Comme pour les éteindre
mie; l'impression en est déjà bien avancée; et, si VOUS venez à Paris dans un mois, je vous l'enverrai. »
Je laisse de côté les pièces ou pamphlets qui n'ont de remarquable que la grossièreté : car la bataille fut enragée ; mais je dois parler de la plus piquante de toutes les dissertations auxquelles le Cid donna naissance. C'est une sorte de résumé de l'opinion des spectateurs désintéressés, sous ce titre: a le Jugement du Cid, composé par un Bourgeois de Paris, marguillier de sa paroisse. » En voici quelques passages :
« Je me suis résolu, dit-il, en attendant le Jugement de l'Académie, à faire voir le mien, qui est, ce me semble, le sentiment des honnêtes gens d'entre le peuple (le public).
» Je n'ai jamais lu Aristote, et ne sais point les règles du théâtre ; mais je règle le mérite des pièces selon le plaisir que j'y reçois. Celle-ci a je ne sais quoi de charmant dans son accident extraordinaire... »
Alors il fait brièvement l'analyse de cette tragicomédie, puis il réplique avec un bon sens gai et piquant aux Observations de Scudéry, et de tous les critiques à la suite, bt ajoute aux autres raisons cet argument sonnant, que la pièce, malgré tout ce qu'on lui reproche, « n'a pas laissé de valoir aux comédiens plus que les di.K meilleures des autres auteurs »,
Cependant ce bourgeois judicieux et spirituel, tout en admirant beaucoup le Cid et après avoir très bien répondu à ses injustes détracteurs, présente ensuite pour sa part un certain nombre de critiques assez malicieuses et d'observations fines, dont le détail ici malheureusement serait trop long. « Je veux », dit-il, « faire voir à Scudéry que nous autres, qui sommes du peuple, savons un peu les fautes des pièces mêmes que nous approuvons, encore que nous n'ayons point lu Aristote. »
II ne manque pas de blâmer Corneille de l'orgueil auquel il s'est laissé emporter dans VÉpitr? à Arùte.
Bref, ce Jugement d'un Bourgeois contient, eu seize pages, beaucoup d'idées ; c'est pétillant de bon sens et d'esprit, et ce soi-disant marguillier n'admire pas en aveugle. C'est un amateur comme ceux qui, autrefois, au parterre de la Comédie, jugeaient les pièces librement avec l'instinct seul du bon sens.
Avant d'en venir aux Sentiments de l'Académie SU7' le Cid, il ne faut pas omettre de mentionner une lettre de Balzac à Scudéry au sujet de ses Observations, dans laquelle, tout en accordant beaucoup de louanges au mérite de sa criliqae, il cherche à lui faire comprendre que les succès de par Aristote ne sont pas les seuls qu'on doive priser, et que « savoir l'art de plaire ne vaut pas tant que savoir plaire sans art ».
Scudéry en avait donc appelé à l'Académie. C'était probablement le Cardinal qui avait, sous main, poussé à cette démarche. En tout cas elle n'était pas faite pour lui déplaire. L'Académie était à la dévotion de son tout-puissant protecteur. Cependant elle répugna quelque temps à intervenir, craignant d'indisposer contre elle le public, et refusa d'abord, prenant pour prétexte que « M. Corneille ne demandait point ce jugement, et que, d'après ses statuts, elle ne pouvait juger d'un ouvrage que du consentement de son auteur ». Le Cardinal vit qu'il fallait lever ce prétexte en obtenant le consentement de Corneille.
« Pour cet effet, — dit Pélisson, — M. de Bois- Robert lui écrivit plusieurs lettres, lui faisant savoir la proposition de M. de Scudéry à l'Académie. Lui, qui voyait bien qu'après la gloire qu'il s'était acquise, il y avait vraisemblablement en cette dispute beaucoup plus à perdre qu'à gagner pour lui, se tenait toujours sur le compliment, et répondait :
« Que cette occupation n'était pas digne de l'Aca- » demie ; qu'un libelle, qui ne méritait pas de réponse, » ne méritait point son jugement ; que la conséquence D en serait dangereuse, parce qu'elle autoriserait l'cn- » vie à importuner ces Messieurs, et qu'aussitôt qu'il » aurait paru quelque chose de beau sur le théâtre, » les moindres poètes se croiraient bien fondés à faire » un procès ùson auteur par-devant leur Compagnie.»
» Enfin, pressé par Bois- Robert, qui lui donnait
4b'6 LE ROMANTISME DES CLASSIQUES
assez à entendre le désir, c'est-à-dire l'ordre du Cardinal, Corneille, après avoir dit, dans une lettre du 13 juin 1637, les paroles que nous venons de rappeler, ajouta celles-ci : « Messieurs de l'Aca- » demie peuvent faire ce qui leur plaira. Puisque » vous m'écrivez que Monseigneur serait bien aise » d'en voir leur jugement, et que cela doit divertir » Son Éminence, je n'ai rien à dire, a
Cela ressemblait moins à un consentement libre qu'à une résignation forcée. Aussi Corneille, plus taul, se défendra-t-il d'avoir jamais accepté aucun arbitrage sur le Cid. En effet, il ne l'avait pas accepté, il l'avait subi.
Quoi qu'il en soit, le Cardinal trouva cette réponse suffisante pour donner un fondement régulier à la juridiction de l'Académie. Celle-ci pourtant se défendait encore d'entreprendre ce travail, sentant bien que la faveur publique était pour le Cid. Enfin, le Cardinal, impatienté de ces retards qui ressemblaient à un refus de service, s'en expliqua, disant à un de ses « domestiques » :
« Faites savoir à ces messieurs que je le désire, et que, comme ils m'aimeront, je les aimerai. »
L'Académie n'eut plus qu'à s'exécuter. Elle fît plusieurs projets successifs et les soumit à son toutpuissant patron. Il était difficile à contenter, et y mettait en marge des notes de sa main. Dans quelques-unes il laisse percer ses senaments : par exemple, à côté du passage où il est dit que les
contestations littéraires, telles que celles dont le Pastor jido et la Jérusalem ont été l'occasion, n'ont pas peu servi à perfectionner la langue et le goût, il écrivit : « L'applaudissement et le blâme du Cid n'est qu'entre les ignorants et les doctes, au lieu que les contestations sur les deux autres pièces ont été entre les gens d'esprit. »
Ainsi, suivant Son Éminence, il n'y avait que les ignorants qui pussent admirer le Cid. — Ce passage, toutefois, a été maintenu dans le texte de l'Académie, malgré la note du Cardinal.
Un auteur illustre, homme de beaucoup d'esprit et de fantaisie, s'est avisé récemment de conlesler la jalousie du Cardinal poète. Le fidèle exposé que nous venons de faire la démontre jusqu'à l'évidence. Suivant lui, cette jalousie de confrère n'est qu'une légende mesquine et avilissante, et il attribue uniquement à un motif politique les critiques suscitées contre le Cid par le grand ministre. Au moment, dit-il, où il employait tout son génie à assurer la suprématie de la France sur l'Espagne, une pièce qui glorifiait celle-ci pouvait nuire au succès de sa politique : de là sa persécution du Cid. Nous conviendrons, si l'on veut, qu'une pièce qui glorifiait l'Espagne ne devait pas plaire à Richelieu autant qu'à Anne d'Autriche, et il n'est pas impossible ([u'il ait ressenti, à cette occasion, « une mauvaise humeur analogue à celle de Napoléon I^'" proscrivant le livre dans lequel madame de Staël exaltait
YAllemagne au momeni même où celle-ci soulevait contre nous une coalition européenne ^ » Mais, si ce motif fut pour quelque chose dans la malveillance du Cardinal-ministre à l'égard du Cid, préteudre que ce futle molif unique est un paradoxe que l'esprit le plus vif ni l'imagination la plus brillante ne sauraient faire accepter. C'est une hypothèse gratuite : il n'y a rien qui la justifie, ni dans les lettres confidentielles de Bois-Robert, ni dans celles de Chapelain, ni dans celles du Cardinal lui-même, publiées par M. Avenel, ni dans les Mémoires contemporains. — Dka-t-on que Richelieu n'avait à faire ses confidences politiiiues à personne? — Mais ses confidences littéraires non plus, je suppose? Or, tandis que ce motif politique, qui n'aurait rien eu que d'honorable, ne se laisse deviner nulle part, sa jalousie littéraire, qui l'est fort peu, perce dans tous les faits et les textes que nous venons de rappeler. Ce n'est donc point là une légende; c'est un ensemble de laits précis et incontestables. La jalousie littéraire du Cardinal est malheureusement hors de doute. On i peut être un très grand minisire et n'êlre pas tou- \ jours exempt de petitesses. La vie de Richelieu, quand on l'étudié avec impartialité, en offre plus J d'un exemple. 1
Un autre critique, M. Marly-Laveaux , édi leur spécial de Corneille dans la belle collection des grands écri-