‹ Corneille, Rotrou, MoliereChapitre 48 sur 68 · Viguier · texte numérisé non relu

Viguier

vais tâcher de mettre en lumière le plus simplement possible, en étudiant la pièce de Sai7it Genest. On lit, dans les Vies des Saints, la légende suivante, concernant un certain Ginesius, nom que l'on a traduit en français Genès ou Genest. C'est un célèbre comédien. Un jour, il représente avec ses camarades devant l'empereur Dioclétieu une pièce oîi il joue le personnage d'un nouveau converti. Il feint d'être malade, se couche au milieu du théâtre, et demande à être baptisé : « Allons, mes amis, je me sens lourd, je veux devenir léger. — Comment te ferons-nous léger, si tu es lourd? lui répondent ses camarades. Sommes-nous des menuisiers et devons-nous te mettre sous le rabot? » Cette plaisanterie provoque le rire des assistants. — « Insensés, leur dit alors Genès, je désire mourir chrétien. » On appelle un prêtre; les cérémonies du culte des chrétiens s'accomplissent sur la scène, comme c'était alors l'usage, dit la légende, pour railler la religion nouvelle. Genès se présente habillé de vêtements blancs, monte sur un socle qui avait servi à porter une statue de Vénus, et fait le discours suivant ; « Écoute, Empereur, et vous tous, écoutez, armée, sages et peuple de cette ville. Toutes les fois que j'ai entendu seulement prononcer le nom de chrétien, j'en ai eu horreur, et j'ai insulté ceux qui étaient de cette religion. J'ai même exécré d-^s parents et des proches à cause du nom du Christ, et j'ai publiquement tourné

en dérision les pratiques de ses sectateurs. Mais, à présent, depuis que l'eau du baptême m'a touché, et que, interrogé, j'ai répondu que je croyais, j'ai vu vers moi descendre du ciel une main, et audessus de moi s'arrêter des anges radieux, qui m'ont rappelé tous mes péchés depuis mon enfance, et me les ont récités par cœur comme d'après un livre, et puis ils m'ont lavé avec cette eau, dans laquelle, en votre présence même, je viens d'être trempé, et ils m'ont ensuite montré à moi-même plus blanc que la neige. Maintenant donc, illustre Empereur, et vous peuple, qui avez ri de ces mystères, croyez avec moi que le véritable Seigneur est le Christ; qu'il est la lumière, qu'il est la vérité, qu'il est la miî»éricorde (pietatem), et que par lui vous pourrez obtenir et mériter le pardon. » —Là-dessus, Dioclétien, furieux, ordonne de livrer Genès aux tortures, et finalement le fait décapiter *.

1. On trouve dans les Vies des Saints les biographies de trois outres comédiens qui ont subi le martyre dans des circonstances identiques, et qui ont, comme disent les pieux narrateurs, passé du théâtre au ciel :

1" Ardalion, jouant en présence de l'empereur Maximien, reçoit le baptême sur la scène, puis s'avance et déclare que ce n'est point un jeu et qu'il est vraiment chrétien. L'empereur le fait mettre à mort.

1' Porphyre, en représentation devant Julien l'apostat, après «voir également reçu le baptême sur le théâtre, reproche à l'empereur son apostasie, et se confesse chrétien. Il est envoyé au supplice.

3" Galase, jonant, à Héliopolis, une pièce analogue, est mis par ses compagnons dans un bain d'eau tiède, pour ac-

Dès le iv^ siècle du christianisme, il y avait eu des essais de tragédie sacrée, par exemple la Passion du Christ, en grec Xcc-cç zâr/wv, faite eu grande partie avec des centons d'Euripide, Le théâtre du moyen âge représenta, sous le nom de Mystères, les principales scènes de l'Ancien et du Nouveau Testament, puis la vie et la mort des martyrs et des saints. Le théâtre de ia Renaissance eut aussi ses tragédies sacrées. Al; dix-septième vècle, les derniers types de ce genre de pièces isont : le Polyeucte de Corneille, sa Théodore, vierge et martyre, le Saint Genest de Rotrou, enfin VEsther et VAthalie de Racine.

A la suite de ces Mystères et après la Renaissance, avant qu'on se fût avisé qu'il y eût des règles dramatiques, le fameux poète Alexandre Hardy, auteur de huit cents pièces aujourd'hui oubliées, sorte de fournisseur des comédiens de Paris sous Henri IV et sous Louis XIII, les avait accoutumés, eux et le public, à une extrême fécondité, et à toutes sortes de sujets d'invention moderne. Rotrou suivit les mêmes errements, aventureux et libres, et, depuis l'âge de dix-neuf ans jusqu'à "^ mort, ne laissa guère passer une année sans faire représenter une, deux, trois pièci^s, quel-

» iinplir la cérémonie du baptême. Lorsqu'il eu sort, il remet lies vêtements blancs, selon l'usage, et fait profession de cliristianisme La foule se précipite en fureur sur le IhéiUre, en arrache le comédien, le traîne dans la rue et le lapide.

qucfois quatre. Nous en avons, sous son nom, trente-cinq authentiques, et deux autres incertaines : le tout en vingt-deux ans.

Doux mots seulement sur sa vie et son caractère. Jean Rotrou était né à Dreux, en 1609, par conséquent, trois ans après Corneille. Cepci,dant on dit que Corneille, par courtoisie et amitié, l'appelait a son père », peut-être parce que Rotrou, ayant débuté un an avant lui dans la carrière d'auteur dramatique, — par l'Hypocondriaque, en 1628, — lui avait donné quelques bons conseils, alors que le futur auteur du Cid se cherchait encore. En tout cas, Ccrneille, à son tour, rendit à Rotrou, par son seul exemple, autant qu'il pouvait lui devoir : car les plus belles pièces du « père » ne vinrent qu'après les chefs-d'œuvre du fils. Rotrou, avec une facilité extrême, se répandait dans tous les genres : sur ses trentesept pièces, il y a seize tragi-comédies, huit tragédies, douze comédies, et une pastorale. Toutes ces pièces sont en cinq actes, en vers; c'était l'usage en ce temps-là. Toutes furent représentées de 1628 à 16o0; par conséquent, dans le même temps que celles de Corneille, puisque Mélite est de 1629, le Cid, de 1636, et ainsi de suite. Ilya apparence que Corneille et Rotrou s'animaient Tun l'autre d'une généreuse émulation, et tour à tour se communiquaient la flamme. Mais ce fut après le Cid, Horace, Cinnu

et Polyeucte, que Rotrou, s'élançant sur les traces de son ami, produisit ses œuvres les plus fortes: entre autres, Saint Genest et Venceslas, où se trouve ce vers, d'un sentiment si exquis :

L'ami qui souffre seul fait une injure à l'autre.

Ainsi, après que le jeune Rotrou eut donné quelques bons conseils au jeune Pierre Corneille débutant, à son tour il reçut de belles inspirations de son ami devenu le grand Corneille ; et, par conséquent, après que Corneille avait nommé Rotrou son père, Rotrou à sou tour aurait pu, à plus juste titre, lui donner ce nom, puisque le talent de Rotrou n'atteignit sa maturité que sous les chauds rayons du génie de l'auteur du Cid, d'Horace, de Cinna et de Polyeucte. Rappelons, en effet, quelques dates :

1636, le Cid : Corneille a 30 ans;

1639, Horace, Cinna: Corneille a 33 ans;

1640, Polyeucte : Corneille a 34 ans;

1646, Saint Genest : Rotrou a 37 ans; et c'est assurément Polyeucte qui donna à Rotrou l'idée de Saint Genest.

Rotrou était une de ces natures prime-saulières, cxpansives et impétueuses, qui se dépensent largement, dans le travail comme dans le plaisir. Jl menait une vie assez dissipée. On raconte que, dans ses moments de sagesse , se méfiant de lui-même et de sa prodigalité, s'il recevait de l'argent des comédiens, il allait le répandre

dans son grenier derrière les fagots. Forcé dfi le chercher plus tard écu par écu, il avait le temps de réfléchir avant de le dépenser. Vraie ou fausse, la légende donne une idée de ce que l'on disait et croyait de lui.

Devenu cependant le premier magistrat de sa ville natale, quelque chose comme sous-préfet de ce temps-là, il montra un grand dévouement pour ses concitoyens, si grand même qu'il en mourut. Une fièvre pourprée épidémique sévissait à Dreux : les amis et le frère de Rotrou l'engageaient à quitter la ville, foyer de la contagion ; il refusa. « Le salut de mes concitoyens m'est confié , dit-il, j'en réponds à ma patrie ; je ne trahirai ni l'honneur ni ma conscience. Ce n'est pas que le péril où je me trouve ne soit fort grand, puisque, au moment où je vous écris, on sonne pour la vingt-deuxième personne qui est mor le aujourd'hui. Ce sera pour moi quand il plaira à Dieu. >: Il resta donc et, atteint de la maladie, y succomba, en 1650, âgé de quarante et un ans. Voilà une mort qui vaut plusieurs belles tragédies.

11 avait, sans compter, semé son talent dans une sorte d'improvisation continuelle ; ne se gênant poini d'ailleurs pour prendre ses sujets un peu partout, comme on faisait en ce temps-là, et encore aujourd'hui, je crois.

Or, en 1630, avait paru un recueil d'œuvres poé-« tiques en latin, composées par un jésuite, horam<

de talent, Louis Cellot, Ludovicus Cellotius. Ce recueil contenait, entr'autres, quatre pièces de théâtre. Sur les quatre, Kotrou en prit deux : la première, dans laquelle se trouvait le drame que nous allons étudier, s'appelait le Ma'*'tyre d'Adrian, avec des chœurs à la fin de chaque acte. De celle-là il a seulement élagué les formidables tirades de cent à cent cinquante vers ; mais il a pris les principales scènes, les personnages avec leurs noms, les plus beaux vers, les plus beaux traits, se contentant de les traduire. De la seconde, Cosroès, il n'a emprunté que le sujet. Inutile de nous arrêter à celle-ci.

Le Martyre d'Adrian de Louis Cellot est donc une des sources dans lesquelles Rotrou a puisé largement pour Saint Genest. D'autre part, un laïque, nommé Desfontaines (qu'il ne faut pas confondre avec l'abbé Desfonlaines du dix-huitième siècle) avait publié, en 1645 ou 46, un an avant la pièce de Rotrou, ou la même année, une pièce inihalée: l'Illustre comédien, ou le Martyre de saint Genest. L'exemplaire delà Bibliothèque nationale est de 1646. Rotrou s'empara aussi de cette autre pièce, et la greffa sur la première. Et, comme il faut tuer ceux que l'on vole, il intitula sa pièce : Le véritable Saint Genest. Le titre complet est ainsi conçu (à cette époque, on ne craignait pas les longs titres) : Le véritable Saint Genest, comédien païen représentant le Martyre d'Adrien.

C'est si bien un drame à la Shakspeare que, absolument comme dans Bamlet, il y a deux pièces, l'une dans l'autre, et un tliéatrc sur le théâtre.

Voici le sujet en quelques mots : l'empereur Dioclétien, pour honorer un de ses coadjuteurs à l'Empire , Maximin César, revenu vainqueur de l'Inde, lui accorde la main de sa fille. A l'occasion de ce mariage, on donne des fêtes et une représentation dramatique.

\]n célèbre acteur, Gcnest, vient au palais pour cette représentation, comme les comédiens au château d'Elseneur, dans la pièce de Shakspeare.

Ici déjà nous pouvons observer la veine familière que comporte le genre mixte de la tragicomédie. L'Empereur cause avec Gcnest et lui demande quelles sont les pièces qui ont la vogue :

Mais dis-nous quel omTage Aujourd'hui sur la scène a le plus haut suffrage, Quelle plume est en règne, et quel fameux esprit S'est acquis au théâtre un plus juste crédit.

Et alors, dans la réponse de Genest, Rotrou introduit, par une allusion généreuse, l'éloge iudirect de Corneille, son ami, naguère indignement persécuté :

Nos plus nouveaux sujets, les plus dignes de Rome, Et les plus grands efforts dos veilles d'un grand homme A qui les rares fruits que la Muse produit Ont arquis 5ur la scène un légitime bruit

Et de qui certes l'art comme l'eslime est juste. Portent les noms fameux de Pompée et d'Auguste * : Ces poèmes sans prix, où son illustre main D'un pinceau sans pareil a peint l'esprit romain, Rendront de leurs beautés votre oreille idolâtre, Et sont aujourd'hui l'âme et l'amour du théâtre.

Éloge rare en son ingénuité sincère, de contemporain à contemporain, de poète à poète, d'artiste à artiste. Combien peu de gens savent louer, surtout un confrère, un rival ! On le t'ait quelquefois, mais avec faste, avec une emphase suspecte, ou bien avec des louanges malingres. Ici Rotrou le fait avec simplicité, et d'abondance de cœur. Peu lui importe la vraisemblance, soit historique, soit dramatique, il faut qu'il satisfasse son amitié et son admiration. D'ailleurs, au moment où il imite Polyeucte, cette louange est une dette, que sa ioyaulé se plaît à acquitter.

La princesse Valérie, qui, elle aussi, est un peu romantique à ce qu'il paraît, dans le sens de Stendhal, demande à Genest de choisir quelque sujet plus nouveau que Pompée et Auguste. Or, sur cette invitation, voici de quoi Genest s'avise : comme Maximin César compte volontiers parmi ses titres ^q gloire le fait d'avoir persécuté les chrétiens et condamné plusieurs d'entre eux. au dernier supplice, on représentera, s'il lui plaît, devant lui les derniers moments et la mort d'un

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