SEPTIÈME LEÇON LE MENTEUR
LARCON, CORNEILLE
Lorsqu'à vant le chef-d'œuvre de Corneille, k Cid, nous avons étudié ses essais dramatiques, vous avez vu qu'il s était fait connaître d'abord comme poète comique à peu près exclusivement, — par une demi-douzaine de pièces qui ne faisaient prévoir, ni au public, ni à lui-même, qu'il serait un jour beaucoup plus célèbre en qualité de poète tragique. Vous vous rappelez Mélite, Clitandre, la Veuve ou le Traître puni, la Galerie dr Palais ou l'Amie rivale, la Suivante, la Place Royale. Cinq de ces pièces sont des comédies pures •. Clitandre seul est une tragi-comédie. Enfin^ à vingt-neuf ans. Corneille donne une tragédie, Médée^
imitée de Sénèque, un Espagnol du temps de Néron; puis, à trente ans, le Cid, imité d'un autre Espagnol, Guillem de Castro. C'est alors, alors seulement, qu'il devient célèbre aussi comme poète tragique.
Cependant il n'a pas renoncé au genre comique : six ans après, en 1642, il redonne une comédie, qui est son chef-d'œuvre en ce genre, comme le Cid dans l'autre : le Menteur. Cette pièce est imitée encore d'un Espagnol, Alarcon. « Étant, dit-il, obligé (c'est-à-dire redevable) au genre comique de ma première réputation, je ne pouvais l'abandonner tout à fait sans quelque espèce d'ingratitude. Il est vrai que, comme, alors que je me hasardai à le quitter, je n'osai me fier à mes seules forces, et que, pour m'élever à îa dignité du tragique, je pris l'appui du grand Sénèque, à qui j'empruntai tout ce qu'il avait donné de rare à sa Médée, ainsi, quand je me suis résolu de repasser du héroïque * au naïf, je n'ai osé descendre de si haut sans m'assurer d'un guide, et me suis laissé conduire au (par ie) fameux Lope de Vega (ceci est une erreur, nous allons l'expliquer), de peur de m'égarer dans les détours de tant d'intriques (sic) que fait notre Menteur. »
Cette dernière raison n'est que spécieuse ; la vraie raison, c'est qu'il trouvait la pièce de bonne
1. Le A, à cette époque, était encore aspiré dans héroïque^ comme dans héros.
prise, comme colle du Cid. Plus tard, dans l'Examen du Menteur, il s'en expliquera un peu plus franchement.
Ainsi le génie de Corneille, et peut-être M; de Châlon, le poussaient vers l'Espagne. C'est à la littérature espagnole, il faut le reconnaître, que la nôtre est redevable, en grande partie, de plusieurs de ses chefs-d'œuvre: le Cid, le Menteur, Don Juan, Gil Blas ; et c'est avec le secours de l'Espagne que Corneille a eu la double gloire d'ouvrir la voie, en France, à la vraie comédie, comme à la vraie tragédie. En effet, « il y a, dit Voltaire, autant de distance de Mélite au Menteur que de toutes les comédies de ce temps-là à Mélite. Ainsi Corneille a réformé la scène tragique et la scène comique ».
Voici maintenant l'explication de l'erreur que nous avons tout à l'heure signalée. Corneille avait rencontré dans un recueil de pièces espagnoles, dont plusieurs étaient de Lope de Vega, une pièce intitulée: la Verdad sospechosa, « la Vérité suspecte », c'est-à-dire la vérité rendue ou devenue suspecte, la vérité décréditée par les mensonges. — Il y a sur cette idée une fable de Phèdre ^, imitée par La Fontaine. — Corneille crut que cette pièce,
1. Lupus et Vulpes, judice Simio, dont la morale est contenue dans, les deux premiers vers :
Quicumque turpi fraude semel innotuit, Etiam si verum dicat, amittit fidem.
C'est tout à fait le sens du titre delà comédie d'Alarcon
comme les autres du même recueil, était de Lope de Vega, dont le nom retentissait par- dessus les Pyréuées jusqu'en France. Cela peut-être l'engagea à faire une imitation de cette comédie.
« Ce n'est ici, continue-t-il, qu'une copie d'un excellent original qu'il (Lope) a mis au jour sous le titre de la Verdad sospechosa ; et, me fiant sur notre Horace, qui donne liberté de tout oser aux poètes ainsi qu'aux peintres, j'ai cru que, nonobstant la guerre des deux couronnes, il m'était permis de trafiquer en Espagne. Si cette sorte de commerce était un crime, il y a longtemps que je serais coupable, je ne dis pas seulement pour le Cid, où je me suis aidé de Guillem de Castro, mais aussi pour Médée et pour Pompée même, où, pensant me fortifier du secours de deux Latins, j'ai pris celui de deux Espagnols, Sénèque et Lucain étant tous deux de Cordoue. Ceux qui ne voudront pas me pardonner cette intelligence avec nos ennemis, approuveront du moins que je pille chez eux ; et, soit qu'on fasse passer ceci pour un larcin, ou pour un emprunt, je m'en suis trouvé si bien, que je n'ai pas envie que ce soit le dernier que je ferai chez eux.».
Tout cela est agréablement tourné, et prévient cette fois, avec adresse le reproche de plagiat. Il vous souvient que Corneille n'avait pas été toujours aussi prudent.
A qui appartenait cette pièce espagnole, la Vet'dad sospechosa? Ce n'était pas à Lope de
Vega, comme l'avait cru d'abord Corneille; ce n'était pas non plus à Francesco de Rojas, comme !e crut un critique de l'époque impériale, Victorien Fabrc. Elle est l'œuvre de Juan Ruiz de Alarcon, qui avait fait représenter cette pièce quelques années avant le Cid.
Corneille, plus tard, reconnut son erreur. Dans l'Examen du Menteur, qu'il fit vers 1660, il s'exprime ainsi ; « Cette pièce est en partie traduite, en partie imitée de l'espagnol. Le sujet m'en semble si spirituel et si bien tourné, que j'ai dit souvent que je voudrais avoir donné les deux plus belles que j'aye faites, et qu'il fût de mon invention. On l'a attribué au fameux Lope de Vega; mais il m'est tombé depuis peu entre les mains un volume de Don Juan d' Alarcon, oîi il prétend que cette comédie est à lui, et se plaint des imprimeurs qui l'on fait courir sous le nom d'un autre. Si c'est son bien, je n'empêche pas qu'il ne s'en ressaisisse. De quelque main que parte cette comédie, il est constant qu'elle est très ingénieuse, el je n'ai rien vu dans cette langue qui m'aye satisfait davantage. J'ai tâché de la réduire à notre usage et dans nos règles... »
Né vers le commencement du dix-scplième siècle, au Mexique, de sang espagnol, Juan Ruiz de Alarcon y Mondoza vint en Europe vers 16:21, occupa à Madrid une charge de l'ordre judiciaire, se mêla aussi de finances, et, en même temps, coin-
posa des comédies. Il en publia une vingtaine, en deux volumes, l'un en 1628 à Madrid, l'autre en 1634 à Barcelone, et mourut en 1639. Quelque? mauvaises épigrammes de ses contemporains don-< nent lieii de croire qu'il n'était ni beau ni bien fait : l'une dit que cet orgueilleux « prend sa bosse pour le mont Hélicon » ; l'autre, que « Pelion et Ossa mis l'un sur l'autre n'égaleraient point la bosse de sa vanité. « Il paraîtrait que ce bossu homme d'esprit avait autant d'orgueil que de lalent. Dans une de ses préfaces, il parle au public (al volgo) en ces termes : « Canaille ! bêle féroce ! c'est à toi que je m'adresse ! Je ne dis rien aux gentilshommes, qui me traitent mieux que je ne désire. Je te livre mes pièces: fais-en ce que ta fais des bonnes choses : sois injuste et stupide à ton ordinaire. Elles te regardent en face et te bravent : leur mépris pour toi est souverain. Elles ont traversé tes jongles (le parterre). Elles iront te chercher dans tes repaires . Si tu les trouves mauvaises, tant pis pour toi : c'est qu'elles sont bonnes. Si elles te plaisent, tant pis pour moi : c'est qu'elles ne valent rien. Paye -les, brute, je me réjouirai de t'avoir coûté quelque chose. »
Dans une autre préface, plus fine et pius discrète, celle de 1^4, — à laquelle Corneille vient de faire allusion, — Alarcon réclame la propriété de la comédie que nous allons étudier, et de quelques autres, usurpées par des libraires, et publiées, diUl,
SOUS des noms plus illustres. Par un singulier jeu du hasard, que fait remarquer M. Deraogeot ', Alarcon dans cette revendication « nomme, sans le savoir, son illustre iuiilateur français, quand il se plaint de voir quelques-unes de ses œuvres et, entre autres, la Verdad sospechosa, parer de leurs plumes d'autres corneilles »; comme nous dirions: d'autres geais; mais l'Espagnol dit : plumas de otras cornejas.
Au reste, cette préface est, avons-nous dit, de l'année 1634, et l'imitation de Corneille n'arrive qu'en 1642; et Alarcon, probablement, ne connaissait même pas l'existence de Corneille.
La pièce espagnole est à la fois une comédie de caractère et une comédie d'intrigue assez compliquée, un imbroglio de galanterie. Corneille n'a gardé de l'intrigue que ce qui lui a paru indispensable; il a fait une réduction, comme pour le Cid. Ni le goût français extrêmement amoureux de la simplicité et de la clarté, ni les terribles règles des trois unités (qu'il viole un peu cependant) ne lui permettaient, sans doute, d'oser davantage. Il faut dire tout de suite et sans vouloir y insister, que le peu qu'il a conservé de l'inlrigue espagnole ne produit pas une action suffisante : la pièce a beau changer plusieurs fois de lieu ; elle piétine plutôt qu'elle ne marche. La plupart des défauts et de»