‹ Corneille, Rotrou, MoliereChapitre 30 sur 68 · Ce texte se trouve à la Bibliothèque Nationale · texte numérisé non relu

Ce texte se trouve à la Bibliothèque Nationale

Sous ce tombeau repose un Roi qui fut sans vice, Dont la seule bonlé fit tort aux bons F'^ançois, Et qui pour tout pénhé ne fit qu'un mauvais choix. Dont il fut à la fois et victime et complice.

L'ambition, l'orgueil, la fraude, l'avarice, Saisis fie son iiouvoir, nous donnèient des lois ; Et, bien qu'il fût en soi le plus juste des rois, Son règne fut pourtant celui de l'injustice.

Craint de tout l'univers, esclave dans sa Cour,

Son tyran et le nôtre à peine sort du jour,

Que jusque dans sa tombe il le force à le suivre.

Jamais de tels mdhours furent-ils entendus? Apiès tronLc-lrois ans sur le trône perdus. Commençant à régner, il a cessé de vivre.

est de mon devoir de déclarer que, tout bien pesé, i'incliue tort à ne point la partager. L'homme qui a écrit le quatrain, sans que rien l'y forçât, a-t-il pu écnre le sonnet quelques mois après? Il y a là, ce me semble, une invraisemblance morale qui va jusqu'à l'impossibilité.

Les critiques et Observateurs du Cid, comme parle l'Académie dans ses Sentiments, avaient reproché à Corneille de n'être qu'un traducteur, de manquer d'invention. 11 répondit en composant les cinq actes d'Horace avec trois ou quatre pages de Tite-Live^ les cinq actes de Cinna avec deux pages de Sénèque. C'est à quoi Boileau fait allusion lorsqu'il dit :

Au Cid persécuté Cinna doit sa naissance.

C'est ainsi que Sophocle, avec neuf vers du deuxième chant de V Iliade, — 717 à 725, — compose toute une tragédie, Philoctèle, une de ses plus belles ; c'est ainsi que Molière, avec une petite ode d'Horace, Donec gratus eram tibi, fait sa comédie du Dépit amoureux.

ÉtudiDns la différence des procédés du drame et des procédés de la tragédie, les avantages du premier système et les inconvénients du second.

Vous connaissez le sujet d'IIoj'ace, tel qu'il nous a été transmis par l'histoire plus ou moins fabu-

ISn LE ROMANTISME DES CLASSIQUES

leuse de Tite-Live : pour terminer une guerre entre Rome et Albe, on convient de choisir trois Romains et trois Albains qui lutteront ensemble, l'issue de la lutte décidera laquelle des deux nations doit obéir à l'autre. Deux des trois Horaces qui représentent Rome sont tués d'abord; mais le troisième, resté seul, vient cependant à bout de vaincre les trois Curiaces. Au moment où il revient, fier de sa victoire, il est accueilli par les malédictions imprudentes de sa sœur Camille, qui était fiancée à l'un des Curiaces : il la tue. Cité pour ce meurtre devant le tribunal des Duumvirs, et condamné par eux, il est absous par le Peuple. Voilà ce que donnait l'histoire : sujet assez mince, et que Corneille, gêné à la fois par les règles arbitraires et par les conditions matérielles du théâtre de cette époque, était forcé d'amincir encore en un sens, mais pour l'accroître d'autant dans un autre.

En effet, à peu près de même que Rome et Albe, dans cette légende, se font représenter chacune par trois hommes seulement. Corneille à son tour fait représenter, pour ainsi dire, les trois Horaces par un seul, les trois Curiaces par un seul aussi.

Déjà, dans le Cid, notre poète, au lieu de donner à Don Diègue trois fils comme avait fait Guillem de Castro d'après la Chronique et le Romancero, ne lui on a donné qu'un seul, Rodrigue. Simplification, mais abstraction, tel est le caractère de la tragédie

du xvii^ siècle. Elle est ultra-idéaliste ; toute l'actioa se passe dans l'âme des personnages. De notre temps c'est trop souvent l'excès contraire : il y a plus d'allées et de venues que d'action véritable.

Pourquoi Corneille procéda-t-il ainsi ? Premièvement. s'il eût mis sur la scène trois Horaces frères et trois Curiaces, la difficulté de créer six caractères différents, au lieu de deux, et de faire agir ces six personnages, outre tous les autres, eût été considérable. Je crois^ cependant, qu'elle n'eût arrêté ni Guillem de Castro, ni Shakspeare. En second lieu, il eût été plus difficile encore de trouver, en ce temps-là, autant d'acteurs capables de les jouer. On manquait même de comparses, ainsi que l'atteste le passage suivant de VExamcn du Cid par Corneille; « J'ai négligé, au troisième acte, de donner à Don Diègue, pour aide à chercher son fils, aucun des cinq cents amis qu'il avait chez lui. Il y a grande apparence que quelques-uns d'eux l'y accompagnaient, et même que 1 quelques autres le cherchaient pour lui d'un autre ! côté ; mais ces accompagnements inutiles de personnages qui n'ont rien à dire, puisque celui qu'ils accompagnent a seul l'intérêt de l'action , ces sortes d'accompagnements, dis-je, ont toujours mauvaise grâce au théâtre, et d'autant plus que Us comédiens n'emploient à ces personnages muets que leurs moucheurs de chandelles et leurs valets, qui ne savent quelle posture tenir. »

^ Il

Dans le théâtre de nos jours, qui n'a pas les mêmes impossibilités matérielles, ni les mêmes abstractions et conventions morales, on trouverait tout-à-fait étrange de ne voir paraître dans la pièce qu'un seul des trois Horaces et qu'un seul des trois Curiaces ; on admettrait difficilement, ou pour mieux dire on n'admettrait pas du tout cette réduction excessive et invraisemblable ; on voudrait absolument voir les trois Horaces et les trois Curiaces, sauf à faire parler l'un des trois, de chaque côté, plus que les deux autres.

Ce n'est pas tout que cette réduction des trois Horaces en un, et des trois Curi<ices en un ; pour continuer ce système d'abstraction, la lutte même de CCS deux hommes substitués aux six comme les six aux deux nations entières, cette lutte, déjà réduite à ce point, se passera-t-elle du moins en action ? Nullement. Elle se passera toute en récits, ou, pour mieux dire, en fragments de récits ; et les intervalles de ces fragments seront remplis par des conversations. J'appelle conversations des dialogues qui ne servent pas à l'action dramatique, qui ne font rien ni pour le nœud ni pour le dénouement, et qu'on pourrait supprimer sans nuire à la pièce, si ce n'est que les actes en deviendraient trop courts.

Mais, en revanche, le poète supplée par la grandeur des sentiments et la force des caractères à l'insuffisance de l'action.

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Il s'agit encore ici, comme dans le Cid, d'une lutte entre l'amour et le devoir. En effet, un des Curiaces vient d'être fiancé à Camille, sœur du jeune Horace, lorsque la querelle de leurs nations, *)t l'honneur auquel ils sont appelés de représenter chacune d'ehes, vient les forcer à combattre les uns contre les autres ; péripétie analogue à celle que produit, dans le Cid, la querelle entre les pères des deux fiancés. Curiace dit :

J'aime encor mon honneur, en adorant Camille,

comme Rodrigue pourrait dire ;

J'aime encor mon honneur en adorant Chimène.

Le même sentiment d'héroïsme qui remplit la tragi-comédie du Cid, anime également la tragédie d'Horace. Il éclate d'abord dans le beau dialogue enlre Horace et Curiace, lorsqu'ils viennent d'être désignés pour combattre en face l'un de l'autre. Horace est âpre, impitoyable, un peu sauvage; c'est un Romain fils de la louve, un louveteau :

Albe vous a nommé, je ne vous connais plus.

Curiace a des sentiments non moins nobles, non moins fermes, mais sa fermeté, à lui, n'exclut pas l'humanité:

Je vous connais encore, et c'est ce qui me tue.

Ce même sentiment d'héroïsme éclate surtout à i'arrivée du vieil Horace ;

Qu'est ceci, mes enfants? écoutez-vous vos flammes. Et perdez-vous encor le temps avec des femmes? Prêts à verser du sang, regardez-vous des pleurs? Fuyez, et laissez-les déplorer leurs malheurs!...

Cette grandeur véritable n'est point farouche comme celle du jeune Horace ; elle ne rougit point d'être sensible. En effet, tout en interrompant leà adieux des deux jeunes hommes pour les envoyer au combat, et tout en les exhortant à bien faire, le vieux Romain leur dit :

Allez, vos frères vous attendent; Ne pensez qu'aux devoirs que vos pays demandent.

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