A MONSEIGNEUR LE CARDINAL DE RICHELIEU
Monseigneur,
» Je n'aurais jamais eu la témérité de présenter à Votre Éminence ce mauvais portrait d'Horace, si je n'eusse considéré qu'après tant de bienfaits que j'ai reçus d'Elle, le silence où mon respect m'a retenu jusqu'à présent passerait pour ingratitude, et que, quelque juste défiance que j'aye de mon travail, je dois avoir encore plus de confiance en Votre bonté, fi'est d'elle que je tiens tout ce que je suis, et ce n'est pas sans rougir que, pour toute reconnaissance, je vous fais un présent si peu digne de Vous et si peu proportionné à ce que je Vous dois... » Etc.
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Le plus clair de cette grande bonté du Cardinal consistait en ce qu'il donnait à Corneille une pension do cinq cents écus (quinze cents francs). On peut croire que les remerciements hyperboliques du poète n'étaient faits qu'à contre-cœur ; car, dans sa préface du Cid, il laisse percer son ressentiment, et ce ressentiment, comme nous le verrons bientôt, ne pourra s'empêcher d'éclater encore dans la suite. Provisoirement le chêne est debout, le roseau plie. L'auteur de la dédicace dit qu'il a lait de son mieux : « Un si beau sujet eût demandé sans doute une main plus habile pour être traité avec plus de grâces; mais, du moins, il a reçu de la mienne toutes celles qu'elle était capable de lui donner, et qu'on pouvait raisonnablement attendre d'une muse de province qui, n'étant pas assez heureuse pour jouir souvent des regards de Votre Éminence, n'a pas les mêmes lumières à se conduire qu'ont celles qui en sont continuellement éclairées (les cinq auteurs). Et certes. Monseigneur, ce changement visible qu'on remarcpie en mes ouvrages depuis que j'ai l'honneur d'être à Votre Éminence, qu'est-ce autre chose qu'un effet des grandes idées qu'Elle m'inspire quandElledaigne souffrir que je Lui rende mes devoirs? Et à quoi peut-on attribuer ce qui s'y mêle de mauvais, qu'aux teintures grossières que je reprends (juand je demeuBe abandonné à ma propre faiblesse?... »
Est-ce assez de courbettes? Pas encore. Et le
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malheureux poète redouble les coups d'encensoir. C'est le Cardinal qui fait tout : c'est lui qui « a ennobli le but de l'art », et c'est lui qui « en facilite les connaissances aux poètes ». Et l'auteur reprend, comme un prédicateur, chacun de ces deux points : Son Éminence a ennobli le but de l'art, puisque « au lieu de plaire au peuple », comme le prescrivaient les maîtres anciens, et comme ils s'en contentaient, — ici n'apercevez- vous pas un sourire involontaire sur ces lèvres normandes ? — elle leur a donné pour but de lui plaire et de la divertir; « et qu'ainsi nous ne rendons pas uu petit service à l'État, puisque, contribuant à Vos divertissements, nous contribuons à l'entretien d'une santé qui lui est si précieuse et si nécessaire. — Vous nous en avez facilité les connaissances, puisque nous n'avons plus besoin d'autre étude pour les acquérir que d'attacher nos yeux sur Votre Éminence quand elle honore de sa présence et de son attention le récit (la récitation) de nos poèmes. C'est là que, lisant sur Son visage ce qui Lui plaît et ce qui ne Lui plaît pas, nous nous instruisons avec certitude de ce qui est bon (la cane et le canard, par exemple, ou Miramc, ou Europe) et de ce qui est mauvais, et tirons des règles infaillibles de ce qu'il faut suivre et de ce qu'il faut éviter. C'est là que j'ai souvent appris en deux heures ce que meslivres n'eussent pu m'apprcndrc en dix ans ; c'est là que j'ai puisé ce qui m'a valu l'applaudissement du public... » Etc.
Un tel degré d'adulation ressemblerait à une ironie continue, si une telle supposition était admissible alors. Hélas! non, Corneille, avec tout le sérieux et tout le prosternement possible, essaye de se faire pardonner son chef-d'œuvre: il feint d'en rapporter tout le mérite à son maître en Apollon, et les fautes à lui-même, humble disciple.
Quant à ces mots : « Depuis que j'ai l'honneur d'être à Votre Éminence », et à ceux de la Lettre à Scudéry : « Monseigneur le Cardinal, votre maître et le mien », il faut ne pas perdre de vue les idées et mœurs féodales qui se continuaient encore à cotte époque et auxquelles tout le monde se soumettait sans peine. Les gentilshommes eux-mêmes, quand ils étaient dénués de fortune, se faisaient volontiers les suivants, les domestiques (c'était l'expression du temps) de gentilshommes plus aisés, qu'ils acceptaient ou prenaient pour maîtres, c'està-dire pour suzerains. Le futur cardinal de Retz, par exemple, lorsqu'il était encore simple abbé do Gondi, voyageant en Italie, menait à sa suite sept ou huit gentilshommes, dont quatre chevaliers de Malte, attachés à sa maison ou domestiques, c'était tout un. La Rochefort, cousin germain et ami do cet abbé, était domestique du duc d'Orléans. Polisson parle de plusieurs académiciens domestiques du chancelier Séguier. Devons-nous donc nous étonner, après cela, qu'un petit bourgeois sans fortune, un petit avocat du barreau de Rouen, se sentant poète
et ayant besoin de loisirs pour composer et écrire de belles œuvres, acceptât d'être domestique lui aussi, ou attaché à la maison, du ministre toutpuissant dont les libéralités, quoique fort minces et achetées si cher, mais surtout la protection, c'est-à-dire le désarmement, lui paraissaient indispensables pour pouvoir continuer à écrire et à exister?
Il ne faut donc point s'attacher à ces détails qui sont sans importance. C'est l'ensemble de la dédicace qui, fût-elle sincère, aurait encore l'inconvénient de passer les bornes de la flatterie usitée en ces temps-là. a Le malheur des temps de despotisme, dit ici un homme aussi modéré qu'honnête S est de pousser à la dissimulation les plus fermes esprits. »
Et voici maintenant peut-être une circonstance aggravante, — car nous étudions en toute sincérité et nous ne dissimulons rien. — Le Cardinal étant mort deux ans après la représentation de celte tragédie d'Horace, et le roi Louis XIII n'ayant survécu que six mois à son ministre, Corneille, par une nouvelle faiblesse, moins excusable encore, ne put se retenir de laisser éclater enfin ses sentiments véritables, dans le sonnet suivant :
Sous ce marbre repose un monarque sans vice, Dont la seule bonté déplut aux bons François; Ses erreurs, ses écarts vinrent d'un mauvais choix, • j Dont il fut trop longtemps innocemment complice.