Idem
"i'ait reçu aucune information nouvelle? Comment fui seul ignore-t-il ce que sait Rome toui entière : que cette fuite de son fils était une ruse, et que cette ruse a été couronnée de succès, et que son fils, vainqueur, a vengé la mort des deux autres, et donné à Rome la suprématie sur Albe? Comment est-il possible que Julie, qui avait été si prompte à apporter la mauvaise nouvelle, ne l'ait pas été autant à donner la nouvelle meilleure qui a dû lui arriver de toutes parts ? Que répondre à cela, sinon que le poète, entermé dans le système dramatique de Heinsius et de l'abbé d'Aubignac, n'a pas trouvé d'autre moyen pour développer un sujet trop exigu, et qui, même ainsi, ne lui a fourni que trois actes; de sorte qu'à ce premier sujet il a du en coudre un second, le meurtre de Camille tuée par son frère, pour faire le quatrième acte ; et un autre encore, les plaidoyers et le jugement, pour remplir le cinquième?
Il faut donc absoudre le grand Corneille d'avoir fait comme son héros, d'avoir trompé le spectateur par une ruse : il divise l'action pour la prolonger et venir à bout de ses cinq actes, comme Horace divise son combat, pour le prolonger aussi et venir à bout de ses trois adversaires.
On doit, d'ailleurs, reconnaître qu'il obtient ainsi des péripéties qui donnent lieu à des développements très éloquents et à des vers sublimes.
Permettez-moi, pour plus de netteté, de résumer en une sorte de bilan, les défauts et les beautés de cette tragédie.
Les défauts sont :
1» Les récits substitués à l'action ; i
2° Les conversations de remplissage;
3" Les invraisemblances résultant des artifices imaginés pour étendre le sujet;
4° Le manque d'unité de ce sujet, composé de trois actions diverses et successives; à savoir: le combat des trois contre trois, avec ses péripéties; le meurtre de Camille ; la mise en jugement du jeune Horace.
Lus beautés sont:
Au deuxième acte, l'admirable dialogue de Curiace et d'Horace ;
Au troisième, la grande péripétie causée par la nouvelle erronée de la défaite (Qu'il mourût);
Au quatrième, le récit de la lin du combat et de la victoire d'Horace ; puis les imprécations de Camille conlre son frère qui a tué son tiancé;
Au cinquième, le beau plaidoyer du vieil Horace pour son fils ;
Enfin et surtout, l'esprit d'héroïsme qui remplit la pièce et qui se comnmnique des personnages aux spectateurs, et cette éloquence poétique qui est un des traits de physionomie de notre théâtre classique du xvii'' siècle,
En terminant cette analyse ôi'Uorace, notons que^ dans l'année 1639, où il composa cette tragédie, Corneille perdit son père. Qui sait s'il ne trouva ])as dans sa douleur même et dans son amour filial, par Je besoin id'honorer cette chère mémoire, quelques-uns des beaux traits dont il peignit le vieil Horace?
Il y a lieu peut-être de rapprocher ici Corneille et Shakspeare, en comparant les caractères du vieil Horace et du jeune Horace, d'une part, avec ceux de Talbot et de son fils, de l'autre, dans le drame d'Henri VI, et de faire voir que, si les deux systèmes dramatiques sont bien différents, le souffle héroïque est le même.
Talbot, blessé sur le champ de bataille près de Bordeaux, exhorte son fils à se retirer plutôt quft de se faire prendre. Le jeune homme refuse obstinément.
TALBOT
Cher enfant, monte le plus vif de nos chevaux, et je vais te dire le moyen d'échapper par une course rapide. Allons, pas un moment à perdre !
LE FILS
Mon nom est-il Talbot? siiis-je votre fils? Et vous voulez que je fuie ! Oh ! si ma mère vous est cher-, ne déshonorez pas son nom et sa vertU; en faisant de moi un fils indigne de vous deux ! Le monde dirait : v^ Il n'est pas du sang de Talbot, celui qui a fui lâchement, quand le noble Talbot restait I »
TALBOT
Fuis pour venger ma mort, si je suis tué.
LE FILS
Qui fuit ainsi, ne reviendra jamais au combat.
TALBOT
Si nous restons tous deux, nous périrons tous deux.
LE FILS
Eli bien ! que ce soit moi qui reste, et vous, mon père, sauvez-vous. Grande serait votre perte ; grand doit être le soin de votre vie. Mon mérite est inconnu, et on ne perd rien en moi. Les Français seraient peu fiers de ma mort, ils le seraient de la vôtre. En vous toutes nos espérances seraient perdues. La fuite ne peut ternir la gloire que vous avez acquise; elle me déshonorerait, moi qui n'ai pas fait mes preuves. Tout le monde dira que vous n'avez fui que pour mieux vaincre ; mais, de moi, on dirait : « Il a eu peur. » Plus d'espoir que jamais je tienne ferme, si à la première affaire je fuis et me sauve. Mon père, je demande à genoux la mort, plutôt qu'une vie préservée par l'infamie !
TALBOT
Tu veux donc qu'une même tombe ensevelisse toutes les espérances de ta mère ?
LE FILS
Oui, plutôt que de déshonorer le sein qui m'a portél
TALBOT
Au prix de ma bénédiction, je t'ordonne de partir.
LE FILS
Pour combattre l'ennemi, oui ; mais non pour V fuir.
TALBOT
Si lu vis, ton père ne meurt pas tout entier.
LE FILS
Ce que j'en sauverais serait déshonoré.
TALBOT
La gloire que tu n'as pas encore, tu ne peux la perare.
LE FILS
J'ai la vôtre ! Irai-je la flétrir par ma fuite?
TALBOT
L'ordre de ton père sera ta justification.
LE FILS
Tué, vous lie serez pas là pour me rendre témoignage. — Si la mort est imminente, sauvons-nous ensemble.
TALBOT
Laisser mes soldats combattre et mourir sans moi ? Jamais une telle infamie ne souillera ma vieillesse!
LE FILS
Et vous voulez qu'elle souille ma jeunesse ? Il n'est pas plus possible de séparer votre fils de vous, que vous ne pouvez vous-même vous partager en deux. Restez, partez : faites ce qu'il vous piaira ; je ferai ce qae vous ferez. Je ne veux pas vivre, si mon père meurt.
Eh bien! reçois donc ici l'adieu de ton père, cher fils, dont la vie doit s'éteindre dans cette journée ! Viens combattre et mourir ensemble; et que des champs français nos deux âmes s'envolent ensemble vers le ciel!
Assurément cela est digne de Corneille. Et cependant me permettrez-vous d'ajouter que, dans Corneille, un père n'eût jamais commencé par conseiller à son fils la fuite? Le vieil Horace commence par: Qu'il mourûti... Que conclure de cette différence? C'est que Shakspeare, tout en sachant aussi bien que Corneille donner à ses héros des sentiments sublimes se tient plus près que lui de la nature. Et, c'est ce que fait aussi Euripide dans le rôle d'Iphigénie, plus près de la nature que ce môme personnage dans la tragédie de Uacine. Et c'est que fait aussi Homère : dans Y Iliade, le brave et intrépide Ajax, au milieu d'un combat, ayant un grand nombre de Troyens contre lui, n'hésite point à reculer et à fuir, afin de se réserver pour des occasions meilleures. Il fuit donc, « semblable, dit le poêle, à un âne, que poursuivent des paysans x». De même, dans Shakspeare, le père dit d'abord au fils de s'échapper pour le moment, afin de pouvoir prendre sa revaiicha plus tard. Mais Corneille est tout d'une pièce, droit et debout dans l'idéal.
La grandeur morale, qui anime la tragédie d'//orace, fait de cette œuvre, malgré les défauts résul-
tant du système dramatique imposé au poète, une de ses plus belles^ la plus belle peut-êlre après le CiO. mais à une grande distance cependant, quoi qu'on ait voulu dire. S' dans Horace il y a l'héroïsme, il y avait dans le Cid l'héroïsme et l'amour; il y avait Chimène en l'ace de Rodrigue ; et la tendresse et la grâce familière, et le sourire mêlé aux pleurs; il y avait les mœurs chevaleresques, plus proches des spectateurs modernes, plus analogues à leur nature; il y avait ce charme, celte fleur de jeunesse, qui dans Horace n'apparaissent qu'à peine, en la physionomie de Curiace, et peut-être en celle de Camille, encore bien farouche cependant.
Bref, par la persécution du Cid, nous voilà voués aux Romains. Quatorze ans après seulement, Corneille essayera de revenir au drame espagnol et hasardera quelques timides réclamations en faveur de ce genre mixte, moins monotone que la tragédie. Pour le moment, c'en est fait, la tyrannie absurde des trois unités triomphe : très grand malheur pour le théâtre français. Le Cid entrait dans la voie vraie, dans la voie moderne, celle du drame, sous le nom de tragi-comédie. Persécuté pour son chef-d'œuvre, Corneille s'arrête, puis rebrousse chemin, se jette dans la voie fausse, dans les sujets anciens, dans la tragédie pure, genre de convention et système abstrait. Au lieu d'une physionomie nationale, notre théâtre du dix-septième siècle prend un carac-
tère archéologique, composite et artificiel. En transportant sur la scène française les personnages romains et grecs, les auteurs sonl forcés de les accommoder au goût de la nation et de la Cour, de les modifier volontairement et involontairement. Transactions malheureuses, dans lesquelles on a dépensé beaucoup do génie et d'esprit pour faire des pièces et des personnages qui ne sont, à vrai dire, ni anciens ni modernes, ni romains ni français, ni grecs ni parisiens, mais qui se font pardonner et se sauvent par de belles analyses morales des passions et par le style.
Toujours est-il qu'en admirant ce que ces grands poètes ont fait, on ne peut s'empêcher de regretter ce qu'ils auraient pu faire bien au-delà, dans un système dramatique moins arbitraire et moins étroit.