Vci.* YAppendice, à la fin du volume
cuLt a transformé le type à son image , et l'a fait, chaque fois, original et nouveau. »
Nouveau, plus ou moins: nous allons voir dans quelle mesure. C'est surtout à propos du Don Juan de Byron que le mot de Sainte-Beuve est juste. Ce Don Juan, ce n'est plus du tout celui de la ■égende, — aussi ne devons-nous pas nous y arrêter longtemps; — c'est Byron lui-même, avec toutes ses fantaisies. C'est un mélange de Chérubin et de Don Juan , si l'on veut : amoureux de toutes les femmes qu'il rencontre, mais ayant plus d'ardeur et de curiosité que de tendresse ; et, en outre, se faisant un malin plaisir, en homme indépendant, sincère, à qui les défauts de sa nation sont insuppoi tables, de scandaliser par ses vers et ses pensées très libres les lecteurs et surtout les lectrices de ce cher pays dont la pudibonderie lui irrite les nerfs. Oui, ce Don Juan-là, c'est lord Byron, agacé par le canl britannique, et s'amusant, pour se soulager, à lui l'aire pousser des cris de paon, des cris comme jamais de mémoire d'homme les ladies n'en avaient poussé: car jamais de mémoire d'homme, en Angleterre, on n'avait osé écrire et imprimer, sur l'amour, les femmes, le mariage, des choses si téméraires. Je me garderai bien d'en redire une seule ici.
Au fond, je crois que ces fusées de raillerie amusaient assez les dames qui criaient. Byron, en les révoltant, les intéressait. Elles ne s'étaient jamais trouvées à pareille fête. Chacune d'elles lui
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fût volontiers arraché les yeux, en public ; en particulier, je ne sais.
Quand on dit tant de mal des femmes , quelque chose leur dit que c'est qu'on en pense trop de bien, et qu'on ne fait semblant de les haïr que de peur de trop laisser voir qu'on ne peut s'empêcher de les aimer. Les femmes ont un instinct qui ne les trompe pas, et tout de suite, comme les enfants, elles sentent ceux qui les aiment, même quand ils n'en font pas semblant. Et, comme apparemment elles savent quelque chose du proverbe latin : Qui aime bien, châtie bien, elles ne s'épouvantent point d'être battues, sentant qu'il y a moins loin de la haine à l'amour que de l'indifférence. Et, en effet, Byron, qui les fustigeait, les adorait. Plus d'une lui aurait dit peut-être, lorsqu'il devint plus modéré, ce que disait une dame du xvii« siècle au cardinal de Retz, son ancien ami, un peu refroidi : « Ah ! 011 est le temps où vous me jetiez des îhandeliers à la tête? »
Oui, il est évident que sous le nom de Don Juan, Byron se peint lui-même, et brode quelques-unes de ses propres aventures, plus ou moins arrangées. C'est, d'abord, en Angleterre, l'histoire de Julia; puis, sur les côtes d'Afrique, l'épisode de la jeune Haydée; c'est, ensuite, à Constantinople, au sérail, une sultane déjà mûre , Gulbeyaz , à laquelle il préfère la petite Dudu ; c'est, ensuite, la grande Catherine de Russie ; et puis, encore en Angleterre,
>ombre d'autres filles d'Eve. Byron est plutôt une sorte de Joconde, un voyageur amoureux de toutes celles qu'il rencontre, — il y abeauçoup de voyageurs comme cela, — qu'un véritable Don Juan. Rien de ia légende : ni châtiment, ni statue. Le poème, d'ailleurs, est inachevé, quoique ayant déjà seize chants. « Plein de feu, d'esprit et de grâce, mais (on l'a dit avec justesse) sans règle et sans frein, comme son héros, le poète promenait par toute l'Europe ses fantaisies licencieuses ^. »
En même temps, comme le Don Juan véritable, peu commode à qui gêne ses entreprises amoureuses, il bat et étouffe le premier mari qu'il trompe, et ce n'est pas de sa faute s'il ne tue pas le père de la première jeune fille qu'il séduit. Faisant volontiers la guerre comme l'amour, il occit un assez grand nombre d'hommes . Pas méchant, du reste : aimant les chats et les oiseaux, et sauvant une petite fille parmi le tas de gens qu'il a massacrés. Notons aussi le libertinage religieux, qui éclate partout en fusées dans ce poème, comme dans la première édition de Childe Harold, légèrement modifiée et atténuée depuis.
Ces quelques traits du Don Juan-Byron suffisent. J'en ajoute un dernier, qui en rachètera plusieurs. Un jour, à Venise, la Guiccioli lui disait ; « Comment te prouver que je t'aime? » Byron répondit : « En ne m'accordant jamais ce que ma fureur te demande
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sans cesse, afin que notre amour reste éternellement bea^ et au-dessus de l'humanité. » — Mais là-dessus quelque sccplique dira peut-être : « S'il la servait de beaux sentiments platoniques, c'est sans doute qu'il ne l'aimait plus. »
Le véritable Don Juan anglais, venu avant celui de Byron, c'est Lovelace, dans le roman de Richardson, un vrai chef-d'œuvre, quoique un peu long. Les romans anglais, aujourd'hui encore, sont plus prolixes que les nôtres : cela s'explique par ce fait que, chez nos voisins, la vie de famille, la vie intime, a bien plus de loisir, plus de développement, plus d'étendue que chez nous : le /lome, en un mot, soit dans les châteaux, soit dans les cottages, lient une grande place, et par suite exerce une grande influence sur les mœurs et sur la vie de l'esprit. De là les quotidiennes lectures, de la Bible d'abord, puis des romans moraux, remplis d'abondantes descriptions de paysages et de longues analyses de sentiments ; tout cela mêlé à la théière toujours prête, d'où découlent, pour la famille et les enfants, toutes sortes d'iiabitudes régulières et plantureuses, et un certain nombre de douces vertus ; les sandwichs, les tartines beurrées, avec lesquelles alternent les tartines morales des livres et des magaziiies, les plumpuddings lourds et nourrissants, les petits traités religieux, et les romans en douze volumes ; tout cela se tient. Ce roman de Clarisse
Harloive n'en est pas moins, malgré ses longueurs, un monument admirable, mais dont l'analyse ici ne seraitpas sans péril. Cependant, après tout, comme l'a dit un maître, « quel que soit le coloris trop véhément et trop hardi do plusieurs de ces peintures, nul écrivain n'a l'ait aimer davantage la vertu, ne l'a sentie plus au fond de son cœur *. »
Lovelace, comme Don Juan, est une âme perverse et mobile, avec des qualités brillantes qui font passer les vices du personnage ; comme lui, en un mot, il a du prestige. Honnête homme, à la manière dont on l'entendait en ce temps-là, excepté envers les femmes. Vous savez que l'original du personnage était le duc de Wharton, type de l'esprit corrompu et du vice élégant, un Don Juan au naturel.
Chez nous et de nos jours, Alfred de Musset a paraphrasé en beaux vers l'idée assez vague d'Hoffmann qui tend h. idéaliser Don Juan: mais je vais montrer comment il l'a faussée en l'exagérant. Poétisant ses propres passions, il semble se mirer dans ce type. Au reste, conception confuse et pleine de contradictions. Ce qui surnage, c'est que Musset a pour Don Juan une sorte d'adoration, d'idolâtrie, ou, si vous me permettez le mot, d'autolâtrie. Voici, autant qu'on peut les saisir, le sens multiple, la donné* vacillante, de cet épisode du poème qui a pour titre ; Namoiina.