J. J. Weiss
en avait fait son profit, d'abord pour composer et compléter Tartuffe, dont il donnait déjà quelques lectures partielles et quelques représentations privées, qui faisaient grand bruit ; de sorte que déjà aussi « les originaux, selon son expression, se remuaient pour faire supprimer la copie ». Malgré l'appui du Roi lui-même, il n'avait pu encore obtenir l'autorisation de jouer la pi<'ce en public. C'est dans ces circonstances qu'il ne put s'empêcher de laisser échapper une bouffée de sa colère contre les hypocrites, et qu'il surchargea en ce sens le rôle de Don Juan. Ce fut comme une soupape qu'il ouvrit à son indignation trop longtemps comprimée, ou comme un premier coup de canon avantcoureur de la bataille.
Voilà, je crois, la vérité. Et c'est là, sans doute, une explication, mais non une justification au point de vue de la conception dramatique et de l'unité de caractère.
Nous retrouverons tout-à-l'heure la trace des Provinciales dans la pièce que nous allons parcourir.
L'action se passe en Sicile, apparemment parce que l'œuvre est imitée plutôt de la traduction italienne que de l'original espagnol de Gabriel Tellez. Mais les personnages en sont espagnols, comme l'indiquent leurs noms et leurs titres : Don Juan, Donc Elvire, Don Carlos, Don Alonse, Don Louis, le Commandeur. — La Sicile, au surplus, dans le
xvv'i^ siècle, appartenait aux Espagnols. — Molière, dans ce pays de Sicile, introduit, au deuxième acte, des paysans qui parlent picard, si je ne me trompe. Voili^ bien de la bigarrure. — Je sais ce que l'on peut répondre : Puisque tous les personnages de la pièce, la scène étant en Sicile, sont censés parler sicilien alors qu'ils parlent français, il n'y a pas grande inconséquence à faire parler aux paysans qui ligurent dans les épisodes un patois quelconque de la France. — Soit ! j'y consens, et n'insiste pas.
Don Juan est donc un homme de plaisir, amoureux de toutes les femmes, et, tel que le décrit Sganarelle à son camarade Gusman, « un épouseur à toutes mains : dame, demoiselle, bourgeoise, paysanne, il ne trouve rien de trop chaud ni de trop froid pour lui ; et, si je te disais les noms de toutes celles qu'il a épousées en divers lieux, ce serait un chapitre à durer jusqu'au soir ». On peut saisir ici l'origine de la liste bouffonne de Leporello dans l'opéra italien, et de son fameux chiffre, mille e tre, en Espagne seulement.
Don Juan vient donc, en dernier lieu, d'abandonner la malheureuse Done Elvire, après l'avoir enlevée d'un couvent, et épousée, mais seulement en secret. Elle le rejoint dans sa fuite ; et c'est alors qu'il imagine tout à coup de simuler ces scrupules religieux, un peu tardifs : « J'ai fait réflexion que, pour vous épouser, je vous ai dérobée à la clôture d'un couvent, ; que vous avez rompu des
vœux qui vous engageaient autre parL; et que le Ciel est fort jaloux do ces sortes de choses. Le repentir m'a pris, et j'ai craint le courroux céleste... »
Don Juan prélude ainsi à riiypocrisie; mais, à ce moment-là, c'est, à ce qu'il me semble, sans préméditation. Puis, ayant pris ce masque par hasard et l'ayant trou^é commode, il le reprendra au cinquième acte. Voilà ce qu'on peut dire pour essayer de redonner au caractère son unité.
Molière, afin d'égayer un sujet sérieux, y jette divers épisodes, qui d'ailleurs servent aussi à mettre en lumière le caractère de Don Juan ; tels sont le naufrage, puis la scène champêtre, où il en conte aux deux jeunes paysannes en même temps ; scènes qui se trouvent, du reste, dans la pièce originale, et aussi chez Dorimont. L'une de ces deux paysannes est la promise de celui qui vient de sauver la vie à Don Juan lorsqu'il se noyait : Don Juan, non seulement suborneur, mais ingrat, ne songe qu'à séduire la petite fiancée, pour récompenser le pauvre Pierrot de son service : et, lorsque celui-ci veut l'empêcher de baiser la main de Charlotte, le gentilhomme repousse rudement ce vilain: « Qui m'amène cet impertinent ? »
Autre épisode pour égayer : Don Juan, apprenant tout à coup que douze hommes à cheval sont sur sa trace: « Comme la partie n'est pas égale, dit-il, il faut user de stratagème » , et il propose à Sga-
narelle de changer d'habits avec lui. Le valet ne se soucie guère de s'exposer à être tué pour son maître ; mais Don Juan, sans l'écouter : c Allons vite, c'est trop d'honneur que je vous fais. » — Pour plus de sûreté, tous deux ensuite se déguisent en médecins, et l'auteur en prend occasion de faire voir que son héros est incrédule en médecine comme en tout le reste. Là commence cette guerre de railleries contre les médecins et la médecine, que l'auteur continuera jusqu'à sa mort. — « Comment, monsieur, s'écrie Sganarelle, vous êtes aussi impie en médecine? » Ainsi dans cette pièce Molière se met sur les bras, du même coup, les médecins et les bigots. La scène oîi Don Juan développe brillamment son impiété donna prétexte aux adversaires de Molière pour l'accuser lui-même des sentiments de son héros. Dans tous les temps il se trouve des esprits faibles, ou des gens do mauvaise foi, et souvent les deux choses ensemble, qui attribuent volontiers à l'auteur les sentiments des personnages qu'il fait parler; qui trouvent mauvais qu'un athée parle comme un athée, et un païen comme un païen, et qui s'en indignent, ou qui font semblant. Ce fut cette espèce de gens qui attaqua Molière avec violence. Ils avaient déjà connaissance indirectement de la comédie du Tartuffe, dont les trois premiers actes avaient été joués aux fêtes de Versailles en 1064, et les cinq chez le prince de Coudé, puis lus chez Ninon de Lenclos.
Don Juan, avec son impiété, leur fut une occasion d'engager la bataille. Peut-être, du reste, l'élève de Gassendi et traducteur de Lucrèce trouvait-il quelque plaisir à exprimer, par la bouche de son héros, un certain nombre de pensées hardies et hbres qu'il n'eût pu risquer en son propre nom, et à contenter à la fois la vérité dramatique et l'audace philosophique. Un sieur de Rochemont, avocat au Parlement, lança contre lui un libelle, oui il disait : « Qui peut supporter la hardiesse d'un farceur qui fait plaisanterie de la religion, qui tient école de libertinage, et qui rend la majesté de Dieu le jouet d'un maître et d'un valet de théâtre, d'un athée qui s'en rit et d'un valet plus impie que son maître, qui en fait rire les autres *? » Il concluait en demandant la punition de l'auteur, et rappelait que l'empereur Auguste avait condamné à mort un boulFon pour ses railleries contre Jupiter, et que l'empereur Théodose avait livré aux bêtes d'autres comédiens impies. Le Roi, qui heureusement avait besoin de Molière pour composer les divertissements et les comédies de ses fêtes galantes, le soutint autant qu'il put. Il savait que le Festin de pierre était représenté dans plusieurs pays; que l'Inquisition elle-même le laissait jouer en Espagne ; qu'on le donnait aussi en Italie; enfin que, depuis plusieurs années, on le jouait à Paris sur le théâtre
1. Observations sur le Festin de pierre, par le sieur do Rochemont, page 8S. *
italien et sur d'autres scènes. Pourquoi la troupe de Molière aurait-elle été empêchée de le jouer aussi? Et, comme on insistait auprès du Roi en lui énumérant les impiétés de Don Juan, il répondit simplement : « Cela est vrai, mais il n'est pas récompensé. » Autrement dit, il est foudroyé et englouti dans les enfers.
Toutefois la scène du Pauvre, oîi Don Juan essaye d'induire ce malheureux à jurer pour un louis d'or, et où celui-ci refuse, en déclarant qu'il aime mieux mourir de faim, à quoi Don Juan réplique : « Va, va, je te le donne pour l'amour de l'humanilé », cette scène d'une philosophie téméraire, qui osait donner à entendre en plein théâtre, à cette époque de lanatisme, que la morale pouvait exister par elle-même et que la bienfaisance devait être désintéressée, cette scène avait été supprimée dès la seconde représentation. Et, même dix-sept ans après, en 1682, Vinot et La Grange ayant fait imprimer le manuscrit complet de la pièce, reçurent aussitôt l'ordre de faire disparaître, au moyen de cartons, ces passages et d'autres encore. Un ou deux exemplaires seulement (peut-être celui du lieutenant général de police, et celui du Roi) échappèrent à cette mutilation; on les a retrouvés en 1813.
Pour l'équilibre dramatique, comme il ne faut pas que le héros de la pièce soit absolument odieux, l'autour le relève par certains côtés : ainsi, à ce moment môme, apercevant dans la forêt un hommo
aLlaqué par trois autres, « La partie est trop inégale, dit-il, et je ne dois pas souffrir cette lâcheté. » Il met l'épée h la main et court au lieu du combat, n'hésitant point à exposer galamment sa vie pour sauver celle d'un inconnu.
A peu près de même, dans le roman de Richardson, Lo\elace, dont le caractère semble tracé sur celui de Don Juan, est fidèle à ses amis, généreux envers ses ennemis, plein de franchise et de valeur, perfide et scélérat seulement envers les femmes.
L'homme que Don Juan a secouru se trouve être le frère de cette Done Elvire qu'il a abandonnée. Seulement Don Carlos ne connaît pas Don Juan. Mais bientôt survient l'autre frère, Don Alonse, qui le connaît, et met l'épée à la main contre lui. Alors, situation théâtrale et chevaleresque, Don Carlos à son tour défend cet ennemi contre son frère, d'abord par des paroles, ensuite par des actions lorsque le frère n'écoute rien; il rend donc à Don Juan ce qu'il a reçu de lui, et le sauve à son tour, remettant à plus tard de venger leur injure personnelle, l'outrage fait à leur sœur. « Don Juan, lui dit-il, vous voyez que j'ai soin de vous rendre le bien que j'ai reçu de vous, et vous devez par là juger du reste, croire que je m'acquitte avec la même chaleur de tout ce que je dois, et que je ne serai pas moins exact à vous payer l'injure que le bienfait. Je ne veux point vous obliger ici à expliquer vos sentiments, et je vous donne la
libortc de songer à loisir aux résolulions que vous avez à prendre. Vous connaissez assez la grandeur de l'ofTense que vous nous avez faite, et je vous fais juge vous-même des réparations (ju'elle demande. 11 est des moyens doux pour nous satisfaire; il en est de violents et de sanglants; mais enfin, quelque choix que vous fassiez, vous m'avez donné parole de me faire faire raison par Don Juan. Songez à me la faire, je vous prie, et vous ressouvenez que, hors d'ici, je ne dois plus qu'à mon honneur. » ?>iscours noble, élevé, attachant ; plein de l'esprit chevaleresque entretenu par les romans héroïques et par les Cours d'Amour. ^