‹ Corneille, Rotrou, MoliereChapitre 45 sur 68 · ARASPE · texte numérisé non relu

ARASPE

Pour tout autre que lui je sais comme s'explique La règle de la vraie et saine politique : Aussitôt qu'un sujet s'est rendu trop puissant, Encor qu'il soit sans crime, il n'est pas innocent; On n'attend point alors qu'il s'ose tout permettre, C'est un crime d'État que d'en pouvoir commettre...

La conclusion, assez transparente, c'est qu'il faut se défaire de Nicomède, puisqu'il est devenu dangereux. Quoique le cauteleux Araspe, dans son exorde, ait eu soin de dire que ses paroles ne s'appliquent pas au prince, on sent bien que c'est là une forme oratoire, et que cette précaution même, de le dire, indique précisément tout le contraire. Heureusement à l'heure où, par suite de ces machinations perfides, Nicomède paraît perdu, il est sauvé par un soulèvement du peuple qui se déclare pour lui.

Voilà, en gros, l'action assez faible et le dénouement un peu romanesque de la pièce. Mais tout cela paraissait vraisemblable alors, à cause des événements contemporains. Lorsque, pendant la Fronde, le prince de Gondé et son Irère avaient été arrêtés, le peuple avait fait des feux de joie ; puis, lorsqu'ils furent rais en liberté et rentrèrent dans Paris, ce même peuple les reçut coaicue eu triomphe et les accompagna de ses

acclamations. Ces circonstances et d'autres nous expliquent comment le public du temps se porta en foule aux représentations de Nicomêde, y trouvant des allusions auxquelles l'auteur n'avait pas songé. Et puis le rôle brillant du héros, ce mélange de générosité et d'ironie, charmait les cœurs.

Ce drame fut le dernier grand succès de Corneille ; il est le dernier exemple remarquable de ce genre mixte que nous étudions dans son théâtre. Il n'est pas cependant sa dernière tentative eu celte voie.

Toujours attiré vers les sujets plus modernes, le grand poète, malheureusement sur son déclin, avait conçu l'idée de mettre aux prises trois mondes : l'empire romain, l'invasion barbare et le royaume de France naissant. S'il eût donné pour corps à cette idée une action intéressante, il eût rencontré un nouveau succès, au lieu d'une chute. Mais la fable ni l'exécution d'Attila, roi des Huns, ne répondirent au dessein grandiose. L'œuvre sombra. Elle n'a que des détails brillants. — La préface en est bien curieuse ; elle débute ainsi :

« Le nom d'Attila est assez connu; mais tout le monde n'en connaît pas tout le caractère. Il était plus homme de tête que de main, tâchait à diviser ses ennemis, ravageait les peuples indéfendus, pour donner de la terreur aux autres et tirer ! tribut de leur épouvante, et s'était fait un tel empire 1. 15

ZSi LE ROMANTISME DES CLASSIQUES

sur les rois qui l'accompagnaient, que, quand même il leur eût commandé des parricides, ils n'eussent osé lui désobéir. Il est malaisé de savoir quelle était sa religion : le suruom de Fléau de Dieu, qu'il prenait lui-même, montre qu'il n'en croyait pas plusieurs (dieux). Je l'estimerais Arien*, comme les Ostrogoths et les Gépides de son armée, n'étail la pluralité des femmes, que je lui ai retranchée ici. Il croyait fort aux devins, et c'était peut-être tout ce qu'il croyait. Il envoya demander par deux fois à l'empereur Valentinicn sa sœur Honorie avec de grandes menaces, et, en l'attendant, il épousa Ildione, dont tous les historiens marquent la beauté, sans parler de sa naissance. C'est ce qui m'a enhardi à la faire sœur d'un de nos premiers rois, afin d'opposer la France naissante au déclin de l'Empire *. Il est constant qu'il mourut la première nuit de son mariage avec elle. MarceUiu dit qu'elle le tua ellemême, et je lui en ai voulu donner l'idée, quoique sans effet. Tous les autres rapportent qu'il avait accoutumé de saigner du nez, et que les vapeurs du vin et des viandes dont il se chargea fermèrent le passage à ce sang qui, après l'avoir étouiie, sortit avec violence par tous les conduits. Ju les ai suivis sm* la manière de sa mort, mais j'ai cru plus à

1. « Les Ariens ne disaient pas précisément que Jésus-Christ ne fût qu'un bouiiue, quoiqu'on put pousser leur doctrine à 1 cette coubéquenre. y> E. Havet, Pascal, XXIV, 12.

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