CAMILLE
0 mes frères !
LE VIEIL HORACE
Tout beaul ne les pleurez pas tous:
Deux jouissent d'un sort dont leur père est jaloux: Que des plus nobles fleurs leur tombe soit couverte; La gloire de leur mort m'a payé de leur perte ; Ce bonheur a suivi leur courage invaincu, Qu'ils ont vu Rome libre autant qu'ils ont vécu, El ne l'auront point vue obéir, qu'à son prince, Ni d'un État voisin devenir la province. Pleurez l'autre, pleurez l'irréparable affront Que sa fuite honteuse imprime à notre front; Pleurez le déshonneur de toute notre race Et lopprobre éternel qu'il laisse au nom d'Horace !
JULIE
Que vouliez-vous qu'il fît contre trois ?
LE VIEL HORACE
Qu'il mourût!
Ou qu'un beau désespoir alors le secourût.
Voltaire, à tort, trouve faible ce dernier vers ^rès l'éclair du Qu'il mourût I Mais on lui a répondu, fort justement, qu'après ce cri du patriotisme romain, le père à son tour laisse parler son cœur. « C'est Rome qui a prononcé Qu'il mourût i c'est la nature qui, ne renonçant jamais à l'espérance, ajoute tout de suite :
Ou qu'un beau désespoir alors le secourût I
Je veux bien que Rome soit ici plus sublime que la nature... Mais la nature n'est pas faible quand elle dit ce qu'elle doit dire... Non seulemeut ce vers n'est pas répréhensible, mais il est assez heureux ^ » Nous sommes donc, sur ce point, du sentiment de La Harpe ; mais non sur la suite, qui regarde l'artifice dramatique de l'erreur de Julie : qu'il soit ingénieux, on ne le nie pas ; qu'il ait été nécessaire pour pouvoir composer une tragédie avec un événement aussi peu fertile en matière que celui d'un simple combat, nous l'admettons ; mais qu'on ne vienne point nous dire que c'est là « une simple méprise très naturelle ^ ». Oh! que non pas ! Elle est, au contraire, tout ce qu'il y a de moins naturel et de plus invraisemblable. Julie est de la maison et de la famille ; elle ne doit avoir et n'a en effet que des sentiments d'affection pour tous ceux qui la composent : on ne saurait donc invoquer cette raison que les mauvaises nouvelles trouvent toujours de prompts messagers ; il n'y a aucune malice dans son fait. Par conséquent, on en revient toujours à se demander comment elle a pu quitter dans un tel instant le rempart et la vue du combat.
L'invraisemblance redouble et s'aggrave lorsqu'on voit que le père n'est pas encore détrompé à l'acte suivant. Est-il possible que le père des Horaces