Gustave Merlet, Eludes liUérairef, Paris, Hachette
vains français publiée par la maison Hachette, avait précédemment proposé l'explication suivante : « Le Cid, au moment oii il parut, pouvait exciter de légitimes inquiétudes et augmenter les embarras d'une situation déjà difficile. La pièce entière était une apologie exaltée de ces maximes du point d'honneur qui, malgré les édits sans cesse renouvelés et toujours plus sévères, multipliaient les duels dans une effrayante proportion. » Soit. Mais, en admettant que l'homme d'État ait pu trouver la pièce de Corneille inopportune et périlleuse par ce côté comme par l'autre, ce n'est là qu'une explication subsidiaire, qui ne détruit ni n'atténue le fait trop prouvé de la jalousie de l'auleur de Mirame.
Dans le temps que les Sentiments de l'Académie allaient paraître, Corneille écrivit ces lignes, où il est difficile de ne pas voir une ironie contenue et une certaine tristesse amère, que cependant Pélissonavoulu prendre pour du respect : « J'attends avec beaucoup d'impatience les Sentiments de l'Académie, afin d'apprendre ce que dorénavant je dois suivre. Jusque-là, je ne puis travailler qu'avec défiance, et n'ose employer un njot en sûreté. »
Déjà il avait laissé percer l'espoir que le public pourrait ne pas ratifier l'arrêt du haut tribunal littéraire, et, tout en paraissant se soumettre d'avance à la sentence des beaux esprits qui le composaient « il souhaitait, disait-il, à leur œuvre lo même succès qu'à sa pièce ».
Enfin les Sentiments de l'Académie parurent. C'était Chapelain qui avait tenu la plume. On avait essayé délaisser la balance égale entre Corneille, qui plaisait au public, et Scudéry, l'homme agréable au Cardinal , en ne donnant tort absolument ni à l'un ni à l'autre. Il avait dû en coûter à l'Académie de déclarer, par exemple, que « le sujet du Cid n'était pas bon ». Y en eut-il jamais un plus beau depuis que le théâtre existe? Les impossibilités prétendues sont justement les oppositions, les antinomies, qui constituent l'essence même de l'œuvre dramatique et qui produisent des luttes si belles entre les personnages et dans le cœur de chacun d'eux. j
L'Académie, d'ailleurs, rendait hommage à l'habileté de Corneille, et « ne coupait, disait-elle, quelques branches de ses lauriers que pour les faire pousser davantage en une autre saison ». Mais elle condamnait avec Scudéry l'entraînement excessif de la passion de Chimène. Toutefois elle ajoutait que cette passion « a assez d'éclat et de charme pour avoir fait oublier les règles à ceux qui ne les savent guère bien, ou à qui elles ne sont guère présentes ».
Cette phrase regarde le public, dont elle tend à expliquer et à excuser l'engouement, et en même temps elle semble paraphraser l'annotation du Cardinal que nous avons citée tout-à-l'heure ; elle en ôte seulement la mauvaise humeur, sans avoir l'air d'y songer.
■ Allant plus loin et n'excusant plus seulement le
public, l'Académie finissait par dire : « Sans mentir, les savants mêmes doivent soulfirir avec quelque indulgence les irrégularités d'un ouvrage qui n'aurait pas eu le bonlieur d'agréer si fort au comiiiun s'il n'avait des grâces qui ne sont pas communes. » Et ceci : « Après tout, il faut avouer qu'encore qu'il (l'auteur) ait fait choix d'un sujet défectueux, il n'a pas laissé de faire éclater en beaucoup d'endroits de si beaux sentiments et de si belles paroles, qu'il a en quelque sorte imité le Ciel, qui, en la dispensation de ses trésors et de ses grâces, donne indifféremment la beauté du corps aux méchantes âmes et aux bonnes. Il faut confesser qu'il y a semé un bon nombre de vers excellents et qui semblent avec quelque justice demander grâce pour ceux qui ne le sont pas... Enfin nous concluons qu'encore que le sujet du Cid ne soit pas bon, qu'il pèche dans son dénouement, qu'il soit chargé d'épisodes inutiles, que la bienséance y manque en beaucoup d'endroits aussi bien que la bonne disposition du théâtre (ceci vise les manquements à l'unité de lieu), et qu'il y ait beaucoup de vers bas et de façons de parler impures (incorrectes), néanmoins la naïveté et la véhémence de ses passions, la force et la délicatesse de plusieurs de ses pensées, et cet agrément inexplicable qui se mêle dans tous ses défauts, lui ont acquis un rang considérable entre tous les poèmes français de ce genre qui ont le plus donné de satisfaction. Si son au-
tcur ne doit pas toute sa réputation à son mérite, il ne la doit pas toute à son bonheur ; et la nature lui a été assez libérale pour excuser la fortune si elle lui a été prodigue. «
A tout prendre, c'est beaucoup qu'un pareil témoignage, si l'on songe à quel point l'Académie était gênée. Ces aveux que lui arrache la force de la vérité, malgré le vif désir qu'elle a de ne point déplaire au Cardinal, n'en ont que plus de prix. C'est un jugement mesquin et chicho, où la louange est distillée goutte à goutte et comme à regret ; nous pouvons cependant imaginer que ni le Cardinal, ni Scudéry avec son ver luisant, ne durent être fort contents de cette cote mal taillée.
Du reste ni Scudéry, ni l'Académie, tout en chéries défauts avec zèle, et même là où ils n'étaient point; ne s'aperçurent de l'entorse géographique, non plus que de l'entorse historique. Ni l'un ni l'autre ne remarquèrent non plus le peu de vérité générale quant à la couleur locale, eu égard au temps de l'action et des personnages. Nous devons bien avouer que Rodrigue et Chimène sont des esprits terriblement subtils et façonnés, pour des personnages du xi^ siècle : car enfin, n'oublions pas que Ruy Diaz de Bivar est mort en 1099. Or, on dirait ((ue ''un et l'autre ont fait leur rhétorique et leur philosophie. Les belles stances que déclame Rodrigue, et dont nous avons cité une ou deux, ces belles stances si artislement balancées dans
l.-urs antithèses, n'eu sont pas moins, pour cela même, assez artificielles : plus j'aurais poursuivi la citation, plus le défaut serait apparu. — Voilà pour Rodrigue ; — sans compter ses vantardisesun peu excessives, mais qui ne nous déplaisent point, parce que les actions suivent les paroles ; c'est, avons-nous dit , le Mata-Moros héroïque, mis sur la scène la même année que le Mata-Moros grotesque, et par la même main. — Quant à Ghimène, parcîillemcnt, on l'aime comme elle est, et on l'adore, quoi qu'en disent Scudéry et l'Académie ; mais toujours est-il que l'héroïsme et la douleur de cette jeune iille d'environ dix-sept ans s'expriment avec des raffinements et un gongorisme inouïs, — outre l'emphase castillane et lyrique, — lorsqu'elle apostrophe ses propres yeux et leur dit :
Pleurez, pleurez, mes j-eux, et fondez-vous en eau ! La moitié de ma vie a mis l'autre au tombeau. Et m'oblige à venger, après ce coup funeste. Celle que je n'ai plus sur celle qui me reste !
Dans cette antithèse géminée, qui du reste est traduite de l'espagnol, véritablement on a besoin de quelque attention pour se reconnaître au travers de ces subliJités étranges; on est obligé, pour ainsi dire, d'en interpréter les termes l'un après l'autre, et presque de les numéroter, pour s'y retrouver. Voyons un peu :
La moitié de ma vie,
c'est-à-dire, mon amant, mon fiancé.
a mis l'autre au tombeau,
c'est-à-dire, a mis au tombeau l'autre moitié de ma vie, mon père,
Et m'oblige à venger, après ce coup funeste. Celle que je n'ai plus,
c'est-à-dire, mon père,
sur celle qui me reste, c'est-à-dire, sur mon fiancé ; et, par conséquent, à faire périr et à retrancher celle qui me reste, alin de venger celle que je n'ai plus; de telle sorte qu'il ne me restera plus rien. Oui, le compte est exact, mais il est, en vérité, un peu trop bien fait, la balance joue avec trop d'art, les abstractions se répondent trop bien l'une à l'autre. Cela ressemble à des équations algébriques.
Tout cela, bien entendu, n'empêche pas que Cliimène et Rodrigue ne soient adorables, et qu'on n'ait mille fois raison, tout en étudiant de près le chef-d'œuvre, de s'en laisser enchanter et ravir.
Après Scudéry et l'Académie, pour clore ces débats, la parole est à Boileâu d'abord, et à La Bruyère ensuite.
Boileau, avec grâce et avec amour, inspiré qu'il est par le sujet même, s'écrie :
En vain contre le Cid un ministre se ligue ! Tout Paris pour Chiraène a les yeux de Rodrigue; L'Académie en corps a beau le censurer, Le public révolté s'obstine à l'admirer.
LE ROMANTISME DES CLASSIQUES d6S
Quant à La Bruyère, j'ai cité précédemment trois lignes de son jugement sur le Cid, mais il faut lire le passage tout entier : « Quelle prodigieuse distance, dit-il, entre un bel ouvrage et un ouvrage parfait ou régulier ! Je ne sais s'il s'en est encore trouvé de ce dernier genre. Il est peut-être moins difficile aux rares génies de rencontrer le grand et le sublime que d'éviter toute sorte de fautes. Le Cid n'a eu qu'une voix pour lui à sa naissance, qui a été celle de l'admiration ; il s'est vu plus fort que l'autorité et la politique, qui ont tenté vainement ae le détruire ; il a réuni en sa faveur des esprits toujours partagés d'opinions et de sentiments, les Grands et le Peuple ; ils s'accordent tous à le savoir de mémoire et à prévenir au théâtre les acteurs qui le récitent. Le Cid enfin est l'un des plus beaux poèmes que l'on puisse faire; et l'une des meilleures critiques qui aient été laites sur aucun sujet, est celle du Cid.
» Quant une lecture vous élève l'esprit, et qu'elle vous inspire des sentiments nobles cl courageux, ne cherchez pas une autre règle pour juger de l'ou* Yrage, il est bon, et fait de main d'ouvrier. »