‹ Corneille, Rotrou, MoliereChapitre 35 sur 68 · Histoire dei Litléralures étrangères, Espagne · texte numérisé non relu

Histoire dei Litléralures étrangères, Espagne

obscurités qu'on y remarque proviennent de celte réduction et de ce raccourci forcé. Dans la pièce espagnole, qui se déploie à l'aise, tout s'explique beaucoup mieux.

Il y a, d'ailleurs, dans l'une comme dans l'autre, des scènes de nuit, des méprises peu vraisemblables , qu'il serait trop long d'analyser. Mais quelques parties excellentes, un dialogue naturel et facile, l'imagination féconde et plaisante du Menteur, les récits bien faits, les descriptions brillantes où se joue sa fantaisie, l'élégance du style, l'agrément et la gaieté, assurèrent à la pièce française, comme à la pièce espagnole, un succès des plus vifs.

Je n'entreprendrai point le parallèle complet de l'une et de l'autre, cela nous entraînerait trop loin; quelques rapprochements suffiront.

Corneille fait son possible pour « dépayser le sujet et l'habiller à la française ». Chez Alarcon, la scène est à Madrid ; chez notre poète, elle est à Paris. A Madrid, elle présente, selon les besoins de l'action, six tableaux divers ; à Paris elle est, au premier acte, dans le jardin des Tuileries ; aux actes suivants, à la Place Royale, d'abord dans la maison de Clarice, puis dans la Place elle-même. Vous n'avez pas oublié que la Place Royale, récemment bâtie, était alors le quartier à la mode; nous l'avons dit et explinué à propos de la comédie de Corneille portant précisément ce titre: la Place Royale.

Voilà pour le lieu de la scène. — Quant à la durée de l'action, elle est à peu près de trente-six heures dans la pièce française: ici, par conséquent, comme dans le Cid, Corneille se soustrayait tout doucement au joug des fameuses uaités, et en cela se montrait novateur autant qu'on le pouvait être alors .

Le héros d'Alarcon, le jeune Garcia, sort des écoles de Salamanque; dans Corneille, le jeune Dorante arrive de l'Université de Poitiers, où il vient de l'aire son droit. Il demande à son valet, Cliton, Parisien de vieille roche et qui n'a jamais quitté la grand'ville, de le mettre un peu au courant des habitudes, des usages, de la mode.

Car Paris, après tout, est bien loin de Poitiers. Le climat différent veut une autre méthode ; Ce qu'on admire ailleurs est ici hors de mode. J'en voyais, là, beaucoup passer pour gens d'esprit, Et faire encore état de Chimène et du Cid, Estimer de tous deux la vertu sans seconde, iQui passeraient ici pour gens de l'autre monde Et se feraient siffler, si dans un entretien 'Ils étaient si c^rossicrs que d'en dire du bien ! Chez les provinciaux, on prend ce qu'on rencontre; Et là, faute de mieux, un sot passe à la montre ; Mais il faut à Paris bien d'autres qualités : l'Jn ne s'éblouit point de ces fausses clartés; ît tant d'honnêtes gens que l'on y voii ensemble C'eut qu'on est mal reçu, si l'on ne leur ressemble.

• Vous voyez, par le passage sur Chimène et le

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Cid, que Corneille, en 1642, six années après la bataille^ avait encore sur le cœur les persécutions et les injures que son chef-d'œuvre lui avait attirées. Paris cependant, contrairement à ce qu'on semble dire ici, avait accueilli le Cid avec un enthousiasme qui durait toujours. Sur qui donc tombe cette ironie? Ce ne peut être que sur l'Académie française qui avait critiqué le Cid par ordre du Cardinal, et tenu la balance à peu près égale entre Corneille et Scudéry. Plus tard l'auteur du Cid supprima ce passage, sans doute quand il fut reçu à l'Académie, ou quand il songea à s'y présenter. A la tirade de Dorante, destinée à faire plaisir aux Parisiens, Cliton réplique par une autre qui est faite pour ne pas mécontenter les provinciaux :

Connaissez mieux Paris, puisque vous en parlez. Paris est un grand lieu plein de marchands mêlés : L'effet n'y répond pas toujours à l'apparence; On s'y laisse duper autant qu'en lieu de France ; Et, parmi tant d'esprits plus polis et meilleurs. Il y croît des badauds autant et .plus qu'ailleurs. Dans la confusion que ce grand nombre apporte, 11 y vient de tous lieux des gens de toute sorte ; Et dans toute la France il est fort peu d'endroits Dont il n'ait le rebut aussi bien que le choix. Comme on s'y connaît mal *, chacun s'y fait de mise. Et vaut communément autant comme il se prise ; De bien pires que vous s'y font assez valoir...

1. C'esl-à-dire, comme les gens se connaissent peu entlH eux daa$ cette grande ville...

« De bien pires que vous », c'est-à-dire de moins élégants et de moins bien tournés ; demiplaisanterie, ou litote : Dorante est, au contraire, très bien tourné et très élégant. Son premier soin a été de se faire habiller de pied en cap au goût du jour. Aussi ne reste-t-il pas longtemps sans rencontrer une bonne fortune. Et voici comment l'aclion s'engage; c'est l'exposition même de la pièce: pendant quil cause avec Cliton, surviennent à l'entrée du jardin des Tuileries deux jeunes femmes, Clarice et Isabelle ; la première fait un faux pas et manque de tomber ; Dorante s'élance, lui présente Ja main pour la soutenir ; la conversation s'engage: et, quoiqu'il la voye pour la première fois, il lui déclare qu'il l'aime depuis longtemps, et qu'il n'a quitté que pour elle les guerres d'Allemagne, où il se distinguait par sa vaillance et dont il lui fait de superbes descriptions. — Dans l'espagnol, Don Garcia dit qu'il arrive du Pérou, où il s'est fort enrichi, et se pose comme une sorte de nabab. II vient pareillement de rencontrer les deux jeuues dames dans un lieu qui est le rendez-vous de la belle compagnie à Madrid, les Argenteries, las Platerias, ou la rue des Orfèvres. L'aclion débute de la même manière, ou à peu près : Dona lacinta fait un faux pas et tombe (chez Corneille, elle manque seulement de tomber) ; le jeune Garcia saisit l'occasion de donner la main à la dame pour la relever, et aussitôt s'engage une con-

versation fort alambiquée, dans le goût espagnol du temps. Les métaphores castillanes sont des plus emphatiques. En voici un échantillon :

DON GARCIA

Soufflez, Sefiora, que cette main vous relève, si toutefois je suis digne d'être l'Atlas d'un ciel incomparable.

DONA JACINTA

Puisqu'il vous est donné d'y atteindre, vous devez être Atlas en effet.

DON GARCIA i

Autre chose est d'y atteindre, autre chose de l'avoir mérité. Qu'ai-je gagné à toucher la beauté qui m'enflamme, si je n'ai obligation de cette faveur qu'au hasard, et non à votre volonté ? De cette main, il est vrai, j'ai pu toucher le ciel ; mais que m'en revient-il, si c'est parce que le ciel est tombé, et non parce que j'ai été élevé jusqu'à lui?

DONA JACINTA

A queUe fin prend-on la peine de mériter?

DON GARCIA

A fin de parvenir.

DONA JACINTA

Mais parvenir sans passer par les moyens, n'est-ce pas heureuse fortune ?

DON GARCIA

Sans doute !

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DONA JACINTA

Pourquoi donc vous plaindre du bien qui vous est échu, si, n'ayant pas eu le mériter, vous n'en avez que plus de bonheur?

DON GARCIA

C'est que, les intentions étant ce qui donne leur signification aux actes, soit de faveur, soit de dommage, votre main touchée n'est pas une faveur pour moi, si vous l'avez souffert sans l'avoir voulu. Laissezmoi donc regretter qu'en ce bonheur qui m'est échu, j'aie rencontré la main sans le cœur, la faveur sans la volonté. ..

Etc.

La conversation que Corneille a calquée sur cellelà est un peu moins emphatique, mais presque aussi entortillée. — Acte I, scène 2.

Dorante est un esprit fantaisiste, une imagination gaie, qui se plaît à la fiction et meut pour le plaisir, au risque de se créer des embarras. Dès la première occasion, il vient de faire déjà deux bons mensonges. En voici d'autres, tout de suite après : lorsque les deux dames le quittent, — noa sans que Clarice lui ait donné quelque encouragement, ce qui est peut-être un peu bien rapide, — il aperçoit venir deux de ses amis, qu'il n'a pas vus depuis longtemps ; ils s'entretiennent d'une fête sur l'eau, donnée la nuit dernière à une dame, on ignore par qui ; Dorante aussitôt prend la balle

au bond, s'en attribue Thonneur, et sur-le-champ en improvise une description pleine de fantaisie et de grâce. Idée prise de l'espagnol, mais très joliment dév^Joppée. C'est à la scène V du premier acte :

Comme à mes chers amis, je vous veux tout conter : J'avais pris cinq bateaux pour mieux tout ajuster... Etc.

Voilà l'agrément de cette comédie : il réside principalement dans l'imagination des détails, et parfois dans la poésie du style; il est dans l'esprit brillant, la verve élégante, le bien dire, la grâce, le tour. Car, pour le fond de la pièce, il est très mince, et, en vérité de peu d'intérêt : l'intrigue roule sur une méprise de nom, qui n'amène que des situations très froidesi

La question morale du lùensonge est laissée dans l'ombre à dessein pendant la plus grande partie de la pièce, comme n'étant pas propre à l'égayer : elle ne vient en lumière qu'à la fin, par la grande scène du père. Jusque-là, le valet Gliton fait bien quelques objections à Dorante sur ses menteries ; mais il est facile de voir que c'est seulement pour amener des effets comiques ou des répliques plaisantes, comme lorsque Dorante lui répond par ces vers pleins de relief où il lui expose le plaisir qu'il trouve à semer ainsi mille inventions qui déconcertent d'autres hâbleurs:

J'aime à braver ainsi les conteurs de nouvelles ;

Et, sitôt que j'en vois quelqu'un s'imaginer

Que ce qu'il veut m'apprendra a de quoi m'élonner,

Je le sers aussitôt d'un conte imaginaire,

Qui l'étonné lui-même et le force à se taire.

Si tu pouvais savoir quel plaisir on a lors

De leur faire rentrer leurs nouvelles au corps !

Cependant ce n'est encore là qu'un prétexte et un jeu d'esprit ; Dorante, en effet, ne se borne pas à mystifier les conteurs de nouvelles ; c'est lui, au contraire, qui le plus souvent, sans provocation, en invente, et des plus extraordinaires, et c'est lui qui mériterait qu'on les lui fit rentrer au corps.

Voici en deux mots l'imbroglio, assez banal, de la pièce. Géronte, père de Dorante, a formé le dessein de lui faire épouser Clarice, que celui-ci ne connaît point. Dorante, qui l'a rencontrée par hasard comme on vient de le voir, mais qui croit qu'elle se nomme Lucrèce (tandis qu'il croit que Lucrèce se nomme Clarice), refuse le mariage proposé par son père, et, pour excuse, imagine de lui dire qu'il est marié. Il s'agit d'expliquer à l'improvlste comment il a été amené brusquement à ce mariage, sans avoir eu le temps de l'en prévenii . C'est là le second morceau remarquable de la comédie, il se trouve à la scène V du deuxième acte (comme la fête sur l'eau à la scène V du prcmi'jr). Il est trop long pour que nous puissions le lire ici; je vous y renvoie. Ce récit, avec l'autre,

fil et fera toujours le succès de la pièce. La grâce de la fantaisie et la précision des détails, dans ce conte que Dorante est censé inventer à l'inslant même, la vivacité des descriptions qui met les choses sous les yeux, la fertilité, l'enjouement, le style, tout cela, si nouveau alors, et qui le paraît encore après deux cents ans, charma et enleva les spectateurs. Le père, qui semble assez bonhomme pour le moment, mais qui se déploiera plus tard dans sa grandeur, se résigne au fait accompli de ce mariage contracté à son insu, et même exprime à son fils le désir de faire venir sa bru, le plus tôt possible, de Poitiers à Paris. Là-dessus, autre invention de Dorante à la minute : la jeune femme est dans une position intéressante et ne peut voyager ; son père, à elle, ne le permettrait point ! . . .

J'ai laissé, en chemin, d'autres menteries. Alcippe, jaloux et croyant avoir pour rival Dorante après son récit de la fête sur l'oau, le provoque en duel. Heureusement un ami survient et, par un éclaircissement, les réconcilie ; ce qui n'empêche pas Dorante, un peu après, de raconter qu'il a tué Alcippe, dans ce duel qui n'a pas eu lieu ; ou du moins qu'il l'a laissé pour mort sur le terraiu. Mais, Alcippe reparaissant au moment même, Gliton dit à son maître ce joli vers, souvent cité et en quel» que sorte devenu proverbe : \

Les gens que vous tuez se portent assez bien. i

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Ce sont vingt traits de cette sorte, ce style aisé, plaisant, gai, plein de grâce, et si bien assorti au personnage, qui ravirent Paris et la Cour. Et puis des maximes d'un tour heureux, comme celle-ci :

Tel donne à pleines mains, qui n'oblige persoane ; La façon de donner vaut mieux que ce qu'on donne.

Et cette âiïtre, qui est la signification du titre de la pièce espagnole, la Verdad s-rspechosa :

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