déjà fort bien, sans doute ; l'héroïsme guerrier est chose excellente et digne d'admiration : sacrifier sa vie est grand et beau. Mais sacrifier sa passion à son devoir, n'est-ce pas de l'héroïsme aussi? et plus difficile peut-être que l'autre, car on ne lui tend pas des palmes publiques pour le couronner devant ïunivers. Eh bien ! cet héroïsme-là est l'âme du théâtre de Corneille.

C'est pourquoi j'ai voulu courir d'abord à celte forte nourriture ; j'ai voulu, avant tout, alimenter nos âmes avec cette noble et grande poésie, avec cette moelle de lion. Il semble, en relisant ce drame sublime, qu'on réalise la chanson des Hellènes dan» la guerre de l'indépendance : « Aiglun, bois le sang des héros, tu sentiras croître ta serre! tes ailes grandiront de deux coudées l »

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