‹ Corneille, Rotrou, MoliereChapitre 31 sur 68 · CURIACE · texte numérisé non relu

CURIACE

Quel adieu vous dirai-je, et par quels compliments...

Il va ajouter : « Vous saluerai-je? » C'est-à-dire r « Vous appellerai-je encore mon beau-père? Suis-je encore votre gendre? » — Le vieil Horace l'interrompt et, avec une émotion contenue, mafs d'autant plus touchante, lui répond :

Ah! n'attendrissez point ici mes sentiments! Pour vous encourager, ma voix manque de termes; Mon cœur ne forme point de pensers assez fermes; Moi-même, en cet adieu, j'ai les larmes aux yeux ; Faites votre devoir, et laissez laire aux dieux !

Voilà le langage de l'héroïsme véritable, qui ' n'exclut pas l'humanité. Il a, d'ailleurs, répondu d'avance à la question de Curiace, en le nommant,

lui et Horace, « mes enfants », au moment même où il les envoie combattre l'un contre l'autre.

Le combat s'engage dans l'intervalle du deuxième au troisième acte, et continue pendant le troisième. Mais tout se passe en récits. Lorsque Julie quitte Sabine et Camille en leur disant :

Adieu, je vais savoir comme enfin tout se passe,

on lui crierait presque : « Attendez I j'y vais avec vous.» De ces récits substitués à l'action résultent plusieurs invraisemblances très graves, rachetées, il est vrai, par de grandes beautés morales et oracoires. Les beautés appartiennent au poète; les défauts, au système dramatique. Ainsi est-il admissible que le vieil Horace n'assiste pas au combat de ses trois fils? C'est sur cette invraisemblance radicale que repose toute la pièce. Cet artifice, en effet, donne lieu à la méprise de Julie au sujet du combat inachevé, et aux péripéties qui en résultent. Deux des trois Horaces ont été tués, le troisième prend la fuite devant les trois Curiaces : est-il admissible que Julie quitte à îe moment même le rempart d'où elle assiste au îombat, pour s'empresser d'aller porter au père ^,ette sinistre nouvelle, lorsque, en restant une ou leux minutes de plus, elle eût vu comme to^it le nonde que cette fuite n'était qu'un stratagènie ha- )ile pour diviser la lutte et vaincre successivement es trois adversaires? Mais, sans cet incident, qu'on •eut appeler aussi un stratagème de l'auteur, ana-

i86 LE ROMANTISME DES CLASSIQUES

Jogue à celui de son héros, nous n'aurions pas l'admirable désespoir du vieil Horace trompé par ce récit, nous n'aurions pas le sublime Qu'il mourût i Toujours est-il qu'on achète bien cher, par un« véritable impossibilité morale, cette scène admirable •*

LE VIEIL HORACE

Nous venez-vous, Julie, apprendre la victoire?

JULIE I

Mais plutôt du combat les funestes effets ! Rome est sujette d'Albe, ot vos fils sont défaits; Des trois, les deux sont morts ;

(Montrant Sabine)

son époux seul vous reste.

LE VIEIL HORACE

0 d'un triste combat effet vraiment funeste I

Rome est sujette d'Albe ! et pour l'en garantir

Il n'a pas employé jusqu'au dernier soupir!

Non, non, cela n'est point, on vous trompe, Julie :

Rome n'est pas sujette, ou mon fils est sans vie :

Je connais mieux mon sang, il sait mieux son devoir.

JULIE

Mille, de nos remparts, comme moi l'ont pu voir : Il s'est fait admirer tant qu'oat duré ses frères ; Mais, comme il s'est vu seul contre trois adversaires Près d'être enfermé d'eux, sa fuite l'a sauvé.

LE VIEIL HORACE

Et nos soldats trahis ne l'ont point achevé?

Dans leurs rangs à ce lâche ils ont donné retraite ?

tu ROMANTISME DES CLASSIQl ES 187

JULIE

Je n'ai rien voulu voir après cette défaite.

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