HUITIÈME LEÇON
RETOUR DE CORNIULLE AUX VOIES MODERNES DON SANCHE d'arAGON, ETC
Vous avez vii conihicnt Corneille, en France, fiit le père de la comédie aussi bien que de la tragédie; comment en môme temps il avait conçu l'idée de Tondre ensemble l'un et l'autre genre sous le nom de tragi-comédie, c'est-à-dire de faire des pièces mixtes, analogues à ce qu'on nomme aujourd'hui le drame : d'abord Clitandre, ensuite le Cid. Vous avez vu aussi quelle émotion et quelle émeute, quel enthousiasme d'un côté, de l'autre quelle tempête de critiques, cette dernière pièce , si neuve, si hardie, souleva contre son auteur. Le pauvre grand homme plia sous l'orage, et, laissant de côté les sujets modernes, revint aux sujets anciens, se jeta dans les bras des Romains.
Il fit toutifois, comme on l'a dit avec esprit, une Rome un peu castillane. Et, la plupart du temps, sous le nom de Romains, c'était encore des Espagnols qu'il imitait : Sénèque et Lucain étaient de Cordoue. Chez l'un, il trouva le germe de Cinna ; chez l'autre, les éléments de Pompée.
Cependant les sujets modernes l'attiraient. Polyeucte est sur la limite de la société antique et du moyen âge. Puis Corneille revint à l'Espagne moderne par Don Sanche d'Aragon, qui est la reprise de la veine du Cid . Le Cardinal était mort, et quatorze années s'étaient écoulées depuis ce triomphe trop éclatant. Il y a aussi Héraclius, oîi l'Espagne à son tour revint à Corneille, en la personne de Calderon : nous expliquerons ce point. — H y a encore, d'autre part, Nicomède qui est également une sorte de drame, oîi la familiarité et l'ironie se mêlent à la grandeur, dans ce genre mixte vers lequel l'instinct et le génie de Corneille le ramenaient toujours, et dont toujours les pédants l'écartaient.
C'est de ces trois pièces, Héraclius, Don Sanche, et Nicomède, et d'une ou deux autres encore, que je parlerai hrièvemcut aujourd'hui.
Je dirai peu de chose d' Héraclius , tragédie curieuse cependant , qui contient des situations originales et de beaux vers, mais dont l'analyse serai pénible et obscure. Corneille lui-même avoue, av^c nne naïveté où l'on croit voir percer une sorte
de contentement bizarre, que « ce poème est si embarrassé, qu'il demande une merveilleuse attention ».
Voltaire semble avoir cru, dans son Commentaire sur Corneille, que cette pièce était imitée de celle de Calderon qui a pour titre : « En cette vie tout est vérité et tout est mensonge. En esta vida todo es verdad y todo mentira. » Déjà on a réfuté l'erreur étrange de Voltaire au sujet du Cid de Diamante. Ceci est une nouvelle erreur , ou plutôt, pour dire le mot propre, une contre-vérité que notre très regretté maître et ami M. Viguier a également percée à jour dans une dissertation érudite et piquante, vrai modèle du genre, comme tous les écrits, trop rares, qui sont sortis de sa plume.
Sur les indications données par Corneille dans la préface à'Héraclius, ce critique si fin nous fait assister, pour ainsi dire, à l'embryogénie de la pièce, à la formation et au développement des diverses parties qui la composent. La conclusion à laquelle il arrive et qu'il a rendue absolument évidente, c'est que l'inventeur, cette fois, est bien réellement Corneille ; et l'imitateur, Calderon, qui a seulement ajouté à l'ouvrage toutes sortes de bizarreries , et nombre de complications nouvelles.
Il y en avait, cependant, déjà bien assez dans la tragédie de Corneille. Les situations, ai-je dit, sont originales ; oui, mais parfois bien difficiles à comprendre. C'est, je crois, à cette pièce de Corneille
que Boileau fait allusion dans sou Art poétique, lorsqu'il recommande au poète d'éviter un sujet trop compliqué
Et qui, débrouillant mal une pénible intrigue, D'un divertissement nous fait une fatigue.
En effet, ies vers et lo style d'Héradius se ressentent parfois de l'obscurité du sujet. Comme on demanlait un jour à Corneille l'explication d'un certain passage dont les vers sont énigmatiqucs, « Tout ce dont je peux vous assurer, dit-il, c'est que, quand je les ai écrits, je les ai compris. » — Vous connaissez le mot attribué par plaisanterie à un autre grand poète dans une circonstance analogue: « Lorsque j'ai écrit ces vers, il n'y a que Dieu et moi qui les ayons compris. Aujourd'hui, il n'y a plus que Dieu. »
Après Héradius, qui est de 1647, mentionnons seulement, en ICoO, Andromède, tragédie à machines et à décors, espèce d'opéra-féerie, tiré des Métamorphoses d'Ovide. Je n'en marquerai que le commencement et la fin. L'indication donnée par l'auteur pour le prologue est en ces termes:
« L'ouvsrture du théâtre présente de front aux yeux des spectateurs une vaste montagne, dont les sommets inégaux, s'élevant les uns sur les autres, portent le faite jusque dans les nues. Le pied de cette montagne est percé à jour par une grotte
profonde qui laisse voir la mer en éloignement. Les deux côtés du théâtre sont occupés par une forêt d'arbres touffus et cnlrelacés les uns dans les autres. Sur un des sommets de la montagne, paraît Melpomène, la muse de la Tragédie, et, à l'opposite dans le ciel, on voit le Soleil s'avancer dans un char tout lumineux, tiré par les quatre chevaux qu'Ovide lui donne. »
A la fin de la pièce, on voyait monter au ciel les deux couples d'amants; et voici comment Corneille, dans son Argument ou sommaire, s'en explique, avec sa naïveté habituelle : « Nos globes célestes, où l'on marque pour constellations Céphée, Cassiope, Persée et Andromède, m'ont donné jour à les faire enlever tous quatre au ciel sur la fin de la pièce, pour y faire les noces de ces amants, comme si la terre n'en était pas digne. »
Les machines de la pièce avaient été faites par un italien nommé Torrelli. Ce spectacle eut un grand succès.
Andromède était un sujet d'opéra si heureux que, trenle-deux ans après Corneille, Quinault le reprit, sous le titre de Persée, et ce futLulli qui en fit la musique. — N'oublions pas un autre 'opéra, ou comédie-ballet lyrique, Psyché, où Corneille eut pour collaborateurs Quinault et Molière.
Si je mentionne ces pièces en passant, c'est afin de ne pas vous laisser perdre de vue la variété du génie de Corneille, qui sans cesse mettait sur le
théâtre des formes nouvelles : comédie, tragédie, tragi-comédie, opéra, pièces à machines, etc. Aujourd'hui bien des gens ne voient en lui qu'un auteur de tragédies ; mais le genre tragique n'est qu'un des aspects de ce fécond et infatigable poète qui créait sans cesse des moules nouveaux. Ainsi fera également Molière. C'est dans cette variété touffue qu'éclate la puissance du génie.
Venons à Don Sanche d'Aragon, qui estdel6oi, quatorze ou quinze années après le Cid.
Le Cardinal étant mort en 'I64'2, l'année du Menteur, Corneille se hasarda à rentrer dans les voies du drame mixte, à sujets modernes, et donna cette pièce : Don Sanche d'Aragon. Dans la préface, sous forme d'EpUi-e « à Monsieur de Zuylichem, conseiller et secrétaire de Monseigneur le prince d'Orange », que fail-il? En réalité, il ébauche la théorie du drame moderne ; mais avec combien de précautions et d'explications! Il croit devoir se mettre encore à couvert sous l'exemple des anciens, même pour innover dans un genre absolument différent du leur :
0 Monsieur, » Voici un poème d'une espèce nouvelle, et qui n'a point d'exemple cbez les anciens. Vous connaissez l'humeur de nosFrançais: ils aiment la nouveauté...»
Cependant il ajoute et fait voir, par des citations latines, (pie les Grecs et les Romains l'aimaient
aussi. Puis il explique comment et pourquoi il n'a pu nommer sa pièce ni tragédie, ni comédie purement et simplement, ni tragi-comédie, appellation (ju'il avait donnée au Cid. Quel nom prendre cepcndant,*lorsque l'on croit devoir mêler le ton familier à l'héroïque et mettre en scène des personnages autres que les princes? N'est-il pas permis, après tout, d'en choisir de moins élevés? « Je ne comprends point, dit-il, ce qui défend de descendre plus bas, quand il se rencontre des actions qui le méritent, et je ne puis croire que l'hospitalité violée en la personne des tilles de Scédase, qui n'était qu'un paysan de Leuctres^ soit moins digne de la scène que l'assassinat d'Agamemnon par sa femme, ou la vengeance de cette mort par Oreste sur sa propn; mère; quitte pour chausser le cothurne un peu plus bas :
Et tragicus plerumque dolet sermone pedestri.
» Et la tragédie eUe-même, souvent, admet un langage plus terre-à-terre pour exprioier ses douleurs. »
Ici encore et pour la troisième fois dans cette épître, il se met à l'abri derrière VArt poétique d'Horace, au moment même où il se hasarde de nouveau à prêcher pour l'innovation et la liberté. Puis il continue ainsi :
1. Allusion à une pièce d'Alexiindre H;irdy, intitulée Scédase, ou l'Hospitalité violée. Voir, sur ce poète, p. 2*i5.
230 LE RO.tlANTISME DES CLASSIQUES
« Je dirai plus, Monsieur : la tragédie doit exciter de la pitié et de la crainte... Or n'est-il pas vrai que la crainte pourrait être excitée plus ■fortement par la vue des malheurs arrivés iiux personnes de notre condition, à qui nous ressemblons tout à fait, que par l'image de ceux (des malheurs) qui font trébucher de leurs trônes les plus grands monarques, avec qui nous n'avons aucun rapport, qu'en tant que nous sommes susceptibles des passions qui les ont jetés dans le précipice ; ce qui ne se rencontre pas toujours. »
Bref, il a cru devoir, dit-il, nommer sa nouvelle pièce Comédie héroïque, et il explique encore très longuement pourquoi, — sollicitant l'approbation et de ce Hollandais, M. de Zuylichem, et, par lui, celle de son savant compatriote M. Heinsius, « un si grand homme», comme il l'appelle. Ce M. Heinsius (en hollandais Heinse) était un. commentateur de la Poétique d'Aristote, et un des oracles du temps sur les règles de l'art dramatique. Il y a tout une dynastie des Heinsius, savants de père en fils.
Voilà, en abrégé, cette Épitre-préface, très intéressante, très curieuse, qui nous donne la limite et l'alignement forcé du romantisme de Corneille. Il n'aurait pas mieux demandé, sans doute, que de se donner carrière, de sui\Tè son /nstinct, de prendre l'essor, de déployer ses aile?, au lieu de rester entre les barreaux de toutes cos prétendues rèiiles, cloîtré dans les compartimenta des genres.
Mais 011 le trouvait déjà téméraire, insubordonné, révolutionnaire, à l'égard de toutes les autorités du temps. Un siècle après. Voltaire lui-même n'était-il pas encore du côté de celles-ci? Voltaire si libre d'esprit en tout le reste, mais élève des Jésuites et du père Porée pour la tragédie, tient pour les vieux genres bien distincts, tragédie d'un côté, comédie de l'autre; côté du rire,- côté des pleurs ; la vie humaine coupée en deux. Voici la note que, dans son Commentaire, si étroit, si mesquin, il croit devoir mettre à cette Épître-préface de Don Sanche d'Aragon :
« Ce genre purement romanesfîuo, dénué de tout ce qui peut émouvoir (nous allons voir cela) et de tout ce qui fait l'âme de la tragédie, fut en vogue avant Corneille. Don Bernard de Cabrera, Laure persécutée, et plusieurs autres pièces, sont dans ce goût. C'est ce qu'on appelait comédie héroïque, genre mitoyen, qui peut avoir ses beautés. . . Ces espèces de comédies furent inventées par les Espagnols. Il y en a beaucoup dans Lope de Vega. Celle-ci est titée d'une pièce espagnole intitulée : £■/ pa/ac^ocon/wso, et du roman de Pelage. »
Corneille, qui ordinairement indique ses sources, n'a point indiqué celles-là. Il est probable, en tout cas, que Don Sanche d'Aragon est d'origine espagnole. C'est là que Corneille aime à revenir : la littérature espagnole est pour lui une mine inépuisable * .
1. Un jour nioc)<!iiioiselle R;ichel, me niontmnt une m;ighiiique
Empruntée ou non à l'Espagne, cette pièce est bien espagnole en soi : elle respire la magnanimité et l'héroïsme; en même temps elle est animée d'un souffle populaire, qui dès lors plaisait à la France. Malheureusement, il s'en faut de beaucoup qu'elle éoit partout d'égale force. Il n'y a guère de bon que le premier et le cinquième acte ; le reste est languissant. Aussi avait-on essayé, au Théâtre-Français, il y a quelques années, de réduire la pièce en irois actes : entreprise un peu audacieuse, dont j'ignore le succès.
Ce drame commence de la manière la plus intéressante. La reine de Castille, Isabelle, pour contenter les vœux de son peuple, doit se marier. Elle va choisir, ce jour-là même, un époux. Les États, sur sa demande, lui ont désigné trois seigneurs, trois comtes, qui paraissent les plus dignes d'être distingués par elle ; mais elle s'est réservé le droit de choisir, soit un des trois, soit n'importe qui . Tous les trois, avertis de cette réserve, y ont consenti. Sur ces entrefaites, voici l'incident qui se produit, dès la troisième scène : un soldat de fortune, nommé Carlos, qui s'est distingué dans les guerres contre les Maures, entre dans la salle et va pour prendre place eu même temps que les trois seigneurs, La fierté de ceux-ci s'en indigne; mais
édition de Corneille que lui avaient donnée les Marseirlais. me disait : a Corneille, c'est mon sac ! plus j'y fouille, plus j'y trouve! » Ce mot. Corneille lui-même eut pu le dire delà littérature espagnole.
!a Reine, tenant compte de ce que Carlos s'est illustré par plusieurs exploits, comme un nouveau Cid, trouve bon qu'il prenne séance à côté d'eux. Voilà le canevas de la scène ; en voici le développement et la progression attachante :
« Ici, dit le texte, les trois Reines * prennent chacune un fauteuil ; et, après que les trois comtes et le reste des Grands qui sont présents se sont assis sur des bancs préparés exprès^ Carlos, y voyant une place vide, s'y veut seoir, et don Manrique l'en empêche. »
DON MANRIQUE
Tout beau, tout beau, Carlos ! D'où vous vient celte
audace?
Et quel titre en ce rang a pu vous établir ?
CARLOS
J'ai vu la place vide, et cru la bien remplir.
DON MANRIQUE
Un soldat bien remplir une place de comte?
CARLOS
Seigneur, ce que je suis ne me fait point de honte.
Depuis plus de six ans il ne s'est fait combat
Qui ne m"ait bien acquis ce grand nom de soldat...
On m'appelle soldat ; je fais gloire de l'être ; Au feu Roi par trois fois je le fis bien paraître : L'étendard de Castille, à ses yeux enlevé,
1 Isabelle, reine de Castille ; Léoaor, reine d'Arago* Elvire, princesse d'Aragon.
Des mains des ennemis par moi seul fut sauvé;
Cette seule action rétablit la bataille,
Fit rechasser le Maure au piei de sa muraille
Et, rendant le courage aux plus timides coeurs,
Rappela les vaincus, et défit les vainqueurs.
Ce même Roi me vit, dedans l'Andalousie,
Dégager sa personne en prodiguant ma vie,
Quand, tout percé de coups sur un monceau de morts,
Je lui fis si longtemps bouclier de mon corps
Qu'enfin, autour de lui ses troupes ralliées.
Celles qui .l'enfermaient furent sacrifiées ;
Et le même escadron qui le vint secourir
Le ramena vainqueur, et moi prêt à mourir.
Je montai le premier sur les murs de Séville,
Et lins la brèche ouverte aux troupes de Caslille.
Je ne vous parle point d'assez d'autres exploits,
Qui n'ont pas pour témoins eu les yeux de mes rois :
Tel me voit et in'ehtend, et me méprise encore,
Qui gémirait sans moi dana les prisons du Maure.
DON MANRIQUE
Nous parlez-vous, Carlos, pour Don Lope et pour moi ?
CARLOS
Je parle seulement de ce qu'a vu le Roi, Seigneur; et qui voudra parle à sa conscience. — Voilà dont le feu Roi me promit récompense ; Mais la mort le surprit comme il la résolvait.
La Reine confirme hautement le ^ témoignage de Carlos : le Roi, dit-elle, s'il eût vécu, n'eût certes pas manqué d'acqjitter cette dette ; elle la reprend pour son compte. Et c'est pourquoi elle invite Carlos à s'asseoir auprès des trois seigneurs.
LE ROMANTISME DES CLASoIQUES 236
Don Lope ose répliquer à là Reine qu'au moins faut -il que Carlos dise auparavant de qui il est fils. Pour lui, il ne conteste ni les services publics de ce soldat, ni les services privés qu'il a, ainsi que Don Manrique, reçus de sa vaillance ; mais enfin la vjillance ne suffit pas pour avoir droit de s'asseoir à cette place, si l'on n'est point de noble sang. Que Carlos nomme donc ses parents d'abord.