LA STATUE
Dlu Juan, vous m'avez hier donné parole de venir manger avec moi.
DON JUAN
Oui. Où faut-il aller?
LA STATUl
Donnez-moi la main.
DON JUAN
La voilà.
LA STATUE, lui tenant la main.
Don Juan, l'endurcissement au péché traîne une mort funeste; et les grâces du Ciel, que l'on renvoie, ouvrent un chemin à sa foudre.
DON JUAN
0 Ciel! que sens-je? un feu invisible me brûle! Je n'en puis plus, et tout mon corps devient un brasier ardent! Ah!
« Le tonnerre tombe, avec un grand bruit et de
grands éclairs, sur Don Juan. La terre s'ouvre et l'abyine; et il sort de grands leux de l'endroit où il est tombé ».
Sgaiiarelle, resté seul, termine la pièce par une dernière noie comique; ce qui, après une telle catastrophe, est d'un romantisme bien persistant: « Ah ! mes gages, mes gages ! Voilà, par sa mort, un chacun satisfait : Ciel olïensé, lois violées, iillcs séduites, lamilles déshonorées, parents outragés, femmes mises à mal, maris poussés à bout, tout le monde est content; il n'y a que moi seul de malheureux ! Mes gages ! mes gages ! mes gages ! »
Ce rôle de Sganarelle éclaire et égayé la pièce, qui autrement, malgré quelques autres épisodes, eût paru trop sombre. Ce caractère — sensé, mais poltron et intéressé — contraste avec celui de Don Juan, impie et scélérat, mais brillant, brave et prodigue.
A-près la mort du poète et à la aoliicitation de sa veuve, Thomas Corneille mit en vers le Festin de pierre et délaya la vigoureuse prose de notro auteur, excepté quand il y trouva de beaux vers tout laits, qu'il n'eut qu'à cueillir; celui-ci, par exemple, dans la scène du père :
La naissance n'est rien où la vertu n'est pas.
Mais, en général, il aifaiblit tout ; il paraphrase avec une facilité agréable et mollo. En outre, il
retranche, il ampute, non seulement la scène du Pauvre, que Molière lui-même avait été forcé d'ôter, mais d'autres parties, sans que l'on voye la nécessité de ces amputations.
En revanche, il fait paraître, au troisième et au cinquième actes, trois personnages féminins de son invention : ^^ une jeune fille, Léonor, que Don Juan cherche à séduire, comme toutes les autres, en lui promettant mariage; 2° la tante de cette jeune fille, qui survient à propos pour la sauver ; 3° une nourrice, nommée Pascale.
Voici les autres changements introduits par lui : au quatrième acte, il place la scène des réprimandes du père à son lils avant celle du créancier, M. Dimanche; au même acte, il ne fait pas revenir Donc Elvire et perd ainsi un trait qui, chez Molière, achève de peindre le caractère de Don Juan (ce revenez-y de libertinage) ; au cinquième acte, il ne fait pas reparaître le frère de Done Elvire, Don Carios, qui, chez Molière, en provoquant Don Juan, donne occasion à son hypocrisie et à sa morale jésuitique; au même acte encore, il a singulièrement affaibli et rétréci l'idée de Mohère, en motivant l'hypocrisie de Don Juan par le seul désir de faire acquitter ses dettes à son père, et il a omis plusieurs des traits les plus forts de cet hypocrite, frère de Tartuffe. Il a supprimé, à la fm, l'apparition du « Spectre en femme voilée » et celle du « Temps ». La dernière n'est pas très regrettable.
On a peine à comprendre que, pendant un siècle et demi, cette paraphrase si faible soit restée en possession de la scène française, de préférence à l'œuvre de Molière, — si ce n'est qu'en ce temps-là le goût des comédiens et du public était plutôt pour les pièces en vers ; de notre temps, au contraire, 3Ù il est plutôt pour les pièces en prose, le Don Juan de Molière a été repris avec honneur, et la pâle versification de Thomas Corneille est délaissée.
Venons aux autres Don Juan.
Dans la première moitié du siècle dernier, un nommé Le ïellier donna un opéra-comique en trois actes, intitulé : le Festin de 'pierre.
Puis vint le libretto italien composé par l'abbé Da Ponte combinant l'œuvre espagnole de Gabriel Tellez et l'œuvre française de Molière. Ce livTet plus que médiocre a eu la chance inestimable d'être illustré et transfiguré par la musique de Mozart. Préoccupé avant tout d'égayer ce sombre sujet, l'auteur lui a donné le titre de dramma giocosc, W a extraordinairement ravalé le caractère de Don Juan : par exemple, lorsque celui-ci va jusqu'à changer non seulement d'habit, mais de femme avec son valet, et adresse à la lemme de ce valet, pour la séduire, la délicieuse sérénade qui méritait un meilleur emploi, — pendant que Leporello de son côté, pour obéir à son maitre, fait la cour à Donc Elvire. En France, cet endroit-là fait mal au cœur;
en Italie, la bouffonnerie couvre tout; on ne voit et on n'entend que les lazzi des deux pe«onnages ridiculement travestis de leurs babils échangés, et imitant aussi et contrefaisant la voix et le chant l'un de l'autre. Voilà le dramma giocoso : c'est l'opérette bouffe, amalgamée avec l'opéra séria e tragica. Heureusement la musique de Mozart anime, rehausse et illumine de ses splendeurs et de sa grâce ces banalités vulgaires ; heureusement aussi, le librettiste Da Ponte a repris celte partie de la légende espagnole que Molière avait cru devoir laisser de côté et d'après laquelle le Commandeur a été tué par Don Juan en essayant de venger l'outrage fait à sa fille. Cela ouvre tout d'abord une puissante source draniatique et musicale, par l'introduction du personnage de cette fille, Dona Anna. Dès le début de la pièce, on assiste pour ainsi dire au crime dont on verra à la fin le châtiment, et dès lors le caractère de Dona Anna se développe avec une énergie qui se soutient dans toute la pièce et lait de ce personnage un rôle capital. Notons ce point, car de là vont dériver plusieurs chose intéressantes.
Cela nous conduit d'abord à parler du Don Juan d'Hoffmann, petit conte fantasti(jue qui se rapporte autant et plus à Dona Anna qu'à Don Juan luimême. Hoffmann voit et admire en Don Juan la séduction dominatrice, — Musset, en s'emparant de
cette idée d'Hoffmann, l'exagérera jusqu'à la fausser; — selon Hoffmann, l'amour et sa puissance raêient et amalgament dans Don Juan le Diable avec Dieu. La tentative d'enlèvement de Dona Anna est son entreprise la plus hardie, ia plus téméraire : aussi est-ce là le pivot du drame qui résumera et dénouera sa destinée.
Dona Anna, par les dons brillants de sa nature et par son énergie, fait le pendant, et aussi le contraste de Don Juan, parce que chez elle le bien l'emporte sur le mal, comme, chez lui, le mal sur le bien. « De même, dit Hoffmann, que Don Juan est primitivement un homme d'une beauté et d'une force merveilleuses, Dona Anna est une femme divine, dont l'âme pure échappe à la puissance du Diable. »
Voici, au surplus, la brève analyse de ce conte fantastique. Hoffmann assiste, seul, dans une petite loge de quelque théâtre d'Italie, à une représentation du Don Juan de Mozart. Pendant qu'il est sous le charme de cette puissance et de cette grâce, Dona Anna elle-même, qui sort de clianler son rôle du premier acte, vient (il le croit du moins) s'asseoir derrière lui, dans cette loge : il a entendu quelqu'un qui entrait, il r^ste un peu de temps sans se retourner et sans savcir quelle personne se trouve là. Enlin il se retourne. . . Est-ce une vision, ou une réalité?... Holfmann exce'le à mniiitnir le lecteur dans l'incertitude. La conversa lion
s'engage, toute idéale et musicale, en dialecte toscan ; puis Dona Anna le quitte pour aller continuer son rôle dans la pièce.
Le spectacle fini, le voyageur rentre dans sa chambre d'hôtel; l'hôtel est contigu au théâtre, et y communique par un couloir. Notre dilettante, encore sous le charme, reste en vibration de tant de merveilles, ne peut dormir, retourne enfin dans la loge et contemple le théâtre dans l'obscurité : il croit entendre encore, dans la salle vide, flotter des lambeaux de sonorités vagues; lui-même en réveille les échos, en prononçant comme une évocation le nom de Dona Anna. L'horloge sonne deux heures du matin. Il sent passer sur son front un soufîle, puis il croit respirer autour de lui l'odeur d'un parfum italien qui, pendant la soirée, lui avait révélé la présence de cette femme assise derrière lui. Et voilà qu'il entend encore chauler Dona Anna. Puis, toul-à-coup, ce chant, d'une beauté indicible, s'interrompt... Le lendemain, il apprend, à table d'hôte, que la cantatrice d'hier au soir est morte, cette nuit, à deux heures.
Voilà le cadre, assez adroitement construit. Quelle est la part de la réalité, la part de l'hallucination, dans cette visite pendant l'entr'acte et dans tout le reste? Hoffmann laisse au lecteur le soin de deviner; c'est en cela que consiste l'art de l'auteur des Contes fantastiques. Toutefois, voici les dernières lignes, qui douneut en quelque sorte le mot de l'énigme :