LES DÉBATS SUR LE CID
Nous allons être obligés, aujourd'hui, de descendre des sommets do l'art dans les broussailles de la critique et dans les bas-fonds des mesquines rivalités contemporaines. Après avoir étudié le Cid, il est nécessaire d'étudier aussi, le plus rapidement possible, les débats et les combats qu'il souleva.
Veuillez vous rappeler notre point de départ. Ceux que l'on nomme aujourd'hui classiques, avonsnous dit, et qui sont désormais en possession d'une gloire incontestée, ont commencé par être des révolutionnaires littéraires , qui dérangeaient les habitudes d'esprit de leurs contemporains, qui
soulevaient leurs railleries et leurs injures, en heurtant les règles établies, les préjugés, les vieux systèmes, tout l'ancien régime poétique.
C'est ce que fit Corneille par son premier chefd'œuvre. Je pourrais résumer cette histoire en deux ou trois phrases; mais, si je ne donnais que ce résumé, je ne ferais pas la démonstration promise. Il me paraît donc indispensable de raconter cette bataille, d'en expliquer les divers incidents. D'ailleurs, sans être d'un intérêt aussi élevé que l'étude de la tragi-comédie elle-même du Cid, le détail des débats soulevés par ce drame romantique ne laisse pas d'être assez curieux. Mais ce sont les infiniment petits, après l'infiniment grand. L'histoire de ces débats, à elle seule, forme presque une bibliothèque, ou du moins un dossier considérable. Je vais vous le servir tout épluché.
Le public parisien, artiste d'instinct, et qui, pour s'émouvoir, ne demande à personne l'autorisation, ne s'inquiéta pas de savoir si, dans le Cid, les règles étaient plus ou moins observées; il se laissa prendre et ravir à tant de jeunesse et de passion, à tant d'amour et d'héroïsme, à tous ces grands coups d'épée, à tous ces beaux vers , à toutes ces tendresses, à toute cette grâce, à tous ces pleurs.
La Cour, comme la Ville, fut transportée ; le Cid fut représenté trois fois au Louvre, et valut au poète les félicitations du Roi , de la Reine et des
princesses. Aune d'Autriche, heureuse de voir sa chère Espagne réussir à ce point, grâce à CorneiUe, donna ordre au Cardinal d'octroyer des lettres de noblesse au père du poète, maître des eaux et forêts en la vicomte de Rouen: il les obtint en janvier 1637. Or le Cid avait été joué pour la première fois à la fin de décembre 1636 quelques-uns disent de novembre, — on ne sait pas la date au juste, car on n'avait pas prévu que ce serait la plus grande date de notre théâtre et on ne l'avait point notée. — Les représentations, depuis lors, avaient continué avec une vogue croissante.
Rien ne manqua au triomphe du jeune poète, ni les ennemis, ni les envieux. Ce grand succès, qui avait charmé la Reine, irrita secrètement le Cardinal. Toutefois il essaya de dissimuler ce oentiment et, lui aussi, lit jouer deux fois la pièce dans son palais, sur la scène bâtie pour sa Mirame. Corneille n'avait-il pas été au nombre des « cinq auteurs » attachés à son cabinet et, comme on disait dans la langue de ce temps-là, un des « domestiques » de Son Éminence, c'est-à-dire un des gens de sa maison ? Au fond, le Cardinal poète était exaspéré de ce triomphe. « Quand le Cid parut dit Fontenelle, neveu de Corneille, le Cardinal en fut aussi alarmé que s'il avait vu les Espagaols devant Paris. » Ne perdez pas de vue qu'ils s'en étaient approchés tout récemment, lorsque, refou-«
lant noire armée depuis les Pays-Bas, ils avaient pris par un coup de main Corbie, sur la roule d'Amions. Le maréchal de Cliaulncs, gouverneur de la Picardie, s'élait cru forcé de se réfugier à Compiègno. Cette sorte de fuite avait répandu la panique jusque dans Paris. Le Cardinal se promit de châtier un gouverneur aussi faible et lança ces paroles sévères : a Les gouverneurs des places fortes sont les sentinelles de rÊtat. Or chacun sait combien est punissable une sentinelle qui manque à son devoir. Ceux qui rendent les places mal à propos manquent à la fidélité qu'ils doivent au Roi et à l'État : ils ouvrent à l'ennemi la porte du royaume; ils lui mettent le royaume en main. » Puis, il fît revenir le Roi de Saint-Germain et se mit avec lui à la tête de cinquante mille hommes. Corbie fut reconquis sous leurs yeux, le 14 novembre iG'ôô. Ce fut au milieu de ces émotions diverses qu'arriva le Cid, et nulle pièce n'était mieux faite pour profiter de l'exallalion de l'esprit public. Ainsi donc, ces héros prodigieux, ces invincibles Espagnols, nous venions de les vaincre ! Telle était sans doute la confusion qui se faisait volontiers dans les idées et les sentiments des spectateurs français.
La phrase de Fontenelle emprunte à ces circonstances une valeur précise toute parliculière. — Talleniant des Réaux parle dans le même sens que Fontenelle au sujet des sentiments du Cardinal à
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l'égard du Cid : « Il eut, dit-il, une jalousie enragée contre le Cid, à cause que les pièces des cinq auteurs n'avaient pas trop bien réussi. »
Eh quoi ! ce petit poète de province, qui « n'avait pas l'esprit de suite » réussissait à lui tout seul, mieux que Son Éminence et ses cinq garçons versificateurs ? Cela était bien impertinent.
Corneille, le Normand, dans l'intention d'apaiser son ancien patron, eut l'idée de dédier le Cid à madame de Combalet (plus tard duchesse d'Aiguillon), nièce du Cardinal, et même quelque chose de plus s'il en faut croire deux langues indiscrètes, Tallemant des Réaux et Guy Patin. Elle avait vivement défendu l'ouvrage et l'auteur contre les critiques; Corneille, dans sa dédicace, lui dit : « Je ne vous dois pas moins pour moi que pour le Cid.y)
On pouvait donc espérer que, par cet hommage, les choses allaient s'apaiser un peu, et l'irritation s'adoucir. Malheureusement, dans l'ivresse de la victoire, le jeune poète perdit le fruit de cette démarche habile et l'effet de cette protection, par une maladresse, en faisant paraître une épître en vers intitulée : Excuse à Ariste. Il désigne par ce nom un de ses amis qui lui avait, à ce qu'il dit, demande des vers à mettre en musique; du moins est-ce là le prétexte dont il se sert. Il s'excuse, disant que ce n'est pas son genre (on trouve cependant trois ou quatre chansons dans les poésies de Corneille) ; mais c'est pour en venir à ceci î
Je sais ce que je vaux, et crois ce qu'on m'en dit.
Pour me faire admirer je ne fais point de ligue;
J'ai peu de voix pour moi, mais je les ai sans brigue;
Et mon ambition, pour faire plus de bruit,
Ne les va point quêter de réduit en réduit.
Mon travail sans appui monte sur le théâtre ;
Chacun en liberté l'y blâme ou l'idolâtre :
Là, sans que mes amis prêchent leurs sentiments.
J'arrache quelquefois les applaudissements;
Là, content du succès que le mérite donne,
Par d'illustres avis je n'éblouis personne;
Je satisfais ensemble et peuple et courtisans,
Et mes vers en tous lieux sont mes seuls partisans;
Par leur seule beauté ma plume est estimée.
Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée,
Et pense toutefois n'avoir point de rival
A qui je fasse tort en le traitant d'égal.
Ceci à l'adresse de Mairet, de Scudéry et des autres confrères. Mais que de pierres jetées dans le jardin du Cardinal lui-même!
Mon travail sans appui monte sur le théâtre !
Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée !
On reniait donc le patronage du Cardinal? On n'avait donc pas besoin de lui pour réussir? Et Guillem de Castro, on ne lui devait donc rien, à lui non plus? Le poète de Rodrigue, ici, n'était pas plus modeste que son héros. Mais Rodrigue n'a que dix-huit ans. Corneille en avait trente ; Rodrigue ne dépend et n'a besoin de personne. Certes,
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le ton de ces vers n'était pas fait pour apaiser ni le Cardinal, ni les poètes rivaux. Il ne faut donc pas s'étonner si tous (à l'exception de Rotrou, noble cœur) se déchaînèrent sur cet orgueilleux imprudent. Convenons qu'il avait donné prise et prêté le flanc, bien gratuitement. — Alors ce fut une bataille.
Il y eut d'abord une brochure anonyme, intitulée : l'Auteur du vrai Cid espagnol. A ce vers téméraire ;
Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée,
l'auteur en question répliquait, très rudement, en faisant même un brutal calembour ;
Ingrat, rends-moi mon Cid jusques au dernier mot; Après, tu connaîtras, corneille déplumée. Que l'esprit le plus vain est souvent le plus sot, Et qu'enfin tu me dois toute ta renommée.
Corneille crut savoir que l'auteur de cette réplique était le poète Mairet, ce même Mairet qui jadis lui avait adressé des vers de compliment au sujet de sa comédie de la Veuve. L'auteur du Cid répondit par un rondeau qui commençait ainsi :
Qu'il fasse mieux, ce jeune jouvencel A qui le Cid donne tant de martel, Que d'entasser injure sur injure, Rimer de rage une lourde imposture, Et se cacher ainsi qu'un criminel.
Chacun connaît son jaloux naturel, Le montre au doigt, comme un fou solennel, Et ne croit pas, en sa bonne écriture Qu'il fasse mieux.
Un mauvais auteur, Claveret, s'était chargé de colporter la brochure anonyme contre la corneille déplumée. Claveret était ce singulier poète qui, dans sa tragédie intitulée le Ravissement (l'Enlèvement) de Proserpine, où la scène est tour à tour au Ciel, en Sicile, et aux Enfers, se piquait d'avoir respecté l'unité de lieu, « le lecteur, disait-il, pouvant la concevoir comme une ligne perpendiculaire du Ciel aux Enfers ; bien entendu que cette verticale doit passer la Sicile ! »
Après Mairet et Claveret, le fameux Sciidéry à son tour entra dans la danse ; Scudéry qui, lorsque Corneille avait donné sa petite comédie de la Veuve, l'avait complimenté encore plus que Mairet et salué de ce vers emphatique :
Le soleil s'est levé; retirez-vous, étouo^ .
Scudéry, cette fois, ne trouva pour le Cid que des critiques et des railleries. Il lit paraître, lui aussi, une brochure anonyme, intitulée : Observations sur le Cid. Cette tragi-comédie, qu'on trouvait si brillante, n'était, selon lui, qu'un ver luisant : « Il en est de certaines pièces, dit-il, comme de certains animaux qui sont dans la nature, qui de loin semblent des étoiles et qui de près no sont
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que des vermisseaux. Tout ce qui brille n'est pas toujours précieux : on voit des beautés d'illusion comme des beautés effectives, et souvent l'apparence du bien se fait prendre pour le bien luimême. Aussi ne m'étonné-je pas beaucoup que le peuple, qui porte le jugement dans les yeux, se laisse tromper par celui de tous les sens le plus facile à décevoir; mais, que cette vapeur grossière qui se forme dans le parterre ait pu s'élever jusqu'aux galeries, et qu'un fantôme ait abusé le savoir comme l'ignorance, et la Cour aussi bien que le bourgeois, j'avoue que ce prodige m'étonne, et que ce n'est qu'en ce bizarre événement que je trouve le Cid merveilleux. »
Il reprochait à l'auteur du Cid de se glorifier jusqu'à se déifier. Il annonçait, du reste, qu'il en voulait à son ouvrage seulement, non à sa personne; puis il ajoutait : « Comme les combats et la civilité ne sont pas incompatibles, je veux baiser le fleuret dont je prétends lui porter une botte franche... Je le prie d'en user avec la même retenue, s'il me répond, parce que je ne saurais dire ni souffrir d'injures.
» Je prétends donc prouver, contre cette pièce du Cid :
» Que le sujet n'en vaut rien du tout;
» Qu'il choque les principales règles du poème dramatique ;
» Qu'il manque de jugement en sa conduite ;
» Qu'il a beaucoup de méchants vers;
» Que presque tout ce qu'il a de beautés sont dérobées ;
» Et qu'ainsi l'estime qu'on en fait est injuste. »
Scudéry développe ces différents points avec une sorte de pédantisme littéraire et militaire. Suivant lui, le Cid pèche contre l'unité d'action, contre la vraisemblance et contre les bonnes mœurs. L'auteur a eu tort de resserrer en vingt-quatre heures des événements qui, dans l'histoire, ne tiennent pas moins de quatre années. Chimène est une impudique, une parricide; le comte de Gormas, un capitan matamore. Cinq cents gentilshommes font plus qu'une brigade; il y a des régiments entiers qui n'en ont pas davantage; etc. Puis il arbore les règles dramatiques, Aristote, Horace, Heinsius, et autres. Et enfin, content, il se vante « d'avoir donné à ce pauvre Cid vingt fois de l'épée dans le corps jusqu'à la garde , sans compter un nombre infini de blessures en tous les membres. »
Lui qui appelle le comte de Gormas un capitan matamore, n'a-t-il pas un peu l'air d'un capitaine Fracasse ?
Entre toutes ses critiques, la plus soutenable est celle qui regarde les deux « visites » (comms dit Corneille) de Rodrigue à sa maîtresse, après la mort du comte; ce qui n'empêche pas ces deux scènes d'être les plus belles de la pièce. Nous nous en sommes suffisamment expliqué, et nous avons
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donfté les réponses de Corneille, si naïves et si charmantes, à ces objections dont il ne dissimule pas la valeur mais qui sont emportées dans le torrent de la passion et de la grandeur d'âme, de la tendresse et de la grâce des deux jeunes héros.
Scudéry termine en disant : c Peut-être l'auteur du Cid sera-t-il assez vain pour penser que l'envie m'aura l'ait écrire ; mais je vous conjure de croire qu'un vice si bas n'est point en mon âme, et qu'étant ce que je suis, si j'avais de l'ambition, elle aurait un plus haut objet que la renommée de cet auteur. »
Étant ce que je suis ! — Qu'élait-il donc ? D'abord il était le frère de Madeleine, dont il signait les romans, outre les siens. De là les vers de Boileau sur celle étonnante fécondité, soit qu'il n'en ait connu le secret que plus tard, soit qu'il ait feint de l'ignorer :
Bienheureux Scudéry, dont la fertile plume
Peut, tous les mois, sans peine, enfanter un volume!
Tes écrits, il est vrai, sans art et languissants,
Semblent être formés en dépit du bon sens ;
Mais ils trouvent pourtant, quoi qu'on en puisse dire.
Un marchand pour ies vendre et des sols pour les lire.
Scudéry, né au Havre, mais d'origine provençale et même italienne, s'était distingué comme militaire au Pas de Suze, et Turenne lui avait rendu témoignage en pleine cour ; à la suite de quoi la têlo lui avait tourné et il était devenu un peu rodomonl.
Cotte habitude lui resta, même après qu'il eut quitté les armas pour le théâtre. Il avait emprunté de VAstrée, qui était alors en vogue, le sujet de sa première pièce, Lygdamon et Lydias, ou la Resseni" hlance. Dans la préface, il dit avec cette vanité qui lui est naturelle : « Ne me croyant que soldat, je me suis encore trouvé poète... J'ai passé plus d'années parmi les armes que d'heures dans mou cabinet, et j'ai usé beaucoup plus de mèches en arquebuses qu'en chandelles. » Et, dans un autre endroit: « Si je me connais en vers, et je pense m'y connaître,.. . »
Il fit mettre, en tête d'une de ses pièces, son portrait, avec cette épigraphe :
Et poète et guerrier, Il aura du laurier.
Un lecteur agacé écrivit au-dessous :
Et poète et gascon, Il aura du bâton.
Rythme pour rythme : on sent les coups, on les entend. C'est fait, il les a reçus.
Cette tragi-comédie de L,ygdamon et Lydias est dans la manière de presque toutes celles de ce temps-là. En voici un échantillon : Lygdamon, amant rebuté de Sylvie, ouvre la scène par un monologue où il agite ^ette question, s'il terminera sa triste existence au moyen l'un licol ou d'une cpée, ou s'il se précipitera i'un .'ocher l terre, ou s'il se
jettera à l'eau. Pendant la délibération, survient la belle Sylvie, toute rêveuse. Alors s'engage entre eux ce dialogue étrange :
LYGDAMON
A ce coup, je vous prends dedans la rêverie.
SYLVIE
Le seul émail des fleurs me servait d'entretie» : Je rêvais, comme ceux qui ne pensent à rien.
LYGDAMON
Votre teint que j'adore a de plus belles roses, Et votre esprit n'agit que sur de grandes choses.
SYLVIE
Il est vrai, j'admirais la hauteur de ces bois.
LYGDAMON
Admirez mon amour, plus grande mille fois.
SYLVIE
Que l'aspect est plaisant de cette forêt sombre!
LYGDAMON
C'est OÙ votre froideur se conserve dans l'ombre.
SYLVIE
Je n'ai jamais rien vu de si beau que les deux I
LYGDAMON
Eh quoi ! volre miroir ne peint-il pas vos yeux?
SYLVIE
Que le bruit de cette onde a d'agréables charmes!
LYGDAMON
Pouvez-Tous voir de l'eau sans penser à mes larmes?
SYLVIE
Je cherche dans ces prés la fraîcheur des zéphyrs.
LYGDAMON
Vous devez ce plaisir au vont de mes soupirs.
SYLVIE
Que d'herbes, que de fleurs vont bigarrant ces plaines!
LYGDAMON
Leur nombre est plus petit que celui de mes peines!
SYLVIE
Les œillets et les lys se rencontrent ici.
LYGDAMON
Oui, sur votre visage, et dans moi le souci !
SYLVIE
Que ces bois d'alentour ont de routes diverses !
LYGDAM ON
Autant que mon amour éprouve de traverses I
SYLVIE
Ce petit papillon ne m'abandonne pas.
LYGDAMON
Mon cœur de la façon accompagne vos pas.
SYLVIE
Que le chant des oiseaux me chatouille l'oreille ! Que de tons, que d'accords ! oyez quelle merveille I
LYGUAMON
Hélas ! belle Sylvie, un dieu les fait chanter, Que vous allez fuyant pour ne me contenter !
SYLVIE
De grâce, Lygdamon, faites -le-moi connaître.
LYGDAMON
Donc vous n'acconnaissez ce que vous faites naître ?
SYLVIE
Chaste, je n'ai point eu d'enfant jusqu'à ce jour.
LYGDAMON
Si, avez.
SYLVIE
Nommez-le.
LYGDAMON
Chacun l'appelle Amour.
Pour un homme qui va se tuer, voilà un esprit dispos et allègre ! Quelle escrime ! Que de pointes dans toutes ces répliques ! Elles rappellent ce jeu innocent, les ressemblances et les différences. Que de ridicules antithèses ! et quels calembours !
C'était l'autour de pareils vers qui critiquait ceux de Corneille et faisait la leçon au poète du Cid, sur le ton que vous venez d'entendre. « Étant ce que je suis ! » On voit parfois de singulières choses : Scudéry rival de Corneille, Pradon rival de Racine ; l'histoire de la littérature offre de ces phénomènes curieux. « Les réputations, dans l'opi-»
nion publique, dit quelque part Victor Hugo, sont comme des liquides de différents poids dans un même vase. Qu'on agite le vase, on parviendra aisément à mêler les liqueurs; qu'on le laisse reposer, elles reprendront toutes, lentement et d'elles-mêmes, l'ordre que leurs pesanteurs et leur nature leur assignent. »
Scudéry ne s'en tint pas à ses Observations sur le Cid. Attribuant à Corneille une réponse intitulée : Défense du Cid, il lança diverses fanfaronnades, dont quelques-unes ressemblaient à des provocations. Corneille se décida enfin à lui répondre par une assez longue lettre, qu il appela : Lettre apologétique, et qui commence ainsi :
« Monsieur,
» 11 ne vous suffit pas que votre libelle me déchire en public ; vos lettres me viennent quereller jusque dans mon cabinet ; et vous m'envoyez d'injustes accusations, lorsque vous me devez pour le moins des excuses.
» Je n'ai point fait la pièce que vous m'imputez et qui vous pique ; je l'ai reçue de Paris, avec une lettre qui m'a appris le nom de son auteur...
» Tout ce que je puis vous dire, c'est que je ne doute ni de votre noblesse ni de votre vaillance, et qu'aux choses de cetta nature, où je n'ai point {1 intérêt, je crois le monde sur sa parole. Ne mêlons point de pareilles difficultés parmi nos
différends. Il n'est pas question de savoir de combien vous êtes plus noble ou plus vaillant que moi, pour juger de combien le Cid est meilleur que l'Amant libéral (tragi-comédie de Scudéry). Ne vous êtes-vous pas souvenu que le Cid été représenté trois fois au Louvre et deux fois à l'hôtel de Richelieu ? Quand vous avez traité la pauvre Chimène d'impudique, de prostituée, de parricide, de monstre, ne vous êtes-vous pas souvenu que la Reine, les princesses, et les plus vertueuses ^ames de la Cour et de Paris l'ont reçue et caressée en fille d'honneur? Quand vous m'avez reproché mes vanités, et nommé le comte de Gormas un capitan de comédie, ne vous êtes-vous pas souvenu que vous avez mis un A qui lit audevant de Lygdamon ? ni des autres chaleurs poétiques et militaires, qui font rire le lecteur presque dans tous vos livres ?... »
Un A qui lit, il faut expliquer ce mot. Scudéry, en tête de sa pièce de Lygdamon, au lieu de mettre Avis au lecteur, avait mis : A qui lit. Dans cet A qui lit il se défendait du titre d'auteur, comme peu noble, peu séant à un homme de qualité, se vantant d'être sorti d' « une maison où l'on n'avait jamais eu de plume qu'au chapeau », et ajoutait ; « Je veux apprendre à écrire de la main gauche, afin d'employer la droite plus noblement. »
C'est ainsi que le duc de Saint-Simon dira : « Je
ne fus jamais uu sujet académique. » Au milieu du dix-huilième siècle seulement, le titre d'homme de lettres deviendra un titre de noblesse, égal ou supérieur aux autres.
Plus loin, dans cette même Lettre apologétique, Corneille se défendait ainsi de l'accusatioa de plagiat : « Vous m'avez voulu faire passer pour simple traducteur, sous ombre de soixante et douze vers que vous marquez sur un ouvrage de deux mille, et que ceux qui s'y connaissent n'appelleront jamais de simples traductions. Vous avez déclamé contre moi pour avoir tu le nom de l'auteur espagnol, bien que vous ne l'ayez appris que de moi, et que vous sachiez fort bien que je ne l'ai celé à personne, et que même j'en ai porté l'original en sa langue à monseigneur le Cardinal, votre maître et le mien. Enfin, vous avez voulu m'arracher en un jour ce que près de trente ans d'étude m'ont acquis (cependant Corneille n'avai- (liin trente ans). Il n'a pas tenu à vous que, du premier lieu, oij beaucoup d'honnêtes gens me placent, je ne sois descendu au-dessous de Claveret.
» Et, pour réparer des offenses si sensibles, vous croyez faire assez de m'exhorter à vous répondre sans outrage, de peur, dites-vous, de nous repentir après tous deux de nos folies. Vous me mandez impérieusement que, malgré nos gaillardises passées, je sois encore votre .imi, afin que vous soyez encore le mien ; comme si votre
amitié me devait être fort précieuse après cette incartade, et que je dusse prendre garde seulement au peu de mal que vous m'avez fait, et non pas à celui que vous m'avez voulu faire... Je ne suis point homme d'éclaircissement ; vous êtes en sûreté de ce côté-là... »
Sur ce passage, M. Guizot fait la remarque suivante : « Il y a évidemment pour Corneille deux espèces d'honneur bien distinctes, qu'il lui paraît d'autant plus ridicule de confondre, que l'une des deux n'est pas à son usage. L'homme qui, dans le Cid, avait porté si haut les devoirs que l'honneur impose aux braves, ne se croyait point obligé de l'être et regardait son courage en ce genre comme tout-à-fait étranger à la question. Corneille n'était plus alors ni le comte de Gormas, ni Rodrigue,mais un homme dont la gloire consistait à faire de beaux vers, et non à se battre ; capable de braver le mécontentement d'un ministre pour soutenir les vers qui le faisaient admirer de tous, et non de s exposer à un coup d'épée pour établir une réputation de courage qui ne faisait rien à personne. Il lui paraissait bizarre qu'une telle idée se mêîàt à une discussion littéraire ; il confondait dans le même mépris le déli de Scudéry et ses arguments, ne daignait pas plus répondre à l'un qu'aux autres, et ne se croyait pas plus déshonore pour être moins vaillant qu'un homme d'épée, qu'il ne pouvait l'être pour ne pas pas faire un métier qui n'étaif
LE ROMANTISME DES CLASSIQUES i47
pas le sien ; tant il était convaincu que ce n'était pas h sa bravoure que s'attachait l'honneur du nom de Corneille ! »
Il me paraît que M. Guizot, dans cette remarque, du reste approbative, a, si je l'ose dire, la main un peu lourde. « Corneille, dit-il, ne se croyait point obligé d'être brave. » Cela semblerait indiquer qu'on suppose qu'il eût été incapable de se battre eu duel, même pour un motif sérieux. Supposition gratuite. Par ces mots : « Je ne suis point homme d'éclaircissement », il professe simplement qu'il n'entre pas dans ce qu'on appelle « le point d'honneur », chose qui ne regarde que les gentilshommes; et que, quant à lui, il ne croit pas avoir à demander raison, contre la loi et les édits du Roi, de toi ou tel mot, plus ou moins blessant dans l'intention de Scudéry, mais qui ne le touche point lorsqu'il ne s'agit que de poésie bonne ou mauvaise. A notre a\is, Corneille satisfait aux. deux espèces d'honneur, en terminant ainsi: « Quand vous me demanderez mon amitié avec des termes plus civils, j'ai assez de bonté pour ne vous la refuser pas, et pour me taire sur les défauts de votre esprit, que vous étalez dans vos livres. Jusquelà, je suis assez glorieux pour dire que je ne vous crains ni ne vous aime. »
Il me semble, pour moi, que cela est assez net et assez digne. Je trouve donc que M, Guizot, au lieu
de dire que Corneille « ne se croyait point cltligé d'être brave », aurait dû simplement dire que, dans cette conjoncture, il n'y avait point lieu à l'être ou à ne l'être pas, attendu que des coups d'épée, dans une discussion littéraire, ne sont pas des arguments. Ce qui reste vrai, mais nullement blâmable, ni à reprendi'e si peu que ce soit, c'est que Corneille, après les grands coups d'épée de ses héros dans sa tragi-comédie, redevenait le bourgeois bonhomme et d'un sens exact, le Rouennais de sang-froid. Autre chose est le théâtre, avec ses rôles tout en dehors et poussés à l'effet, autre chose est la vie réelle et privée. De même qu'il y a, dans l'éloquence, ce que l'on nomme les mœurs oratoires, où l'on parait orné de toutes les vertus sans avoir l'air d'y songer, il y a dans les sentiments dramatiques un certain grossissement nécessaire, comme dans les décors. La vie réelle est autre, sans être inférieure.
A cette Lettre apologétique de Corneille, Scudéry répliqua indirectement par une Lettre à Villustre Académie, où il la priait de prononcer sur la valeur de ses critiques et le mérite de l'ouvrage critiqué. En même temps il remerciait Corneille de l'avoir fait connaître comme l'auteur des Observations, et n'en reniait point la paternité.
Quant à Claveret, qui, pour avoir colporté l'ouvrage de Mairet, avait reçu de Corneille le coup de boutoir que nous venons de voir, il publia à son
tour un pamphlet, dans lequel il démontra que Guillem de Castro était le véritable auteur du Cid. Faisant allusion aux bons offices de M. de Gliâlon, il disait, assez joliment : « Il ne vous était pas bien difficile de faire un beau bouquet de jasmin d'Espagne, puisqu'on vous en a apporté les fleurs toutes cueillies dans votre cabinet. » Après avoir parlé de l'orgueil du poète, il finissait par des personnalités agressives : « Reconnaissez, en échange, que vous êtes en prose le plus impertinent de ceux qui savent parler ; que la froideur et la stupidité de votre style sont telles, que votre entretien fait pitié à ceux qui souffrent vos visites; et que, pour le regard des belles lettres, vous passez dans le beau monde pour le plus ridicule de tous les hommes. Ce sont des vérités qui seront toujours confirmées parmi les plus honnêtes gens de Paris de l'un et de l'autre sexe, où l'on débite des histoires de votre mauvaise grâce (maladresse) à faire rire la mélancolie même, et pour lesquelles vous avez raison de vous enfuir (à Rouen) dès que vous avez vendu vos denrées poétiques. — Je ne vous dis point <;eci parce que vous nous avez mandé que vous n'étiez pas homme d'éclaircissement, mais parce qu'il n'y a point d'outrage que je ne puisse vous dire avec justice, après l'audace que vous avez eue de m'altaquer en public si sottement. Corrigez votre plaidoyer, monsieur du Cid, et ne croyez point que, pour être plus mauvais auteur que vous
à ce que vous dites, je manque à parer tous les coups qui me viendront de votre part. »
La première partie de ce passage nous amène à dire quelques mots de la personne de Corneille, de son aspect, de sa physionomie. Elle était, à ce qu'il parait, des plus simples et des plus ordinaires.
« La première fois que je le vis, dit Vigneul- Marvillc, je le pris pour un marchand de Rouen. »
« M. Corneille , dit Fontenelle , était assez grand et assez plein, l'air fort simple et fort commun. » C'est-à-dire, pareil au commun des hommes, au premier venu. I
Cependant il avait, selon le même auteur, « le visage assez agréable, un grand nez, la bouche belle, les yeux pleins de feu, la physionomie vive, des traits fort marqués et propres à être transmis à la postérité dans une médaille ou dans un buste. »
Tout le monde est d'accord que La Bruyère faisait allusion à Corneille dans le passage suivant : « Un autre est simple et timide, d'une ennuyeuse conversation; il prend un mot pour un autre... II ne sait pas réciter ses pièces, ni lire son écriture. »
Vigneul-Marville dit encore : « Sa conversation était si pesante, qu'elle devenait à charge dès qu'elle durait un peu. Il n'a jamais parlé bien correctement la langue française. » — Et Fontenelle ; « Sa prononciation n'était pas tout à fait nette; il Usait ses vers avec force, mais sans grâce. »
LE ROMANTISME DES CLASSIQUES ISl
On disait qu'il ne fallait l'entendre qu'à l'Hôtel de Bourgogne, c'est-îi-dire par la bouche des comédiens. Et il le savait si bien, lui-même, qu'il écrivait à Pélisson :
Et l'on peut rarement m'écouter sans ennui Que quand je me produis par la bouche d'autrui.
On attribua faussement à Corneille une réplique intitulée: l'Ami du Cid à Claveret, et divers autres pamphlets en faveur de l'auteur du Cid. Mairet, qui s'y trouvait attaqué, lança successivement plusieurs réponses, d'un ton peu mesuré. Alors le tour que prenaient ces disputes fît sentir au Cardinal la nécessité de les arrêter. Il interposa donc son autorité, et Bois-Robert, par son ordre, écrivit à Mairet une lettre, dont voici une partie :
... a Vous lirez le reste de ma lettre comme un ordre que je vous envoie par le command^nnent de Son Éminence. Je ne vous cèlerai pas qu'Ella s'est fait lire avec un plaisir extrême tout ce qui s'est fait sur le sujet du Cid, et que particulièrement une lettre qu'Elle a vue de vous lui a plu jus(jucs à tel point, qu'elle lui a fait naître l'envie de voir tout le reste.
3 Tant qu'Elle n'a trouvé dans les écrits des ans et des autres que des contestations d'esprit agréables et des railleries innocentes, je vous avoue qu'Elle a pris bonne part au divertissement; mais, quand Elle a reconnu que, de ces conccstalions.
loi LE ROMANTISME DES CLASSIQUES
naissaient enfin des injures, des outrages et des menaces. Elle a pris aussitôt la résolution d'en arrêter le cours.
» Pour cet effet, quoiqu'EUe n'ait point \u le libelle que vous attribuez à M. Corneille, présupposant, par votre réponse que je Lui lus hier soir, qu'il devait être l'agresseur, Elle m'a commandé de lui remontrer le tort qu'il se faisait et de lui défendre de sa part de plus faire de réponse, s'il ne lui voulait déplaire. Mais, d'ailleurs (c'est-à-dire, d'autre part), craignant que, des tacites menaces que vous lui faites, vous ou quelqu'un de vos amiS n'en veniez aux effets, qui tireraient des suites ruineuses à l'un et à l'autre. Elle m'a commandé de vous écrire que, si vous voulez avoir la continuation de Ses bonnes grâces, vous mettiez toutes vos injures sous le pied^, et ne vous souveniLZ pins que de votre ancienne amitié, que j'ai charge de renouveler sur la table de ma chambre à Paris, quand vous serez tous rassemblés.
» Jusqu'ici j'ai parlé par la bouche de Son Éminence; mais, pour vous dire ingénuemont ce que je pense de toutes vos procédures, j'estime que vous avez suffisamment puni le pauvre M. Corneille de ses vanités, et que ses faibles défenses ne demandaient pas des armes si fortes et si pénétrantes que les vôtres. Vous verrez un de ces jours, son Cid assez mal-mené par les Senlimentsdel'Acadé-