DON LOPE
A qui, Carlos?
CARLOS
A mon vainqueur.
Qui pourra me l'ôter l'ira rendre à la Reine; Ce sera du plus Jigne une preuve certaine. Prenez entre vous l'ordre et du temps et du lieu. Je m'y rendrai sur l'heure, et vais l'attendre. Adieu.
Qu'on dise, si l'on veut, que c'est là une pièce d'un genre romanesque. Soit ! mais très théâtrale et très attachante assurément. Que nous font ces vaines distinctions de genre?
Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux.
Et celui-là, certes, ne l'est point. Quelle vive entrée en matière! Quelle brillante attaque du sujet ! Puis quelle progression incessante ! Quelle série de coups surprenants! On est saisi et enlevé. Romanesque, tant qu'on voudra; mais grand et noble, brillant et généreux. Voltaire lui-même, du reste, en cet endroit, après bien des remarques injustes, est forcé d'admirer enfin et d'écrire cette ligne : « Cela est digne de la tragédie la plus sublime. » — Il est vrai qu'il essaye tout de suite après de se consoler de cet aveu eu
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renvoyant la gloire de ces belles scènes à l'âutcur espagnol, quel qu'il soit. « Dès qu'il s'agit de grandeur, dit-il, il y en a toujours dans les pièces espagnoles. Mais ces grands traits de lumière, qui percent l'ombre de temps en temps, ne suffisent pas ; il faut un grand intérêt : nulle langueur ne doit l'interrompre; les raisonnements politiques, les froids discours d'amour le glacent, et les pensées recherchées, les tours forcés, l'affaiblissent. » J'en demande bien pardon à Voltaire, mais dans quel passage de tout ce que nous avons \'u jusqu'ici en cette pièce rencontre-t-on aucun des défauts qu'il signale? S'ils se rencontrent dans d'autres œuvres de notre poète, à propos de quoi les rappelle-t-on ici. où jusqu'à présent tout n'est que grandeur.
C'est donc bien la reprise de la veine du Cid. Oui, mais, lors même qu'on se nomme Pierre Corneille, on ne fait le Cid qu'une fois. Il y a, dans de tels chefs-d'œu\Te, autant de jeunesse et de bonheur que de génie. Corneille, lorsqu'il donna le Cid, avait trente ans; lorsqu'il donna Don Sanche, il en avait quarante-cinq; deux ans après, il allait donner Perthariie, dont la chute devait le irapper au cœur et le faire renoncer au théâtre une première fois. Au moment de Don Sanche, il n'était donc plus dans son printemps^ il était dans son été ; déjà même peut-être dans son été de la Saint-Martin. Il y a un temps
OÙ tout vient à nous, il y en a un autre où fout nous quitte et se retire. Corneille devait bientôt connaître celui-ci : à quarante-sept ans, pour se consoler de l'échec de Pertharite et faire pénitence, il allait se jeter dans la dévotion et se mettre à traûuire en vers Y Imitation de Jésus-Christ. \[ faut vous représenter tout cela à la fois. — Mais, pour lïnstant, achevons en quelques mots l'analyse de Don Sanche, qui est, avec Nicomède, sur la limite des deux saisons de Corneille,
Don Alvar accepte le défi de Carlos ; les deux autres seigneurs refusent de croiser l'épée avec un aventurier dont la naissance est inconnue : si illustré que soit par sa bravoure ce soldat de fortune, après tout on ne sait d'où il sort.
Voilà le premier acte : charmant, vif, grandiose, bien coupé, bien posé, et des plus émouvants. Ah ! si la pièce continuait du même train dont elle commence, elle serait une des plus captivantes et des plus populaires du théâtre de Corneille. Mais il était bien difficile de se soutenir à cette hauteur. Nous devons aller jusqu'au cinquième acte retrouver un intérêt égal.
Au deuxième, on entrevoit que la Reine aime Carlos, peut-être sans se l'avouer à elle-même, mais sûrement sans vouloir laisser paraître cet amour ; et que, d'autre part, Donc Elvire, princesse d'Aragon, l'aime aussi, — à peu près comme, dans le Cid, Chimène d'un coté, l'Infante de l'autre,
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aiment Rodrigue également. Et l'on pomTait appliquer à cette seconde situation comme à la première une observation morale de Napoléon. Assistant, sous '"e Consulat, à une représentation du Cid et s'apercevant qu'on avait supprimé le rôle de l'Infante, il en demanda la raison ; et, comme on lui répondit que le rôle avait été jugé inutile, « Tout au contraire ! s'écria-t-il, ce rôle est fort bien imaginé : Corneille a voulu nous donner la plus haute idée du mérite de son héros, et il est glorieux pour Rodrigue d'être aimé par la fille de son Roi en même temps que par Chimène. Rien ne relève ce jeune homme comme ces deux femmes qui se disputent son cœur. » On en peut dire autant ici de Carlos.
Toujours est-il que cet amour des deux princesses, à peine entrevu, est bien peu de chose pour remplir les trois actes du milieu. U n'y a presque pas de nœud dans cette pièce : tout se réduit à différer le combat annoncé entre les prétendants. Il y a une seule petite péripétie, m'^.nagée très économiquement pendant deux actes, de la manière suivante : à la fin du troisième, le bruit se répand que Don Sanche, prince d'Aragon, frère de Doue El vire, n'est pas mort, comme on l'avait cru, et qu'il est à Valladolid ; c'est le lieu où se passe la pièce. Pendant le quatrième acte, assez traînant comme les deux précédents, toutes les idées se portent sur Carlos : on pressent que c'est lui qui est Don Sanche. Il s'en défend, de bonne
foi, mais sans dire de qui il est fils. Or il est, ou du moins se croit, fils d'un simple pêcheur, de chez qui il s'est enfui tout jeune, emporté par l'esprit d'aventure et la soif de la gloire, pour se faire soldat. Au dernier acte, qui est très théâtral conmae le p''emier, ce pêcheur le rencontre en public, le reconnaît, l'embrasse devant la foule, en l'apipelant son lils. La foule s'étonne, s'émeut : on prend le vieillard pour un imposteur qui veut se réclamer de l'illustre Carlos afin de profiter de son crédit, et on le fait jeter en prison, un peu vite, malgré ce que Carlos peut dire pour confirmer son témoignage. Alors Carlos vient réclamer hautement, devant la Reine et devant toute la Cour, ce père qu'on lui a enlevé. 11 y a là des vers un peu montés de ton, mais de belles tirades à effet ;
On me vole m n père, on le fait criminel 1
On attache à son nom un opprobre éternel !
Je suis fils d'un pêcheur, mais non pas d'un infàino.
La bassesse du sang ne va pas jusqu'à l'àme ;
Et je renonce au nom de comte et de marquis
Avec bien plus d"honneur qu'aux sentiments de fils :
Rien n'en peut cfCacer le sacré caractère.
De grâce, commandez qu'on me rende mon père;
Ce doit leur être assez de savoir qui je suis,
sans m accabler encor par de nouveaux ennuis.
Ce fils d'un pêcheur est une sorte de Gasparda léroïque. d'un grand souffle et d'un flot inépui-
sable. Un peu après il reprend et poursuit ainsi ;
Si ma naissance est basse, elle est du moins sans tache.
Puisque vous le savez, je veux bien qu'on la sache:
Sanche, fils d'un pêcheur, et non d'un imposteur.
Do deux comtes jadis lut le libérateur;
Sanche, fils d'un pêcheur, mettait naguère en peine
Deux illustres rivaux sur le choix de leur Reine;
Sanche, fils d'un pêcheur, tient encore en sa main
De quoi faire bientôt tout l'heur du souverain <;
Sanche enfin, malgré lui, dedans cette province,
Quoique fils d'un pêcheur, a passé pour un prince.
Voilà ce qu'a pu faire et qu'a fait à vos yeux
Un cœur que ravalait le nom de ses aïeux.
La gloire qui m'en reste, après cette disgrâce,
Eclate encore assez pour honorer ma race.
Et paraîtra plus grande à qui comprendra bien
Qu'à l'exemple du Ciel j'ai fait beaucoup de rien. Jj
A l'exception de ce dernier vers, dont l'hypcTbole excessive conviendrait mieux au capitan Matamore qu'à un ^Tai héros comme Carlos , tout ce qu'il dit a de la grandeur et est d'un effet brillant.
Le dénoùment est prévu : par des moyens quelconques, on reconnaît enfin que Carlos est réellement Don Sanche, fils de Fernand, roi d'Aragon, et qui a été substitué, dans son enfance, au fils de ce pêcheur. Aventure analogue à celle d'OEdipe et que, par conséquent, quoi que Voltaire ait voulu dire de ce genre de cemédie héroïque et roraa-