LES DIVERS DON JUAN
I>A l'ONTE, MOZART, HOFFMANN, MUSSET, BYRON, ôtC.
Nous arrivons au moment de la pièce où Molière met en œuvre la légende populaire. Don Juan aperçoit entre les arbres le tombeau du Commandeur, de ce Commandeur qu'il a tué en duel l'an passé. — C'est le nœud du drame.
DON JUAN
Mais quel est le superbo édifice que je vois tutre ces arbres?
SGANARELLE
Vous ne le savez pas?
DON JUAN
Non, vraiment.
LE ROMANTISME DES LIA S S IQ U lîS
SGANARELLE
Bon! c'est le tombeau que le Commandeur a fait faire lorsque vous le tuâtes.
DON JUAN
Ah ! lu as raison. Je ne savais pas que c'était de ce côté-ci qu'il était. Tout le monde m'a dit des merveilles de cet ouvrage, aussi bien que de la statue du Commandeur ; et j'ai envie de l'aller voir.
SGANARELLE
Monsieur 1 n'allez point là !
DON JUAN
Pourquoi ?
SGANARELLE
Cela n'est pas civil, d'aller voir un homme que vous avez tué.
DON JUAN
Au contraire! c'est une visite dont je lui veux faire civilité, et qu'il doit recevoir de bonne grâce, s'il est galant homme. Allons, entrons dedans.
(Le tombeau s'ouvre, et l'on voit la statue du Commandeur.)
Ici se présentent deux observations: l'une qui regarde le fond de la pièce, l'autre qui ne regarde que la mise en scène. La première, c'est que Molière a jugé inutile, et peut-être dangereux, d'adopter cette partie de la légende espagnole, qui se retrouve dans l'opéra italien, et d'après laquelle le Commandeur tué par Don Juan serait le père
d'une de ses victimes. Peut-être a-t-il craint que cela ne rendit Don Juan trop odieux, et ne donnât à la pièce une couleur de drame un peu trop forte. La seconde observation, c'est que l'auteur a eu soin d'écarter l'idée de cimetière, soit de peur d'assombrir l'esprit du spectateur, soit que, le cimetière en ce temps-là faisant partie de l'église, l'idée de le mettre sur la scène pût paraître une profanation. — Cependant Shakspeare, dans lîamlet, n'a eu aucun de ces scrupules. Et c'est peutêtre à son exemple que plus tard on s'est enhardi chez nous à mettre sur le théâtre soit un cimetière, soit une éij^lise, lorsque l'aclioa le demandait. Mais encore est-ce surtout dans les opéras qu'on a osé risquer la chose, parce que, là, on pouvait la sauver par le prestige du décor et de la musique : ainsi, le cimetière dans Lucie de Lammermoo7\ l'intérieur de la cathédrale à la lin de Robert-le- Diahle et dans le Prophète, le parvis de l'église dans Faust 1.
1. Remarquons, à ee propos, une inconséquence, que j'expliquerai ensuite. Au deuxième acte de Faust, nous voyons Mépliistopliélès trembler de tout son corps et se b.iisser en détournant les yeux devant la croix des épées qu'on lui présente eu quelque sorte pour l'exorciser par ce symbole sacré : comment alors, à l'un des tableaux suivants, ose-t-il bien entrer dans l'église, afin de troubler Marguerite qui prie et delà désespérer? L'explication, la voici: lu personnage qui s'introduit, non pas précisément dans l'église même, mais à l'entrée du parvis et en deçà du bénitier, était d'abord un être particulier, d'un aspect demi-fantastique, appelé le Mauvais Esjirit, vêtu d'une teinte gris -jaune, monotone et unifornie. Ce Mauvais Esprit était celui de la désespérance en la miséricordo
L'opéra de Don Juan, comme la pièce de Molière, élude l'idée de cimetière; le lieu est désigné par ces mots : « l'Enclos du Commandeur » .
Dans les nombreuses pièces laites sur ce sujet, la Statue est présentée de diverses manières, tantôt dans le tombeau, tantôt dehors, tantôt à pied, tantôt à cheval. Gela tient sans doute aux difficultés de la mise en scène. Si la Statue ne fait trembler, elle fait rire. Le fantastique est d'un emploi très délicat et demande une exécution parfaite. Lorsque Voltaire introduisit dans sa tragé.iie de Sémiramis l'Ombre de Niuus, — imitant sans le dire l'Ombre du père d'Hamlet, — il eut bien de la peine à éviter cet écueil: l'ombre restait dans le tombeau, comme ici la Statue du Commandeur, et n'apparaissait que dans le demi-jour du monument qui s'entr'ouvrait. Encore se plaint-il, dans une lettre à un de ses amis, de ce que l'acteur qui représente ce spectre, destiné à produire un effet tragique, a plutôt « l'air d'être le portier du mausolée ».
Molière, obéissant à l'instinct romantique, fait alterner dans sa pièce les scènes de comédie aA'ec
de Diou. Plus tard, peut-être faute de chanteur ayant un talent digne de l'air que dit ce pcrsonnnge et qui est fort beau, mais grave, nulleiiient dans le caractère ironiiue de iMéphisto, on le ratticlia cependant au rôle de ct^lui-ci, ce qui lit deux inconsequeuoes pour une, pui.squ'ici Mephisto n'a pas peur du lieu saint, lui qui tremblait et se terrait devant la seule croix des ép'os. et qu'il clunle un air qui n'est plus du tout dans son lara, tero et qu'on a dû transposer pour lui
les scènes de drame. De même qu'il a placé au second acte le joli tableau des deux jeunes paysannes coquettes que Don Juan séduit et enjôle toutes deux à la fois, de même ici, après la scène de la Statue et du tombeau, vile il pique la scène plaisante de Monsieur Dimanche, le marchand tailleur. Toutefois on peut observer qu'il y a ici nonseulement de la variété, mais un peu de bigarrure : car cette scène mêle tout-à-coup des teintes françaises et bourgeoises à la couleur espagnole et fantastique. Je me rends bien compte que l'auteur a fait ce constraste à dessein ; seulement il semble un peu trop heurté. Mais Molière, avant tout, veut amuser son monde, pour lui faire avaler doucement les témérités impies. Maintenant, par une autre modulation, après ce tableau comique, il plante le sermon grave et sévère du père qui vient morigéner son fils. C'est le pendant de la scène du Menteur dans Corneille. Celle de Molière est également très éloquente et très belle ; mais celle de Corneille, d'après Alarcon, est plus saisissante. Dans la pièce de Molière, Don Juan répond à son père avec insolence : « Monsieur, si vous étiez assis, vous en seriez mieux pour parier. » Et, lorsque Don Louis est parti. Don Juan dit ces paroles odieuses : « Eh ! mourez le plus tôt que vous pourrez! c'est le mieux que vous puissiez faire. ïl faut que chacun ait son tour, et j'enrage de >x)ir des pères qui vivent autant que leurs fils I »
Ce n'est pas sans dessein que Molière a placé là une touche ^ussi rude: c'est d'abord par suite d'une observation profonde de la nature, à savoir que la vie sensuelle et basse, et, pour dire le mot, le libertinage, développe une aridité de cœur effrayante, qui va même parfois jusqu'à la cruauté. On en pourrait donner des exemples frappants, et fa Gazette des Tribunaux en fournit chaque jour. [1 y a ensuite une raison dramatique : Molière a voulu que Don Juan, par ces paroles odieuses, révoltât le spectateur, qui en effet dès ce moment désire instinctivement qu'il soit puni ; et alors, pour satisfaire le sens moral du public, le drame par des coups successifs et rapides fait pressentir la catastrophe et s'y précipite. C'est d'abord Donc Elvire qui vient faire à Don Juan des reproches pleins de tendresse, avec les accents les plus pathétiques. Il reste sec et sans remords. Seule, une sorte de fantaisie libertine, je ne sais quelle vague idée de revenez-y , se réveille en lui ; il essaye de retenir cette belle affligée : « Madame, il est tard, demeurez ici, on vous y logera le mieux qu'on pourra. » C'est uniquement parce qu'il trouve du piquant à ses larmes. Elle refuse et s'en va, après l'avoir averti de la justice de Dieu. Don Juan alors dit à Sganarelle : « Sais-tu bien que j'ai encore senti quelque peu d'émotion pour elle ; que j'ai trouvé de l'agrément dans cette nouveauté bizarre ; et que son habit négUgé, son air languissant et ses larmes I. - 18
su LE ROMANTISME DES CLASSIQU3S
ont réveillé en moi quelques petits restes d'un feu éteint? »
SGANARELLE
C'est-à-dire que ses paroles n'ont fait aucun effet sur vous.
DON JUAN
Vite, à souper!
SGANARELLE, en soitpirant.
Fort bien.
DON JUAN, en se mettant à table.
Sganarelle ! il faut son;er à s'amender pourtant I
SGANARELLE
Oui-dà 1
DON JUAN
Oui, ma foi ! il faut s'amender. Encore vingt ou trente ans de cette vie-ci, et puis nous songerons à nous.
SGANARELLE, scandalisé, à part.
Oh!
DON JUAN
Qu'en dis-tu ?
SGANARELLE
Rien. Voilà le souper.
Molière, attentif à tenir la balance égale entre l'élément tragique et l'élément comique, suspend encore, par quelques jeux de scène tirés de la gourmandise de Sganarelle, l'approche du châtiment; et, par ce mélange prolongé de fantastique et de bouffon.
reste romantique jusqu'au bout. Mais eniin voici le commeiiceinenl de la justice céleste, voici la terreur et l'épouvante. — Dans l'opéra, elles croissent et se doublent des accords grandioses et des tonalités étranges trouvés par Mozart pour peindre le bruit des pas de l'homme de pierre et sa parole du chant d'église. — C'est la Statue qui vient souper, se rendant à l'invitation de Don Juan. Molière a soin de ne faire prononcer à l'homme de pierre que peu de paroles. La Statue, après ij'être rendue à l'invitation du burlador l'invite à son tour.
Je vous invite à venir demain souper avec moi. En aurez-vous le courage?
DON JUAN
Oui. J'irai, accompagné du seul Sganarelle.
SGANARELLE
Je vous rends grâces, il est demain jeune pour moi.
Ainsi l'auteur maintient toujours la note comique au travers du fantastique terrible. Rien , ce me semble, n'est plus shakspearien : cela fait penser à certains intermèdes de Macbeth et de Richard III.
Le dernier acte est consacré d'abord à la peinture de l'hypocrisie de Don Juan. La haine univer- BuUe soulevée par ses crimes est prêle à l'accabler;
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son père le déshérite en le maudissant. Don iuan alors change de maintien et de langage, et fait l'hypocrite religieux. Sur ce point, qui à notre sens rompt l'unité du caractère de Don Juan, nous avons cru devoir faire nos réserves, tout en donnant l'explication, non la justification, de cette volteface.
Maintenant voici, avant de finir, la trace de la lecture des Provinciales. Le frère d'Elvire, Don Carlos, vient demander à Don Juan quelles résolutions il a prises au sujet de sa sœur délaissée ; Don Juan répond, d'un ton de papelard, qu'il a fait dessein de renoncer au monde et à ses attachements. Don Carlos, étonné, insiste; mais c'est en vain : Don Juan réplique qu'il veut obéir à l'ordre du Ciel. Don Carlos finit par le provoquer ; Don Juan alors, comme les casuistes de la morale moliniste, répond : « Vous ferez ce que vous voudrez. Vous savez que je ne manque point de cœur, et que je sais me servir de mon épée quand il le faut. Je m'en vais passer tout-à-l'heure dans cette petite rue écartée qui mène au grand couvent ; mais je vous déclare, oour moi, que ce n'est point moi qui me veux battre : le Ciel m'en défend la pensée. Et, si vous m'attaquez, nous verrons ce qui en arrivera. »
Or, que dit le texte des casuistes cités par Pascal? « Un homme peut, pour conserver son honneur, se trouver au lieu assigné, non pas véritablement avec rintenl'jon expresse de se battre en duel, mais
Beulement avec celle de se défendre, si celui qui l'a appelé l'y vient attaquer injustement. Et son action, d'elle-même, sera tout indifférente : car quel mal y a-t-il d'aller dans un champ, de s'y promener en attendant un homme, et de se défendre si on vous y vient attaquer? Et ainsi, il ne pèche en aucune manière, puisque ce n'est point du tout accepter un duel, ayam" l'intention dirigée à d'autres circonstances. Car l'acceptation du duel consiste en l'intention expresse de se battre, laquelle celui-c n'a pas. »
Voilà la fameuse direction d'intention, qui sera recommandée aussi par Tartuffe. Que dit, en effet, celui-ci, voulant induire à mal la femme de son bienfaiteur ?
Selon divers besoins, il est une science D'étendre les liens de notre conscience Et de rectifier le mal de l'actioa Avec la pureté de notre intention.
Cependant l'heure du châtiment de bon Juan arrive enfin. Plusieurs apparitions fantastiques viennent l'avertir successivement d'avoir à se repentir bien vite^ s'il veut échapper au courroux du Ciel. L'impie n'en tient compte. C'est d'abord un Spectre de femme voilée. Puis ce Spectre change de figure et représente le Temps avec sa faulx à la main. Enfin, c'est la Statue du Commandeur, qui reparaît venant chercher Don Juan.
C'est là uue petite invraisemblance, mais à laquelle le spectateur n'a pas le temps de songer : on ne voit pas de bonne raison pour que le Goaimandeur vienne chercher son invité, au Ueu de l'attendre chez lui, c'est-à-dire dans son tombeau. Il ne Ta, d'ailleurs, invité que pour le lendemain. 11 est vrai que la suite des paroles montre que nous sommes déjà à ce lendemain. Et ceci fait voir que Molière, dans ce libre drame, s'aftranchit de l'unité de temps aussi bicvi que de l'unité de lieu.