Cinrta. on U^ Clémence d'Auguste, et la Afort dç Pompée
de ces rebelles exécutés par son ordre et qui avait nom Adrien. — (C'est ainsi que la tragédie de Cellot s'intercale dans celle de Desfontaines). — Pendant que Genest jouera le rôle d'Adrien le persécuté, Maximin César le persécuteur se verra lui-même représenté sous les traits de l'acteur Octave. Tout cela n'est-il pas piquant, singulier, curieux ? — Tel est le premier acte, sorte de prologue.
Au deuxième, un théâtre s'élève sur le théâtre même, pour représenter le Martyre d'Adrien. — Genest, tout en s'habillant et en repassant son rôle, donne quelques avis au peintre de décors ;
Vous deviez, en la toile oii vous peignez vos cieux,
Faire un jour naturel au jugement des yeux;
Au lieu que la couleur m'en semble un peu meurtrie.
Le théâtre, dans ce temps-là, n'était éclairé que par des chandelles : on venait les moucher de temps à autre. Un tel éclairage aidait peu à la couleur, pour imiter la lumière des cieux. Aujourd'hui on a quatre rampes de gaz, deux horizontales, en bas et en haut ; deux verticales, dans les coulisses, et quelquefois davantage. Celles d'en haut, qu'on appelle les herses, éclairent si bien les ciels, qu'elles y mettent le feu de temps en temps, et brûlent les théâtres avec les spectateurs.
Pendant cette conversation de Genest avec \t peintre de décors, survient une des comédiennes, Marcelle, qui, en achevant sa toilette, se plaint
coquettement d'être importunée par la foule des galants qui remplissent sa loge, au point qu'elle a dû leur céder la place :
De ces faux courtisans toute ma loge est pleine ;
Et, lasse au dernier point d'entendre leurs douceurs.
Je les en ai laissés absolus possesseurs.
Genest ne paraît pas trop croire qu'elle soit si mécontente qu'elle dit de se voir ainsi assiégée, et se moque d'elle gentiment. — Tout cela encore, en guise de lever de rideau, n'est-il pas agréable et amusant?
L'idée mère de la pièce est celle que je vous ai montrée tout à l'heure, en deux ou trois exemplaires successifs, dans les Vies des Saints. Genest est chargé du rôle d'Adrien qui, comme saint Paul, après avoir persécuté les chrétiens pour l'empereur, était devenu chrétien lui-même ; l'excellent comédien païen, en étudiant son personnage de chrétien, s'en pénètre tellement, qu'il se convertit. Au moment où cette transformation commence à s'opérer en lui, une voix du Ciel se fait entendre et lui prédit cette conversion. C'est, je crois, une précaution dramatique pour guider un peu le spectateur, qui autrement ne saurait pas toujours se reconnaître entre la comédie et la réalité.
Poursuis, Genest, ton personnage; Tu n'imiteras point en vain...
Le rôle de Genest contient des vers presque ans
beaux que les plus beaux de Polyeucte ; mais Polyeucte, ne l'oublions pas, avait été représenté six ans aui)aravaiit. Toujours cst-il que Rotroa, dans plusieur.'^ passages de Saint Genest, comme ûiins Venccdas presque tout entier, se montre le digne émule de son ami. Mais, si Polyeucte a pu inspirer à Rotrou Saint Gênent, peut-être que Corneille n'aurait pas écrit Niœmède si Rotrou n'avait pas d'abord écrit Venœslas. Ainsi il y avait entre ces deux généreux poètes une aimantation mutuelle, comme plus tard entre Gœtlie et Schiller.
Ce qui appartient bien en propre à Rotrou dans Saint Genest, et ce que Corneille n'avait pas osé risquer dans Polyeucte, c'est de faire parler nonseulement les chrétiens en chrétiens, mais Jes païens en païens, et plaider le pour et le contre du cliristiauisine en plein théâtre. Je me garderai bien, moi, ici, de suivre Rotrou sur ce terrain-là, et de citer les passages anti-chrétiens de ses rôles, parceque peut-être il se trouverait quelqu'un pour m'attribuer, à moi, ce qu'aurait dit non pas même Rotrou, mais le personnage de sa pièce. C'était de sa part une grande hardiesse, en ces temps de fanatisme, que de pousser jusqu'à ce point l'impartialité dramatique. Corneille, dans Polyeucte^ ne plaidant que la thèse chrétienne, mettait de son parti l'Église, le clergé, et tous leurs adhérents, qui alors étaient la majorité'. Peut-ê(re cette hardiesse 1. Au mois de juillet 1882, M. B. Aube a lu, à l'Académie
LE KOMAN TISME DKS CLASSIQUES 2"/o
de Rolrou fut-elle cause que sa pièce resta longtemps comme enterrée *.
Après le premier acte du Martyre d'Adrien, qui fait le deuxième de la pièce de Rotrou, Dioclélien se lève en disant:
En cet acte Geaest, à mon gré, se surpasse.
Et la cour va féliciter le grand comédien.
Je ne suivrai pas la pièce en détail, j'en marquerai seulement les principaux traits. Outre le rôle d'Adrien, joué par Genest, un autre caractère remarquable est celui de Flavius ou Fiavie, ami d'Adrien : homme prudent et politique, militaire, officier de l'Empereur, de qui dépend sa fortune, Flavius voudrait bien sauver Adrien, mais
des Inscriptions, un travail en quatre chapitres sur la légende de Polyeucte et ses sources. Polyeucte, d'après les documents, aurait subi le martyre entre l'an 250 et l'an 260. L'un d'eux, chose intéressante, trahit l'intention d'effacer le souvenir du brisement des images des dieux, qu'on a rayé dans un passage, mais qu'on a, par mégirde, laissé suL-ister dans un autre. Cela confirme ce que déjà un autre savant, M. Edouard Le Blant avait essayé d'établir, à savoir que l'Eglise elle-même, après réflexion, n'approuvait pas l'acte de violence, le scandale, qui cependant a été la cause directe et immédiate du martyre de ce soldat fanatique, de sa mort courageuse, de sa glorilication enfin, dans les Acta Sanctorum d'abord, dans la tragédie de Corneille ensuite. Genest est un héros beaucoup plus gympathijue; mais Corneille a la poigne plus forte que Rotrou .
1. Et c'est moi qui l'ai déteirce. Quand j'étais élève à l'École Normale, je la signalai à Bocage, alors directeur de l'Odéon : il en l'ut ravi, la joua, et fit lui-même saint Genest. C'utaii, jg crois, en 1842.
sans se compromettre. Sitôt qu'il l'aura trouvé inflexible, il exécutera sans pitié les ordres reçus, u'ayant plus affaire à un ami, mais à un rebelle. Il lui expose donc d'abord, avec tout le zèle dora il est capable, les raisons qui doivent le faire renoncer à sa téméraire résolution ; cette scène est le pendant de celle du vieil Océan avec Promélhée dans Eschyle. — Mais, trouvant Genest inébranlable, Flavius dès lors rompt une amitié devenue compromettante, et dit à ce révolutionnaire : « Mon ordre va plus loin. » Puis il le fait, bien à regret, charger de chaînes. — Ce Flavius n'est pas un caractère sympathique; mais c'est un caractère vrai; par conséquent, intéressant.
J'ai dit qu'il y avait deux pièces, l'une dans l'autre, comme dans Hamlet. Mais, dans Hamlet, la scène des acteurs, quelque dramatique qu'elle soit, n'est qu'un épisode ; ici la pièce fictive, le Martyre d'Adrien, contenue dans la pièce réelle, qui est ja t;oriY^''*sion de Genest, en occupe les deuxième, troisième cï quatrième actes ; et l'autre s'y mêle et s'y enlace étroitement. El puis encore, au travers de ce double drame, serpentent comme des arabesques les intermèdes de la tragi-comédie : dans les entr'actes, l'Empereur et la Cour vont visiter les coulisses, et s'entretiennent, assez na'ivement, de ce désordre de la scène, oii l'ordre se rétablit soudain dès que le rideau va s'ouvrir, — car en ce teinps-U\ il était double et
s'ouvrait par le milieu *. Ainsi les petits détails de la réalité curieuse s'entremêlent aux choses héroïques avec une agréable liberté.
Adrien, le héros de la pièce fictive, vient d'être jeté dans un cachot, pour attendre l'heure du supplice ; nous l'y suivons. Dans cette pièce, le lieu change lorsque l'action le veut; non seulement d'un acte à l'autre, mais d'une scène à l'autre, comme dans Shakspeare. Rotrou, pour sa part, n'acceptait point J'entrave de l'unité de lieu. Quant à l'unité d'action, les ultra-classi(jues n'auraient pas manqué d'alléguer qu'elle était violée aussi dans Saint Genest, puisqu'il y a„dfius pièces l'une^ans l'autre. Cependant, y eut-il jamais unrté""^ction plus réelle, malgré l'apparence ? C'est dans l'aventure même de Genest, c'est dans sa conversion miraculeuse, que réside cette unité : l'excellent comédien entre si bien dans son personnage qu'il se convertit comme lui; de telle sorte que les spectateurs de la pièce s'y trompent d'abord ; mais bientôt il n'y a plus à en douter. Dès lors c'est une mort réelle qu'il va subir, et non plus une mort fictive. Il a l'enthousiasme du martyre ; il le -^ laisse éclater au milieu de son rôle, et tout à coup parle pour son propre compte ; s'adressant à son camarade, le comédien qui joue le rôle d'Anthyme, il l'appelle de son vrai nom, Lentulus ou Lentule, et lui dit :
1. Je l'ai connu tel encore, au théâtre des Variétés, à Paris, I. 16
Ah ! Lentule, en l'ardeur dont mon âme est press Il faut lever le masque et f ouvrir ma pensée : Le Dieu que j'ai haï m'inspire son amour; Adrien a parlé, Genest parle à son tour; Ce n'est plus Adrien, c'est Genest qui respire La grâce du baptême et l'honneur du martyre! Mais Christ n'a point commis en vos profanes mains Ce sceau mystérieux dont il marque ses saints: Un ministre céleste, avec une eau sacrée, Pour laver mes forfaits, fend la voûte azurée; Sa clarté m'environne et l'air de toutes parts Résonne de concerts et brille à mes regards! Descends, céleste acteur; tu m'attends, tu m'appelles Attends, mon zèle ardent me fournira des ailes ; Du Dieu qui t'a commis dépars-moi les bontés.
Là-dessus, volant au-devant de sa propre vision, Genest rentre brusquement dans la coulisse.
MARCELLE — l'actricc qui joue Natalie.
Ma réplique a manqué, ces vers sont ajoutés.
LENTULE
Il les fait sur-le-champ ; et, sans suivre l'histoire, Croit couvrir, en rentrant, son défaut de mémoire.
L'Empereur et les autres spectateurs se méprennent d'abord, ne soupçonnant point le miracle qui vient de s'opérer dans l'esprit de Genest.