‹ Corneille, Rotrou, MoliereChapitre 36 sur 68 · CLITON · texte numérisé non relu

CLITON

Quand un menteur la dit.

En passant par sa bouclie, elle perd son crédit.

A la lin tous les mensonges de Dorante, par leur nombre même, et par ses étourJeries, ses manques de mémoire, ou autrement, se découvrent l'un après l'autre. Le père, indignement trompé pour sa part, et blessé d'avoir été ridiculement pris pour dupe par son lils, vient lui faire de graves reproches. Ici seulement apparaît l'intention morale de la pièce. Vous connaissez tous l'admirable scène où la comédie, sans forcer le ton, s'élève jusqu'à l'accent tragique, et où Géronte enfin, si bonhomme d'abord, parle comme ferait Don Diègue lui-même. C'est encore à Alarcon que Corneille est redevable de ceitc scène ; mais, en la réduisant un peu et en la dégageant de quelques longueurs, il l'a rendue

plus belle et plus éclatante. Vous trouverez peutêtre intéressant de rapprocher et de comparer l'auteur espagnol et l'auteur français. Voici d'abord Ig scène d'Alarcon. Chez lui, le père se nomrae Don Beltran.

DON BELTJIAN

Êtes-vous gentilhomme, Garcia?

DON GARCIA

Je suis votre fils.

DON BELTRAN

Et suffit-il d'être mon fils pour être gentilhomme?

DON GARCIA

Je le pense, seigneur.

DON BELTRAN

Vous vous trompez. Celui-là seul est gentilhomme, qui agit en gentilhomme. Où est la source de la noblesse des grandes maisons ? Dans les illustres actions de leurs chefs. Des hommes sans naissance, dont les actions furent grandes, ont illustré leurs héritiers. C'est la bonne ou la mauvaise conduite qui fait les mauvais et les bons. Est-ce vrai?

DON GARCIA

Que ce soieat les grandes actions qui donnent la noblesse, je ne le nie pas; mais vous ne niez pas non plus que sans elles la naissance la donne aussi.

DON BELTRAN

Si celui qui est né sans illustration peut lacquérit-, n'est-il pas évident que celui qui la possédait de naissance peut la perdre?

LE ROMANTISME DES CLASSIQUES 2i5

DON ■ GARCIA

11 est vrai .

DON BELTRAN

Donc, si vous commettez ae honteuses actions, quoique vous soyez mon fils, vous cessez d'être genlilhomme ; si vos vices vous déshonorent publiquement, le blason paternel importe peu, les illustres aïeux ne servent de rien. Comment se fait-il que la renommée vienne apporter jusqu'à mes oreilles vos mensonges et vos fourberies qui faisaient scandale à Salamanque ? Quel gentilhomme ! et quel néant ! Noble ou vilain, si ce seul mot : « Vous en avez menti », déshonore un homme, que sera-ce donc de mentir réellement et de vivre sans honneur selon les lois humaines et sans avoir le droit de vous venger de celui qui vous di^ ce mot? D'ailleurs avez-vous l'épée assez longue et la poitrine assez dure pour pouvoir vous venger quand c'est toute une ville qui vous le dit ? Se peut-il qu'un nomme ait des sentiments si bas que de devenir esclave de ce vice, sans plaisir et sans profit? Le plaisir amorce les voluptueux ; le pouvoir de l'or subjugue les avares; la gourmandise, les gloutons; l'oisiveté et l'appàt du gain, les joueurs; la vengeance, l'homicide ; la gloriole et la présomption, le spadassin; le besoin pousse le voleur ; tous les vices enfin portent avec eux plaisir ou prufit; mais que tire-t-on du mensonge, si ce n'est l'infamie ou le mépris?

DON GARCIA

Qui dit que je mens a menti.

DON BELTRAN

jCçci .çncpre est un mensonge. Vous ne savez démen» tir qu'en mentant.

On aura remarqué peut-être que ce lieu-commun de morale sur les avantages des autres vices, au contraire du mensonge qui n'a que des inconvénients, est joli sans doute en lui-même, mais un peu long pour la silualion, qui ne semble guère permettre qu'on s'attarde en de telles excursions gnomiques. Aussi Corneille a-t-il eu bien raison de retrancher ces branches gourmandes. Alarcon est moraliste avec amour, on pourrait presque dire prédicateur de morale ; pour un auteur dramatique c'est un excès. En revanche le dernier trait de ce dialogue a son prix, et ne se trouve pas dans Corneille.

Voyons maintenant comment celui-ci, en réduisant et serrant la scène, lui a donné plus de jet, de vigueur, par conséquent encore plus de beauté.

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