Villemain, XVIIJ'^ siècle
Il y a, selon l'auteur, deux ou plutôt trois sortes de Don Juan : deux d'abord, dont il ne fait aucun cas : l'un n'aimant que lui-même, sans cœur et sans âme, mais fort et puissant,
Et qui serait César s'il n'était Lovelace.
C'est par ce vers que se termine la première esquisse. — L'autre, c'est le Don Juan français et italien, celui de Molière et de l'abbé Da Ponte ; un épicurien banal et vulgaire. Musset en fait moins de cas encore ;
C'est l'ombre d'un roué qui ne vaut pas Valmont.
La distinction que le poète essaye de marquer entre ces deux Don Juan-là me semble assez difficile à saisir. Il continue, esquissant un troisième Don Juan, qui n'est autre que lui-même, combiné avec celui d'Hoffmann, et idéalisé à plaisir :
Il en est un plus grand, plus beau, plus poétique, Que personne n'a fait, que Mozart a rêvé, Qu'Hoffmann a vu passer, au son de la musique, Sous un éclair divin de sa nuit fantastique, Admirable portrait qu'il n'a point achevé. Et que, de notre temps, Shakspeare aurait trouvé.
Vous l'entendez? Shakspeare, mais de notre temps seulement. Cela veut dire en bon français: Et moi, je m'en vais vous le faire. — Remarquons, de plus, qu'en nommant Shakspeare, et dans une condition purement hypothétique, Shakspearô de
notre temps, Musset ne mentionne pas du tout Byron, à qui cependant il doit tant de choses et qui, dans un tel sujet, se pressentait tout naturellement. Cela posé, il reprend pour son propre compte i'esquisse de Don Juan, et la pousse. Ce n'est d'abord qu'une sorte de portrait du Chérubin de Figaro, amoureux de toutes les femmes ; un peu plus âgé seulement et ayant vingt ans,
Portant sur la nature un cœur plein d'espérance ; Aimant, aimé de tous, ouvert comme une flour; Si candide et si frais que l'ange d'innocence Baiserait sur son front la beauté de son cœur.
Puis, soudainement, l'habile artiste, par un caprice heurté et une modulation saisissante, oppose à cette suave figure celle du môme homme, tel que îa passion et la débauche l'auront fait et détait :
Eh bien ! cet homme-la vivra dans les tavernes Entre deux charbonniers, autour d'un poêle assis; La poudre noircira sa barbe et ses sourcils ; Vous le verrez un jour, tremblant et les yeux ternes, Venir, dans son manteau, dormir sous les lanternes, La face ensanglantée et les coudes noircis.
J'avoue que je ne saisis pas bien en quoi ce Don Juan-ci difiêrc du deuxième, le débauché banal à qui tout est bon, celui de Molière et du librellisto Da Ponte. Le poète, en effet, continue ainsi :
Vous le verrez, laquais, pour une chambrière. Cachant sous ses habils son valel grclollanl.
Ceci, c'est le libretto lui-même. Et Musset aurait pu ajouter que la chambrière est la femme de ce valet. — Eu quoi ce Dou Juau-là est-il « plus grand, plus beau, plus poétique » que celui de Molière ?
Ensuite Musset, si l'on me permet de le dire malgré ses beaux vers, tombe dans une véritable divagation, qui peut toutefois se ramener à ceci : que Don Jiian, à travers ses mille et mille conquêtes, est à la poursuite de l'amour, et par conséquent de l'idéal ! Et telle est, apparemment, sa grandeur et sa beauté.
Voilà une manière commode d'entendre l'idéal et de le poursuivre! Si c'est cela qui est l'idéal, qu'est-ce donc que vous appellerez le réel? Je sais bien que, selon Horace, « les poètes et les peintres ont le droit de tout oser » ; mais il ne aut cependant pas abuser de la permission. De poète en musicien, et de musicien en poète ou en peintre, le Don Juan, à peu près comme la Marguerite de Faust, s'est singulièrement transformé. La Marguerite, la Gretchen de Gœthe, je dis celle de Gœthe lui-même, est tout ce qu'il y a de plus banal, de plus vide et de moins intéressant. Plus coquette que passionnée, c'est une petite alouette qui se prend au miroir. Or voyez ce qu'elle est devenue, grâce à l'imagination des peintres et des musiciens : Ary Scheffer d'abord, Gounod ensuite, l'ont singulièrement poétisée. Musset, ici, fait la môme chose pour Don Juan, ce Faust de l'amour.
Ne va-t-il pas jusqu'à l'appeler « grande ombre » ? Et plusieurs, se laissant éblouir à la pourpre de sa poésie, et peut-être se mirant aussi dans cette flatteuse image du poursuivant de l'idéal, acceptent volontiers cette conception. — Ni Molière, ni Tirso de Molina n'avaient perdu terre à ce point : tout en prêtant à Don Juan l'élégance souveraine nécessaire à son rôle de séducteur, et la valeur brillante, mesurée toutefois, ils ne l'ont pas grandi à outrance. Sans le rabaisser et le vulgariser autant que le librettiste italien, qui, vraiment, à force de bouffonnerie, lui ôte tout sens moral et le rend ignoble, ils l'ont laissé à son plan et à sa taille, un libertin, c'est-à-dire conmie on l'entendait en ce temps-là, à la fois un impie et un débauché, rien de plus, rien de moins. Et môme, Sganarelle, qui n'y va pas par quatre chemins, dit que son maître « passe la vie en véritable bête brute », et est « un pourceau d'Épicure ». Voilà la vérité, voilà le fond, qu'on peut recouvrir ensuite de toutes les élégances et de tous les brillants que l'on voudra, mais qui n'en subsiste pas moins. Eh bien! dans un tel personnage, où voyez- vous de la grandeur?
Où est-ce donc qu'Alfred de Musset a cherché cela? Où est-ce qu'il a trouvé la première idée, le germe de ce sophisme ou de ce paralogisme étrange? Le voici, je crois. Rappelez-vous le paradoxe d'Hoffmann, dans le conte fantastique que je
viens d'analyser : selon lui, «l'amour et sa puissance mêlent et amalgament dans Don Juan le Diable avec Dieu », ou, si l'on veut, les perversité^, du démon avec un ascendant surhumain et céleste. Don Juan est, primitivement, d'une beauté et d'une force merveilleuses: Hoffmann admire en lui la séduction dominatrice ; il Je considère comme un aage de lumière et de ténèbres en même temps. Il est donc sur la limite d'une idée fausse ; mais il reste sur cette limite : il y marche, mais il ne la franchit pas. Musset la franchit au galop. On pouvait admettre le paradoxe d'Hoffmann, à condition de tenir la balance à peu près égale entre le mal et le bien ; mais Musset détruit l'équilibre: et alors cette nouvelle image de Don Juan devient une fantaisie pure, qui d'abord séduit ; mais, quand on se reprend et qu'on cherche l'idée, on trouve que c'est une idée fausse, — et une idée dangereuse, puisqu'elle tend à représenter la passion sans frein, c'est-à-dire la débauche et le vice,sous l'aspect de la beauté et de la grandeur. Un jeune et regretté philosophe, M. Alfred Tonnelle, a très bien dit : « Le Don Juan moderne est un de ces menteurs qui se drapent dans la recherche de l'infini et qui n'ont adoré que le fini et qu'eux-mêmes. »
Mais Musset semble caresser, comme une illusion qui lui est chère, cette idée fausse ; il y revient dans une autre pièce. Lorsqu'il trace l'image de Jacques Rolla, autre Don Juan, Don Juan parisien,
OÙ il s'est encore peint lui-même, il dit de nouveau :
Jacque était grand, loyal, intrépide et superbe.
Et un peu plus loin :
C'était un noble cœur...
Et vous rappelez-vous par quoi il était grand et noble ? C'est parce que, comme Don Juan et comme Hassan, le héros de hamouna, il se passait toutes ses fantaisies et s'abandonnait à tous ses caprices. Voilà une manière d'être grand et noble à bon marché. Je demande seulement ce que font ceux qui ne sont ni nobles ni grands. Rolla, ayant épuisé tout, sa fortune et sa vie, se réfugie dans le suicide et s'empoisonne, — et cela, en mettant sa misérable vie et sa misérable mort sur le compte de Voltaire, qui n'en peut mais. Singulière noblesse, singulière grandeur, et singulière loyauté !
Ne craignons donc pas de dire, en admirant autant que personne au monde la brillante poésie d'Alfred de Musset, que sa conception de la prétendue grandeur de Don Juan, d'Hassan, de jRolla, est tout ce qu'il y a de plus faux. La vérité, la voici; et c'est Musset lui-même qui répond à Musset, dans ces beaux vers de la Coupe et les Lèvres :
Ah! malheur à celui qui laisse la débauche Plftntpr le premier clou soii> sa mamelle gauchel
Le cœur de l'homme vierge est un vase profond : Lorsque la première eau qu'on y verse est impure, La mer y passerait sans laver la souillure. Car l'abîme est immense et la tache est au fond.
Voilà la vérité, — et la confession, indirecte cette fois, de l'Enfant du siècle.
Dans la pièce même de Namoiina, le poète, sans s'apercevoir qu'il se contredit, et après avoir exalté Don Juan par ces hyperboles étranges, après s'être écrié :
Pas un d'eux ne t'aimait. Don Juan, et moi je t'aime, Comme le vieux Blondel aimait son pauvre roi
arrive enfin à dire ;
Maintenant, c'est à toi, lecteur, de reconnaître
Dans quel gouffre sans fond peut descendre, ici-bas.
Le rêveur insensé qui voudrait d'un tel maître!
Ainsi donc, pour conclure sans faiblesse, tout cela ne tient pas ensemble, et ne résiste pas à l'examen de la raison. Mais l'imagination est éblouie par des lambeaux de poésie admirable, et l'oreille est enchantée par la mélodie des vers.
Jusqu'à présent, dans les diverses transformations du type et de la légende, Don Juan, comme disait Louis XIV, « n'est pas récompensé » ; c'est-à-dire qu'il est puni en ce monde et dans l'autre, saisi par la terrible étreinte de la Statue, comme dans le
fatal engrenage de ses crimes ; enfin, foudroyé, et englouti dans les enfers. — Hoffmann, sans s'élever contre ce jugement, a commencé, discrètement et à la faveur d'^ la musique de Mozart, la réhabilitation du personnage, et fait ressortir ses qualités, sa force prestigieuse, sa puissance et sa grâce, pardessus ses défauts et ses vices. Musset, à son tour, l'a relevé jusqu'aux nues, puis l'a cependant laissé retomber dans sa fange et dans son abîme.
Mais à présent, par des transformations nouvelles, nous allons voir successivement le burlador impie, athée, converti d'abord, ensuite sauvé, — et par qui? par ses victimes elles-mêmes. Pareillement à Faust qui, à la lin, se trouve sauvé par Marguerite qu'il a perdue, Don Juan sera sauvé par Dona Anna. — Nous assisterons, dans la prochaine leçon, à cette curieuse évolution du mythe d^! Don iuan.