‹ Corneille, Rotrou, MoliereChapitre 38 sur 68 · GÉRONTE · texte numérisé non relu

GÉRONTE

Paris voit tous les jours de ces métamorphoses ;

Dans tout le Pré-aux-Clercs tu verras mêmes choses :

Et l'univers entier ne peut rien voir d'égal

Aux superbes dehors du Palais-Cardinal :

Toute une ville entière avec pompe bâtie

Semble d'un vieux fossé ^ par miracle sortie.

Et nous fait présumer, à ses superbes toits,

Que tous ses habitants sont des dieux ou des rois.

S'il en faut croire l'auteur d'un recueil d'anec-" dotes, François de Neufchâteau, cette comédie du Menteur aurait été pour IVJolicre une révélation. « Oui, mon cher Despréaux, disait Molière à Boileau, je dois beaucoup au Meilleur. Lorsqu'il parut, j'avais bien l'envie d'écrire (Molière, né en 1622, avait 20 ans lors du Menteur), mais j'étais incertain

4. Ce vieux fossé était, je pense, celui du rempart qui bornait Paris (Ju côté de la Butte des Moulins et du fond duquel en que.que sorte le Cardinal, ce nouvel Amphion, avait fait sortir l'Iiôtel Richelieu et ses dépendances. Nous avons connu encore la petite rue du P.einpart. ù l'endroit, en face le Théâtre Français, où couimence aujourd'hui l'Avenue de l'Opéra, quj a lait disparaître la fameuse YiuUe, sur laquelle se trouvait' -il maison où est mort Corneille, rue d'Argenleuil.

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de ce que j'écrirais; mes idées étaient confuses : cet ouvrage vint les fixer. Le dialogue me fit voir comment causaient les honnêtes gens; la grâce et l'esprit' de Dorante m'apprirent qu'il fallait toujours choisir un héros de bon ton; le sang- froid avec lequel il débite ses faussetés me montra comment il fallait établir un caractère; la scène où il oublie lui-même le nom supposé qu'il a imaginé m'éclaira sur la bonne plaisanterie; et celle où il est obligé de se battre par suite de ses mensonges, me prouva que toutes les comédies ont besoin d'un but moral. Enfin, sans le Menteur, j'aurais peut-être fait quelques pièces d'intrigue, V Étourdi, le Dépit amoureux; mais peut-être n'aurais-je jamais l'ait le Misanthrope. » A quoi Despréaux aurait répondu : « Embrassez-moi, mon cher Molière, voilà un aveu qui vaut la meilleure comédie. »

Cette anecdote a bien la mine d'une broderie de fantaisie, comme celle qui nous montre Louis XIV faisant partager à Molière sa collation. Quoi qu'il en soit, sur ce mot: « J'aurais peut-être fait l'Étourdi », je remarquerai que précisément l'Étourdi est un [menteur aussi, et un menteur qui, comme celui de Corneille, oublie le détail de ses mensonges et s'y embrouille. Toutefois, si l'on se rappelle que le Menteur est de 1642, et l'Étourdi de 16o3, mais surtout que la première comédie de Molière qui ne ;oit pas une comédie d'intrigue, les Précieuses ridi^ :ules, arrive seulement en iGo9, il serait très juste de

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reconnaître, comme Molière dans cette légende, que Corneille est véritablement le père' du théâtre français; dans la comédie aussi bien que dans la tragédie, — et dans la tragi-comédie.

Deux ans après le Menteur, Corneille donna une nouvelle pièce, intitulée la Suite du Menteur (1644). Ces sortes de suites sont rarement heureuses. Celleci, dans la première moitié, promettait de l'être; mais elle ne tint pas parole dans la seconde. C'est encore un imbroglio imité de l'Espagne, d'une action assez intéressante d'abord, mais qui languit ensuite. Ce défaut n'est pas suffisamment racheté par quelques jolis vers clair-semés, tels que ceux-ci. Mélisse, croyant avoir à se plaindre de Dorante, qu'elle aime, se hâte en même temps de l'excuser ; sur quoi Lise, sa suivante, fait cette réflexion ;

L'amour excuse tout dans un cœur enflammé, Et tout crime est léger dont l'auleur est aimé.

Elle conseille à sa maîtresse de demander à Dorante une exphcation ; Mélisse lui répond ;

Je possède son cœur, je ne veux rien de plus, Et je perdrais le temps en débals superflus. Quelquefois en amour trop de finesse abuse. S'excuseia-t-il mieux que mon cœur ne l'excuse î

Vers charmant, plein de tendresse et de grâce;

Il y a dans toute cette pièce, comme dans la

précédente, un tour de dialogue aisé, un tou de

plaisanterie et de légèreté agréable ; mais, en somme, elle est des plus faibles; et c'est i>tut-être pour la faire passer, que l'auteur crut devoir la mettre en quelque sorte sous l'invocation delaprécé- ■dente, en l'appelant la Suite du Menteur.

En 17S0, le poète italien Goldoni imita le Menteur de Corneille, et ajouta plusieurs détails de sou invention: entr' autres, deux choses assez amusantes. La première, c'est un homme qui, répétant bonnement comme vérités les contes que le Menteur lui a faits, est pris lui-même pour un affreux menteur, et injurié. La seconde, c'est un valet qui veut faire comme son maître, mentir aussi, et qui s'embrouille dans ses mensonges ridicules.

Ainsi, l'idée de cette pièce, après être venue l'Espagne en France, passa de France en Italie. ID'autres occasions se présenteront d'étudier ces jnigrations d'idées entre les divers peuples.

j En résumé, Corneille est fort redevable à Alar-

I;on, mais non pas autant qu'à Guillem de Castro, ^a page immortelle de sa comédie, c'est l'apostro- )he du père au fils, c'est ce lieu-commun sur la raie noblesse, celle de l'âme et non du blason, lièine souvent traité par les moralistes, par les Doètes comiques, par Ju vénal, par Boileau, par lulièrc, ici par Alarcon et par CorneiHe; mais qui

ne l'a jamais été avec plus de vigueur, plus de précision, ni plus d'éclat, que par celui-ci. C'est le coup de griffe du lion.

Au théâtre, il ne faut pas faire fi du lieu-commun. En général, c'est lé lieu-commun qui saisit la foule, et par la foule il faut entendre tous les publics, aussi bien lettrés qu'illettrés. Que dit Polyeucte contre le paganisme? Des lietix-communs. Que disent Cinna et Maxime, pour et contre la démocratie ? Des lieux-communs. Mais par le style ces lieux-communs deviennent resplendissants et éternels. L'éloquence et la poésie ne vivent biëh souvent que de lieux-communs, autrement dit de vérités moyennes, qui flottent vaguement dans l'esprit delà foule et auxquelles le beau langage des orateurs et le style des poètes viennent donner la forme précise qui les tire au dehors et les révèle. Comme le coup de hache de Vulcain, selon la Fable, fit sortir du cerveau de Jupiter Pallas armée, étincelante, ainsi les grands poètes, à coups de style, font sortir de la tête du Peuple sa pensée revêtue d'une armure immortelle. Par cette sorte d'accouchement rùerveilledx, ils lui donnent des enfants plus beaux qiie lui, mais dans lesquels il se reconnaît.

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