La bague de la Reine
nesque, le genre tragique admet aussi. Corneille, si désireux de s'abriter toujours sous les exemples des anciens au moment même où il rentrait dans les voies modernes, aurait pu ajouter à son Épilre apobgétique ce rapprochement-là, s'il y avait songé.
Bref, rien ne s'oppose plus à ce que le fils du roi d'Aragon épouse la reine de Castille. Et ce mariage réunit la couronne de Castille à celle d'Aragon, — comme, à la fin du Richard III de Shakspeare, la Rose blanche s'alliant à la Rose rouge réunit York et Lancastre.
En résumé, il n'y a vraiment, dans ce drame, que le premier et le cinquième acte ; mais ces deux-là éblouissent et séduisent. L'action, dans les autres , est trop insuffisante, et le style laisse parfois k désirer. Çà et là, cependant, on rencontre encore des vers frappés à la bonne marque et qui sont bien du vrai Corneille ; ceux-ci , par exemple , que prononce la reine Isabelle :
J'ai fait Carlos marquis, et comte, et gouverneur : 11 doit à ses jaloux tous ces titres d'honneur; M'en voulant faire avare, ils m'en faisaient prodiguej- Ce torrent grossissait, rencontrant cette digue; C'était plus les punir, que le favoriser.
Ou bien encore les vers suivants :
Lorsque le déshonneur souille l'obéissance, Les rois peuvent douter de leur toute- puissance;
Qui la hasarde alors n'en sait pas bien user, Et qui veut pouvoir tout ne doit pas tout oser.
C'est ainsi que, même dans les œuvres inégales, Corneille se reconnaît toujours.
Une autre pièce qui appartient encore à ce genre mixte et demi-romantique, c'est Nicomède, représenté en 16o2, drame dans lequel la politique domine un peu trop, mais qui, par le caractère brillant du personnage principal, a un charme particulier. Ce rôle de Nicornède était un de ceux que Molière se plaisait à jouer. Talma, à son tour, l'avait pris également en affection, à cause du mélange de familier et d'héroïque, d'ironie et de grandeur.
Corneille, au commencement de sa préface, laisse percer son contentement de la physionomie originale de cet ouvrage : « Voici, dit-il, une pièce d'une constitution assez extraordinaire. Aussi estce la vingt-et-unième que j'ai fait voir sur le théâtre : et, après y avoir tait réciter quarante mille vers, il e^^t bien mal aisé de trouver quelque chose de nouveau sans s'écarter un peu du grand chemin, et se mettre au hasard de s'égarer. La tendresse et les passions, qui doivent être l'âme des tragédies, n'ont aucune part en celle-ci ; la grandeur de courage y règne seule, et regarde son malheur d'un œil si dédaigneux, qu'il n'en saurait arracher une plainte. Elle y est combattue par la
politique, et n'oppose à ses arliliccs qu'une prudence généreuse, qui marche à visage découvert, qui prévoit le péril sans s'émouvoir, et n6 veut point d'autre appui que celui de sa vertu, et de l'amour qu'elle imprime dans les cœurs de tous les peuples... »
Et, dans l'Examen de sa pièce, l'auteur dit encore avec une naïveté agréable : « Je ne veux point dissimuler que cette pièce est une de celles pour qui j'ai le plus d'amitié. »
Gclan'empêchepas qu'à toutprcndre elleneparaisse aujourd'hui un peu froide. Mais elle présente, parmi les personnages, deux caractères des plus intéressants : d'abord ce Nicomède, fils aîné du roi de Bithynie, Prusias ; puis Laodice, reine d'Arménie, aimée de ce jeune héros. Il se trouve que Nicomède a été élevé par Annibal, et est animé de son esprit. A ce caractère franc et noble le poète oppose celui d'un frère du second lit, Attale, qui a été élevé par les Romains et qui est asservi à leur politique, comme soû père Prusias.
Remarquons à ce propos, qu'on rencontre dans le théâtre de Corneille deux sortes de vieillards : d'une part, les vieillards héroïques et sublimes, comme Don Diègue, ou le vieil Horace ; d'autre part, ceux qui sont tout le contraire, tels que le préfet ou gouverneur romain Félix, dans Polyeuctey et Prusias, dans la pièce dont nous parlons ici. L'un, Félix, est, pour dire le mot, un
vieux misérable; l'autre, Prusias, est, pour dire encore la chose vraie, un vieil imbécile et un vieux poltron, qui a toujours peur que les hardiesses généreuses ou les ironies perçantes de son lils Nicomède ne lui suscitent des embarras avec les Romains, patrons de son autre fils Attale. Prusias se peint lui-même dans ce vers devenu célèbre :
Ah ! ne me brouillez pas avec la République.
Autretois les ultra-classiques, entichés d'idées bizarres ou exagérées au sujet de la dignité et de la noblesse du style, critiquaient ce vers et cette expression, — indignes, selon eux, de la tragédie. Ils ne comprenaient pas ou ne voulaient pas admettre ce que Corneille, lui, concevait et sentait si bien, et se proposait de réaliser ; à savoir: la peinture de la vie humaine en sa complexité, en ses divers aspects, tantôt élevés, tantôt bas, au moyen de ces sortes de drames mixtes, familiers et héroïques, et aussi de ces expressions prises de la langue populaire ou bourgeoise, qui parfois surprennent, mais qui n'en sont pas moins justes et vraies. Les uns et les autres sont des manifestations de ce que je nomme son romantisme, qui va parfois même jusqu'au réalisme, notamment dans ces deux personnages si peu nobles et si tragi-comiques, le vieux Félix, un préfet de l'Empire, et le vieux Prusias, un roi valet.
Nous sommes bien forcés, dans la vie, de sup-
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porter les gens plais et lâches; pourquoi donc ne les supporterait-on pas sur le théâtre? Mais mettre sur la scène un roi comme Prusias en plein dixseptième siècle, cela pouvait sembler un peu irrévérent envers la monarchie. Et c'est encore un point par où Corneille devait paraître téméraire. Cela était en effet plus risqué que son gentil petit roi du Cid, si effacé, quoique galant homme et ne manquant pas d'esprit. C'était pis qu'un roi parricide et incestueux comme OEdipe, transmis d'ailleurs de la légende antique, et par là hors de la réalité. Celui-ci, Prusias, n'est que trop réel : sorte de vieux Cassandre tragique, ou, si vous voulez, d'Argant, venu vingt-trois ans avant celui de Molière, et mené par sa seconde femme Arsinoé comme le Malade imaginaire par Béline. — Cette mai'âtre, Arsinoé, déteste Nicomède, le fils du premier lit, et s'ingénie à le perdre. Je n'entrerai pas dans l'analyse du drame ; j'en citerai seulement quelques détails.
Au commencement de la pièce, Nicomède forme une ligue avec Laodice : pleins de sympathie l'un pour l'autre, ils veulent se protéger mutuellement contre les dangers de cette Cour pleine d'embûches. Aussitôt après, Laodice se trouve aux prises avec Attale : un dialogue bizarre, de galanterie ironique, s'engage entre eux. On y rencontre quelques vers assez ridicules. Attale offre son cœur à Laodice, et celle-ci lui répond :
Pour garder votre cœur, je n'ai pas où le mettre; La place est occupée.
Mais la scène se relève bientôt après, par unts discussion assez belle entre Nicomède et son frère Atla'ie, qui ne le connaît pas, ayant été élevé à Rome dès quatre ans.
Attalc, qu'en otage ont nourri les Romains, Ou plutôt qu'en esclave ont façonné leurs mains, Sans lui rien mettre au coeur qu'une crainte servile Qui tremble à voir une aigle et respecte un édile 1
Dans cette pièce, comme dans plusieurs autres, Corneille se plaît, un peu naïvement, à faire étalage d'une politique qu'il croit machiavélique. Né sous Henri IV, il avait pu connaître les derniers témoins et acteurs des guerres civiles et religieuses du seizième siècle, et s'entretenir quelquefois avec ces hommes, seuls survivants d'une génération bataflleuse en théologie comme en politique, dont il ti'ansporta au théâtre la subtilité avec l'énergie et la flamme. Le public aussi conservait encore les impressions de. la pohtique italienne et des mystères de la diplomatie espagnole, comme de quelque science occulte. Et puis cette pièce arrivait à l'époque de la Fronde, et l'on y découvrait des allusions tantôt malicieuses, tantôt généreuses, qui soulevaient des applaudissements. Tout cela aujourd'hui n'existe plus pour nous. La lanterne magique est éteinte.
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li y a cependant une scène politique don quelques passages ne manquent pas, encore à présent, d'intérêt : c'est celle où le roi Prusias fait confidence à Araspe, son capitaine des gardes, de l'inquiétude que lui inspire son fils Nicomède, devenu si populaire par ses victoires; scène très dramatique, dans laquelle le confident, par une maligne admiration de Nicomède, verse de l'huile sur le feu et aggrave les défiances du Roi en faisant mine de les dissiper. — Il y aurait lieu do rapprocher cette perfidie de c^lle d'iago à l'égard d'Othello, et de celle de Narcisse à l'égard de Néron, lorsque vous en aurez le loisir. — Voici un passage seulemeût du dialogue entre Prusias et Araspe :