G. Ticknor, Histoire de la littérature espagnole, tome
lonnera à Gœthe le sujet de Faust; et un conte le nourrice donnera à Byron le germe de son \Ianfred.
Le héros de Tirso de Molina est donc un débauché X un impie, qui a pris le parti de s'amuser et se ailler de tout, et de ne se corriger que le plus tard >ossible. Lorsque son valet essaye de lui faire de a morale, Don Juan répond qu'il avisera à se con- -ertir quand il sera vieux.
CATALINON
Ah ! Monsieur, tromper les femmes de cette façon ! 'eus payerez cela à l'heure de la mort !
DON JUAN
I Heureusement que tu me donnes du temps.
A son père, qui lui dit que a Dieu est un juge évère après la mort », Don Juan réplique : « Après 1 mort ? Nous avons le temps ! »
C'est depuis cette pièce de Gabriel Tellez que i type de Don Juan a fait fortune au théâtre et ans toute la littérature, où il n'a pas été sans ubir un grand nombre de modifications. Dans la remière moitié du dix-septième siècle, cette ^ende passa d'Espagne en Italie, puis en France, 'remièrement à Paris, en i6o7, une troupe ilaeniio donna il convivato di pietra (le Convive >' pierre), comédie librement imitée de l'espanol- EUp se réduisait, dit«nn, comme c'<^t<»it
l'usage dans la commedia dell'arte, à un canevas, sur lequel les acteurs brodaient leurs improvisations. Ensuite une troupe de comédiens espagnols vint à Paris, à l'occasion des fêtes du mariage de Louis XIV, en 16o9, et joua la pièce même de Tirso de Molina. Puis, trois ou quatre imitations françaises en furent faites aussitôt, sous ce titre : le Festin de pierre, traduisant tout de travers le titre espagnol et italien, le Convié de 'pierre, c'est-à-dire, la Statue invitée à souper.
Une statue vivante, c'était cela qui frappait l'imagination. Et le titre inintelligible n'y gâtait rien. On est parfois saisi d'autant plus vivement de ce que l'on ne comprend point. Par exemple, le joli conte de Cendrillon avait primitivement pour sous-titre : « ou la petite pantoufle de vair ». Le vair était, au moyen âge, le nom d'une fourrure fort en usage, la même qu'on nomme aujourd'hui petit-gris. Lorsque le sens de ce mot (qui vient du latin varius , varié, moucheté), commença à se perdre parce qu'il était moins usité, les éditeurs nouveaux, ne le comprenant plus, substituèrent la Petite pantoufle de verre ; ce qui est absurde ; il serait difficile d'aller au bal et de danser, comme fait Cendrillon, avec cette pan*, touflc-là ; mais l'absurde et le merveilleux se tiennent, et ce détail n'était pas pour gêner l'imagination des nourrices qui contaient ce conte aux enfants, ni celle des enfants auxquels on le con-»
fait. — Un autre exemple de ces titres absurdes, c'est celui des Provinciales ; elles s'appelaient d'abord les Petites lettres, et étaient censées écrites par un Parisien à un provincial, pour le mettre au courant des querelles sur la Grâce ; c'étaient donc les Lettres à un provincial ou au provincial, mais des lettres parisiennes. Le litre quia prévalu, et qui n'est qu'un abrégé mal fait, semble dire tout le contraire. — Le titre du Festin de pierre n'est pas seulement un contre-sens, c'est un nûn-sens. On a cependant essayé d'expliquer ce titre, en supposant, sans aucun texte ni prétexte, que le coiT^mandeur tué par Don Juan se nommait Don Pèdre ou Don Pierre, a Ce titre, dit M. Aimé-Martin, indique en même temps le but moral et le sujet de la pièce. Ce sujet, c'est le festin auquel la statue de Don Pierre invite Don Juan, et non le festin donné par Don Juan luimême. Ce qui le prouve, c'est que toute la pièce est faite pour la dernière scène du cinquième acte, qui renferme la catastrophe ou le dénouement ; or, dans cette scène, la statue de Don Pii'rrre vient chercher Don Juan pour le conduire au lieu du festin. Boileau ne l'a pas entendu autrement lorsqu'il a dit :
A tous ces beaux discours j'étais comme une pierre. Ou comme la statue est au festin de Pierre. »
Cette interprétation est absolument ina.lmissible. J'ignore si r»oileau a entendu ce mot comme
M. Aimé-Martin, ou s'il a simplement transcrit le titre, sans s'en rendre compte, et parce que cela lui fournissait une rime amusante, ne trouvant d'ailleurs aucun sens au Festin de pierre par un petit p; mais nulle part, que je sache, il n'est fait mention du nom de ce commandeur, que M. Aimé-Martin baptise Don Pierre ou Don Pèdre pour le besoin de la cause; et ce qui est positif, c'est que les pièces espagnole et italienne se nomment le Convié de pierre (la Statue invitée) ; tel est en effet le sujet véritable : car c'est en cela que consiste l'impiété de Don Juan, impiété qui amène sa punition. Ce qui est donc évident, quoique bizarre, c'est que le premier traducteur de la pièce crut calquer le titre italien, sans le comprendre ; et ce titre, une fois devenu populaire, fut répété et transcrit par tout le monde, aveuglément, ou scrupuleusement : c'était ce titre-là qui attirait la foule et qui faisait recette, on se serait bien gardé d'y rien changer.
Ce fut d'abord un comédien de l'Hôtel de Bourgogne, nommé De Villiers qui donna ce titre absurde à la pièce qu'il fit jouer dans cette même année 16o9, et qui était dédiée à Pierre Corneille *. Ensuite un
1. C'est ce même De Villiers dont Molière s'est moqué dans son Impromptu de Versailles. — Deux ans après la mort de Molière, le libraire Jacques Lejeune, d'Amsterdam, ayant voulu donner une édition des œuvres du grand comique, ne put se procurer le Don Juan: il eut l'audace de présenter, en Ince, le Festin de pierre de De Villiers, dont il fit disparaître
certain Dorimont, en 1661, donna, à son tour, une pièce sous le même titre, qui déjà avait la vogue. Cette vogue lit enfin que Molière et sa troupe voulurent avoir aussi \e\iT Festin de pierre; et, à la hâte, notre poète comédien composa et donna sa pièce, en 1665. Il y jouait le rôle de Sganarelle ; Don Juan était joué par La Grange. — J'ajoute tout de suite que, deux ans après, Thomas Corneille versifia ia pièce de Molière ; en ce temps-là, je le rappelais tout-à-l'heure, on n'acceptait pas volontiers cinq actes en prose. — Et enfin, encore deux autres années après, le comédien Duraesnil, dit Rosimon, de la troupe du Marais, fit jouer le Festin de pierre, ou l'Athée foudroyé.
Avouons tout d'abord que la pièce de Molière, quoique très remarquable à beaucoup d'égards, surtout au point de vue du sujet qui nous occupe, est, pour dire le mot, un peu bâclée, pas très bien fondue, mêlée d'éléments disparates, — espagnols, italiens, français, parisiens et provinciaux. — Au reste, extrêmement romantique, elle amalgame la comédie et la terreur; elle se moque de l'unité de lieu, et elle a raison :
Au premier acte, « le théâtre représente un palais; »
la dédicace pour ne pas trahir sa fraude, et cela quoique cette dernière comédie fut ea vers, tandis que le Don Juan était ea prose.
Au deuxième, « une campagne au bord de la mer ; »
Au troisième, « une forêt ; »
Au quatrièQie, « l'appartement de Don Juan ; »
Au cinquième, « une campagne ».
C'est qu'en réalité le caractère même de Don Juan est incompatible avec l'imilé de temps et de lieu. Un poète allemand a distribué les cinq actes de son Don Juan entre les cinq capitales de l'Europe. C'est, en quelque sorte, la mise en action de ce que le Don Juan de Moliè're dit à sou valet Sganarelle : « J'ai l'ambition des conquérants, qui volent perpétuellement de victoire eu victoire, et ne peuvent se résoudre à borner leurs souhaits. Il n'est rien qui puisse arrêter l'impétuosité de mes désirs ; je me sens un cœur à aimer toute la terre ; et, comme Alexandre, je souhaiterais qu'il y eût d'autres mondes, pour y pouvoir étendre mes conquêtes amoureuses! ».
Non seulement les divers éléments de la pièce de Molière ne sont pas suffisamment fondus ; mais, ce qui est plus grave, le principal personnage luimême, ti mon avis, manque un peu d'unité, lorsqu'il se fait hypocrite et nous donne un avant-goût de Tartuffe. D'oîi vient cela? Dira-t-on que Molière a voulu couronner toutes les scélératesses de Don Juan par le vice le plus hideux, l'hypocrisie ? Peutêtre. Toujours est-il que cela rompt l'unité. Dans la pièce espagnole , le caractère se tient bien
mieux d'un bout à l'autre, en son « originale intrépidité, formée d'une dépravation sans mélange, avide d'égoïstes plaisirs, et d'une moquerie imperturbable qui continue de railler même au milieu des terreurs d'un châtiment miraculeux *. » Ce type devenu européen est, au fond, essentiellement espagnol. « C'est dans un pays de foi inébranlable, et d'énergique passion, dit avec finesse et profondeur M. Demogeot, que l'homme peut arriver à se révolter contre le surnaturel sans cesser d'y croire * » . Eh bien ! le Don Juan de Molière, changé en hypocrite, renverse cette forte conception. D'où vient donc, encore une fois, que notre auleur a commis cette faute ? car c'en est une, et la réponse que nous avons essayée lout-à-l'heure ne l'ait que la pallier. — Et c'est encore une réponse plus spécieuse que solide, de dire, comme un autre critique de beaucoup d'esprit', que Don Juan « est seulement un hypocrite d'hypocrisie ». Cela peut être VTai jusqu'à un certain point an premier acte, lorsque, croyant avoir échappé à Done Elvire, il se voit rattrapé par elle inopinément et qu'il essaye de se tirer d'affaire comme il peut; mais cela ne peut plus 4tre si vrai au cinquième.
L'explication est, je crois, celle-ci : Molière avait lu les Provinciales, qui parurent en 10o6-57, et