‹ Corneille, Rotrou, MoliereChapitre 6 sur 68 · Poétique · texte numérisé non relu

Poétique

œil avec une des aiguilles de sa coilïure ; làdessus, notre amoureux éborgné dit à l'aiguille :

0 toi, qui, secondant son courage inhumain. Loin d'orner ses cheveux, déshonores sa main, Exécrable instrument de sa brutale rage. Tu devais pour le moins respecter son image: Ce portrait accompli d'un chef-d'œuvre des cieux, Imprimé dans mon cœur, exprimé dans mes yeux. Quoi que te commandât une âme si cruelle. Devait être adoré de ta pointe rebelle I

Ua des éditeurs de Corneille, nommé Joly, prétend que c'est cette apostrophe qui a donné lieu à la locution proverbiale : Discourir sur la pointe d'une aiguille.

Croirait-on que ce sont là des vers de Pierre Corneille ? — Eh bien 1 que diriez-vous, cependant, si je vous faisais remarquer que cette bizarre tirade adressée à l'aiguille pourrait bien avoir été le premier moule de la belle apostrophe du vieux Don Diègue à l'épée que son adversaire vient de lui faire tomber des mains et qu'il va remettre à celles de son fils Rodrigue en le chargeant de venger son affront ?

Et toi, de mes exploits glorieux instrument. Mais d'un corps tout de glace inutile ornement, Fer jadis tant à craindre et qui, dans cette offense. M'as servi de parade et non pas de défense, "Va, quitte désormais le dernier des humains, Passe, pour me venger, en de meilleures mains 1

C'est le même mouvement, presque le même nombre devers, et en partie les mêmes rimes. Et voilà comment, sans que le poète peut-être y ait songé, une tirade, ridicule dans la première pièce, est devenue une éloquente apostrophe dans l'autre.

Mais ce n'est pas tout : continuons de prendre pour ainsi dire sur le fait la formation des procédés de la poésie Cornélienne. Déjà, dans cette même pièce de Clitandre, on rencontre des vers qui ne dépareraient point les plus belles œuvres du poète ;

Mais tels sont les excès du malheur qui m'opprime Qu'il ne m'est pas permis de jouir de mon crime; Dans l'état pitoyable où le sort me réduit, J'en recueille la honte et n'en ai pas le fruit i; Et tout ce que j'ai fait contre mon ennemie Sert à croître sa gloire, avec mon infamie !

Le troioième ouvrage de notre jeune poète est la Veuve, ou le Traître puni, 1633. L'intrigue en est plus raisonnable que celle des deuK précédentes pièces. Il s'en fallait toutefois de beaucoup que cette comédie méritât les éloges hyperboliques qui l'accueillirent. Tous les poètes qu'on verra bientôt refuser leur admiration à l'auteur du Cid, — Du Ryer, Bois- Robert, Scudéry, — saluent avec enthou-

1. Racine, dans Phèdre, semble s'être rappelé ces vers, lorsqu'il fait dire à son héroïne :

Hélas 1 du crime allVcux dont la honte me suit Jamais mon triste cœur n'a recueilli le fruit 1

siasme l'auteur de la Veuve. Scudéry surtout, renommé comme poète tragique, et à qui un poète comique ne fait point ombrage, Scudéry ne trouve point d'images assez grandes pour son admiration; il s'écrie ;

Le soleil s'est levé; retirez-voas, étoiles i

Mairet, à qui le succès de sa Sophonisbe assignait alors le premier rang dans la tragédie, envoie un madriyal

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