‹ Corneille, Rotrou, MoliereChapitre 46 sur 68 · Un giand destin commence, un grand destin s'acliève · texte numérisé non relu

Un giand destin commence, un grand destin s'acliève

propos d'en aUribuer la cause à un excès de colère qu'à un excès d'intempérance. » Etc.

Corneille, sur ce saignement de nez, qui ne semble pas un thème bien tragique, s'en donne à cœur-joie. Il y revient à plusieurs reprises dans sa pièce, et s'évertue à ce sujet en périphrases poétiques assez bizarres ; par exemple, au commencement du second acte, Flavie, « dame d'honneur d'Honorie » (ce rôle était joué par Mademoiselle Molière, — Armande Béjard, femme de Molière) — dit à la princesse qu'Attila a tué son frère aîné Vléda, et ajoute :

Le sang qu'après avoir mis ce prince au tombeau On lui voit chaque jour distiller du cerveau Punit son parricide i, et, chaque jour, vient faire Un tribut étonnant à celui de ce frère : Suivant même qu'il a plus ou moins de courroux, Ce sang forme un supplice ou plus rude ou plus doiix, S'ouvre une plus féconde ou plus stérile veine ; Et chaque emportement porte avec lui sa peine.

Ces vers préparent le dénouement de la pièce. {En effet, au moment où Honorie excite Octar, ii« capitaine des gardes d'Attila », à le tuer :

Si tu veux vivre encor, va, cherche du courage ! Tu vois ce qu'à toute heure il immole à sa rage; Et ta vertu, qui craint de trop paraître au jour, A.tlend, les bras croisés, qu'il t'immole à ton tour?

I. Fratricide n'existait pas encore, Qi parricide était gêné- ; rique.

Fais périr, ou péris ; préviens, lâche, ou succombe ; Venge toute la terre, ou grossis l'hécatombe !

beaux vers, dignes de l'auteur du Cid, — à ce moment, dis-je, un des princes vassaux d'Attila, Valarair, roi des Ostrogoths, vient annoncer sa mort :

Notre tyran n'est plus.

HONORIE

11 est mort?

Valamir

Écoutez Comme enfin l'ont puni ses propres cruautés, Et comme heureusement le Ciel vient de souscrire A ce que nos malheurs vous ont fait lui prédire. A peine sortions-nous pleins de trouble et d'horreur, Qu'Attila recommence à saigner de fureur. Mais avec abondance; elle sang qui bouillonne Forme un si gros torrent, que lui-même il s'étonne. Tout surpris qu'il en est, « S'il ne veut s'arrêter, Dit-il, on me paîra ce qu'il m'en va couler! » 11 demeure à ces mots sans parole, sans force; Tous ses sens d'avec lui font un soudain divorce : Sa gorge enfle et du sang dont le cours s'épaissit Le passage se ferme ou du moins s'élrécit. De ce sang renfermé la vapeur en furie Semble avoir étouffé sa colère et sa vie...

Le récit de cette agonie dure vingt-six vers encore, dont voici seulement les quatre derniers :

Ce n'est plus qu'en sanglots qu'il dit ce qu'il croit dire; 11 frissonne, il chancelle, il trébuche, il expire; Et sa fureur dernière, épuisant tant d'horreurs, "Venge enfin l'univers de toutes ses fureurs.

La pièce est vraiment ennuyeuse. Il y a seulement çà et là quelques lambeaux de pourpre Cornélienne, quelques brillants passages, comme celui où Attila se glorifie d'être l'instrument de la colère céleste :

Ce Dieu dont vous parlez, de temps en temps sévère, Ne s'arme pas toujours de toute sa colère ; Mais, quand à sa fureur il livre l'univers. Elle a, pour chaque temps, des déluges divers : Jadis, de toutes parts faisant regorger Tonde, Sous un déluge d'eaux il abyma le monde ; Sa main tient en réserve un déluge de feux Pour le dernier moment de nos derniers neveux i; Et mon bras, dont il fait aujourd'hui son tonnerre, D'un déluge de sang couvre pour lui la terre.

Le poète ingénu n'était sans doute pas mécontent de ces trois déluges, d'eau, de feu et de sang, mis en regard.

Attila parut en -1667, la même année que VAndromaque de Racine : Corneille baissait, Racine montait. Mais, si Corneille ne lui eût frayé les voies, Racine se fût-il élevé si haut? Pour grand qu'il soit, il n'effacera jamais l'auteur du Cid. Disons donc avec madame de Sévigné : « Vive notre vieux Corneille ! »

1 . Dies irœ, die illa Solvet sœclum in favilla, Teste David cum Sibylla.

La science, il est vrai, dit tout le contraire . le monde c'està-dire notre pLinèle, périra, comme les autres, par le refroidissement, par l'exlinclion du l'eu central.

En résumé, chacune, ou peu s'en faut, des œuvres de ce grand poète est conçue dans un système différent ; on ne peut assez admirer la variété et ]a fécondité de son génie : il semble qu'après s'être servi une fois d'un moule dramatique, il le brise, et en crée un autre, cherchant toujours ce qui est le plus propre à charmer, émouvoir, élever ses contemijorains, — ce qui est, selon la définition de Stendhal, l'essence même du romantisme.

Mais, quelles que soient cette variété et cette fécondité, combien eussent-elles été plus grandes encore si, au lieu d'être gênées par des règles arbitraires et par un système dramatique étroit et abstrait, elles eussent pu se déployer en toute liberté ! Nous avons vu comment les indignes persécutions soulevées par le succès du Cid firent que Corneille douta de lui-même, rebroussa chemin, quitta la voie moderne du drame tragi-comique ; comment son romantisme s'effaroucha d'abord,, se tempéra ensuite, au lieu de se développer et de pousser toutes ses branches. Sans cette misérable critique, suscitée par la jalousie du Cardinal et des poètes rivaux, Corneille eût suivi cette veine, au lieu de la quitter tout à coup, pour la reprendre quinze ans plus tard. Et alors combien son théâtre, le théâtre français tout entier, eussent été différents, plus appropriés à notre nation, plus sympathiques à nos mœurs, à îios sentiments, que les sujets grecs et romains l

Certes, Corneille et Racine ont su encore, tout en étant gênés par tant d'entraves, produire des œuvres admirables. Mais que n'eussent-ils pas fait l'un ei l'autre, s'ils avaient été libres comme Sliakspoare ou Guillera de Castro? Assurément le génie et le goût français n'eussent toujours pas été les mêmes que le génie anglais ou le génie espagnol ; mais, précisément en restant français, notre théâtre aurait eu ses écîosions et pes tloraisons naturelles; il eût porté ses propres fruits ; il eût été tout à fait neuf, au liea de ne l'être qu'au second degré, ou au troisièmi^ timidement, et seulement dans les limites autorisées par l'abbé d'Aubignac, ou par M. Heinsius, « un si grand homme », ou par Aristole, plus ou moins faussé et rétréci.

En un mot, notre xvn^ siècle aurait eu son Shakspeare ; mais un Shakspeare français, travaillant pour un public français, un poète plus libre, plus hardi, plus moderne, héroïque et populaire à la fois, comme on l'entrevoit dans Don Sanche; idéal et national, comme on le devine dans Nicomède sous des noms romains; Corneille eût tenté dès lors et réalisé avec génie ce que Voltaire tenta plus tard, mais seulement avec esprit, avec adresse, et sans le grand souffle héroïque ; il eût conçu et composé, il eût animé de son âme française et normande des drames iragicomiqucs, tirés de notre histoire ; il les eût traités largement, avec l'heureux mélange du familier e$

du sublime, du sourire et des pleurs. Le grand arbre ^^ùt poussé sans gêne et sans contrainte ses racines dans notre sol et sa tête dans notre ciel. Les destinées de notre théâtre, de notre poésie tout entière, du génie français lui-même, eussent été changées.

Page 1