LE ROI
Rodrigue a raison : je prononce le jugement en sa faveur.
CHIMÈNE
Ah Dieu 1 je suis interdite de honte... Etc.
Eh bien, je ne prétends point nier que cette invention soit curieuse, je crois même que, dans tel ou tel de nos grands théâtres populaires, celte scène aurait du succès; oui, j'entends d'ici les rires et la joie : en effet, l'épisode est amusaut et fait plaisir au spectateur parce qu'il va dans le sens de ses vœux. La question est seulement de savoir si c'est le moment d'être drôle, lorsque les âmes enivrées d'héroïsme planent dans l'idéal, et de les précipiter tout à coup du ciel en terre. Pour moi, je pense que Corneille a eu raison de ne pas troubler le plaisir bien autrement noble et bien aulrcmcnt vit' de voler sur les cimes
et de sentir que l'humanité dont on l'ait partie peut s'élever si haut.
Quoi qu'il en soit, le Roi et les Grands pressent Chimène de sabir la condition du combat, ainsi retournée: elle ne peut plus l'aire autrement que d'y consentir, et le mariage sera célébré le soir même par l'évêquc de Palencia. — C'est environ trois ans après le moment où a commencé l'action de la pièce espagnole.
Dans la pièce française, serrée par la règle des vingt-quatre heures, le mariage était impossible le jour même. Corneille fait même semblant, dans son Examen, de croire qu'il était impossible absolument et dans n'importe quel délai. « Il faut, dit-il, se contenter de tirer Rodrigue de péril, sans le pousser jusqu'à son mariage avec Chimène. Ce mariage est historique, et a plu en son temps ; mais, bien sûrement, il déplairait au nôtre ; et j'ai peine à voir que Chimène y consente chez l'auteur espagnol, bien qu'il donne plus de trois ans de durée à la comédie qu'il en a faite. Pour ne pas contredire l'histoire, j'ai cru ne me pouvoir dispenser d'en jeter quelque idée, mais avec incertitude de l'effet; et ce n'était que par là que je pouvais accorder la bienséance du théâtre avecla vérité de l'événement.»
Toutefois, quoi qu'en dise Corneille, le public ne serait pas content si le Roi ne prenait sur lui de faire entrevoir un mariage possible dans l'avenir. Fernand satisfait donc les spectateurs et encore plus les spectatrices lorsqu'il dit à Rodrigue;
lE ROMANTISME DES CLASSIQUES 12S
Espère en ton courage, espère en ma promesse ; Et, possédar.t déjà le cœur de ta maîtresse, Pour vaincre un point d'honneur qui combat contre toi, Laisse faire le temps, ta vaillance, et ton roi.
Ainsi, lorsque la volonté inflexible de Ghimène n'a réussi à rien pour venger son père, on est doublement heureux parce qu'on entrevoit qu'enfin tant d'amour sera récompensé, et cela sans qu'il en ait rien coûté au devoir, ni de la part de Ghimène, ni de celle de Rodrigue.
Et voilà ce qui fit le grand succès du Cid : ce fut tout cet amour et tout cet héroïsme, tant de passion et tant d'idéal, tant de tendresse et de vertu, tant de grandeur et tant de grâce ; et ces teintes familières et douces, mêlées aux grands coups pathétiques ; voilà ce qui ravit la France : l'enthousiasme passa de la ville à la Gour, de Paris aux provinces et à toute l'Europe. Le Cid de Gorneille fut traduit dans toutes les langues; même en espagnol!
Un des poètes attachés à la chapelle du roi Philippe IV et à son théâtre, un clerc, J.-B. Diamante, traduisit le Cid de Gorneille sous la direction de Galderon et du Roi lui-même, en lintitulant : El honrador de su padre * et en y remêlant quelques passages du Romancero qui faisaient partie de la
1. Littéralement : a l'honorateur de son père i, c'est-à-dire celui qui venge l'iionneur de son père. — Pe même, dans Horace, honoratum Achillem, traduction du mot grec d'Homère, xeTi{j.75[i£vov. ^
légende ec de la tradition nationale, et qui, devant un public espagnol, étaient en quelque sorte de nécessité. Voltaire, dans son Commentaire de Corneille, a commis une étrange erreur en prétendant que c'était Corneille qui avait imité Diamante. II est démontré que, si Corneille doit beaucoup à Guillem de Castro, au contraire Diamante a calqué sur l'œuvre de Corneille la donnée générale de sa pièce, les principales scènes et une foule de détails.
N'est-ce pas là un fait intéressant et curieux? Corneille empruntant le Cid à l'Espagne, et le refaisant à l'image de son génie et du génie français ; puis l'Espagne reprenant ce Cid français et se l'appropriant à son tour. C'est donc grâce à Corneille que le Cid fit le tour de l'Europe. Il avait, dit-on, dans son cabinet cette tragédie « traduite en toutes les langues, hors l'esclavonne et la turque». — De même, nous verrons bientôt que Molière, empruntant à l'Espagne et à l'Italie la légende de Don Juanet de la Statue, la rendra européenne en la rendant française. C'est en effet parce que Molière l'aura fait connaître à l'Europe que Mozart, à son tour, la prendra pour sujet de son chef-d'œuvre.
— Un fait analogue à celui du Cid se produira à l'occasion du Gil Blas, emprunté par Le Sage à l'Espagne pour la plus grande partie, puis retraduit en espagnol d'après Le Sage.
II semble que la France, placée entre le Nord et le Midi, participant de l'un et de l'autre par ses races diverses, soit destinée à unir dans sa coinplexion les tempéraments les plus différents, les plus opposés, pour servir comme de milieu sympathique à tous les peuples dans la littérature et dans les autres arts. Dans la musique par exemple, n'est-ce pas pour le public français, pour le public parisien, que Gluck, Mozart, Rossini Meyerbeer, composeront leurs œuvres dramatiques les plus belles et les plus mûries, les plus riches et les mieux équilibrées, les plus variées et les plus parfaites?
Grâce à cette heureuse complexion, qui n'eût cru que la France fût destinée aussi à développer chez elle un théâtre fait à son image, moderne, vivant, varié, dan^ ce genre mixte qu'aimait Corneille, qu'il nommait tragi-comédie et qu'on nomme drame aujourd'hui? Mais il arriva que, d'une part, la réaction excessive contre le décousu des Mystères fit instituer les trois unités, et que, de l'autre, les persécutions suscitées à Corneille à cause de son chef-d'œuvre, joiutes à l'idolâtrie développée par la Renaissance gréco-latine à l'égard de l'antiquité classique, le firent rebrousser chemin de ce côté. C'est là un fait à jamais regrettalile que nous étudierons en détail et dont nous développerons les conséquences plus nuisibles qu'on ne saurait dire à notre théâtre et à notre poésie pendant les deux siècles qui suivirent.