POUCHKINE — M. ZORILLA: ETC
Hoffmann est le premier, avons-nous dit, qui ail essayé la réhabilitation de Don Juan, avec discrétion cependant et avec mesure, faisant ressortir ses qualités brillantes par dessus ses défauts et seô vices. Suivant lui, autant qu'on peut saisir son idée assez vague, Don Juan, à travers ses innombrables amours, poursuit l'idéal du bonheur. Puis est survenu Alfred de Musset, qui, oubliant et supprimant le dernier mot, prétend que don Juaa est à la recherche de l'idéal, — de l'idéil pur.
D'autre part, Hoffmann avait innové encore, en faisant de Dona Anna l'antithèse de Don Juan, Là commence à poindre l'idée de les mettre en balance, l'un et l'autre, devant la justice divine, et de te racheter, lui, par elle.
Deux autres poètes allemands, Grabbe etNiemlsch de Sthrelenau, dit Lenau *, avec une pensée plus juste et plus ferme, ont fait voir Don Juan se jugeant lui-même enfin, et désespéré". De celte conception nous allons passer à Don Juan converti, ensuite à Don Juan sauvé par ses victimes ellesmêmes.
Voici d'abord Don Jwan pénitent. C'est Mérimée, ce parfait sceptique, qui nous le présente. Qu'estce que cela lui fait, après tout? Cela ou autre chose, il est indifférent à tout, excepté à l'art littéraire. Mais, pour concevoir Don Juan pénitent, Don Juan qui ne comptait se convertir que le plus tard possible et quand il ne saurait plus faire autrement, il faut se figurer Don Juan dans la vieillesse. Alors est-ce encore Don Juan? On
. Né en Hongrie, à Czadat, en 1802, mort en 1850. C'est l'auteur de la belle poésie qui a pour titre : le Postillon. Voir le volume de M. Alfred Marchand, les Poêles autrichiens contenu orains .
2. Un autre Allemand, Kahlert, avait dit: a Chaque homme porte en soi F.iust et Don Juan, d Partant sans doute de cettfj idée, Grabbe et Lenau ont fiucnes3ivem«?nt mii^ «r> fJiMma /.î<j«i Juun t}\ Fntigt,
ne se figure Don Juan que jeune, avec sa fougue et son prestige, sa force séductrice indomptable. Don Juan vieilli^ ce n'est plus Don Juan; c'est, si vous voulez, La Rochefoucauld, ou bien Chateaubriand. René, l'homme fatal, le fasciuateur irrésistible, vers qui se précipitent éperdues les femmes qu'il ravit, sera en effet une transformation nouvelle de ce type : René est un Don Juan mélancolique; c'est Don Juan et Narcisse combinés: adoré de toutes, il s'adore lui-même, et meurt d'ennui pendant quatre-vingts ans. « Je bâille ma vie », disait-il. Voilà la morale de cette existence.
Théophile Gautier, dans sa Comédie de la Mort, a eu la vision de Don Juan vieilli ;
Comme je m'en allais ruminant ma pensée, Triste, sans dire mot, sous la voûte glacée,
Par le sentier étroit; S'arrétant lout-à-coup ma compagne blafarde {la Mort) Me dit, en étendant sa main frêle: « Regarde
Du côté de mon doigt. »
C'était un cavalier avec un grand panache, De long cheveux bouclés, une noire moustache.
Et des éperons d'or ; 11 avait le manteau, la rapière et la fraise, Ainsi qu'un ratliné du temps de Louis treize ;
Et semblait jeune encor.
Mais, en regardant bien, je vis que sa perruque Sous ses faux cheveux bruns laissait près de sa nuque
Passer des cheveux blancs; Son front, pareil au front de la mer soucieusb. Se ridait à longs plis ; sa joue était si creuse
Que l'on comptait ses dents.
Malgi'é le fard épais dont elle était plâtrée, Comme un marbre couvert d'une gaze pourprée
Sa pâleur transperçait; A travers le carmin qui colorait sa lèvre, Sous son rire d'emprunt on voyait que la fièvre
Chaque nuit le baisait.
Ses yeux sans mouvement semblaient des yeux de verre: Ils n'avaient rien des yeux d'un enfant de la terre,
Ni larmes, ni regard ; Diamant enchâssé dans sa morne prunelle, Brillait d'un éclat fixe une froide étincelle :
C'était bien un vieillard!
Comme l'arche d'un pont, son dos faisait la voûte ; Ses pieds endoloris, tout gonflés par la goutte,
Chancelaient sous son poids ; Ses mains pâles tremblaient (ainsi tremblent les vagues Sous les baisers du Nord) et laissaient fuir leurs bagues
Trop larges pour ses doigts.
Tout ce luxe, ce fard sur cette face creuse. Formait une alliance étrange et monstrueuse :
• C'était plus triste à voir Et plus laid, qu'un cercueil chez des filles de joie. Qu'un squelette paré d'une robe de soie, Qu'une vieille au miroir.
Confiant à la nuit son amoureuse plainte, U attendait devant une fenêtre éteinte.
Sous un balcon désert; Nul front blanc ne \enait s'appuyer au vitrage. Nul soleil de beauté ne montrait son visage
Au fond du ciel ouvert.
Dis, que fais-tu donc là, vieillard, dans les ténèbres. Par une de ces nuits oîi les essaims funèbres
S'envolent des tombeaux?
Que vas-tu donc chercher si loin, si lard, a l'heure Où l'ange de minuit au beffroi chante et pleure, —
Sans page et sans flambeaux?
Tu n'as plus l'âge où tout vous rit et vous accueille. Où la vierge répand à vos pieds, feuille à feuille,
La fleur de sa beauté, Et ce n'est plus pour toi que s'ouvrent les fenêtres: Tu n'es bon qu'à dormir auprès de tes ancêtres,
Sous un marbre sculpté.
EHtends-tu le hibou quijetle ses cris aigres? Entends-tu dans les bois hurler les grandsloups maigres?
0 vieillard sans raison!
Rentre, c'est le moment où la lune réveille Le vampire blafard sur sa couche vermeille:
Rentre dans ta maison.
Le vent moqueur a pris ta chanson sur son aile, Personne ne t'écoute, et ta cape ruisselle
Des pleurs de l'ouragan. . .
Il ne me répond rien. — Dites, quel est cet homme, 0 Mort, et savez-vous le nom dont on le nomme? —
Cet homme, c'est Don Juan.
Ces vers semblent une réplique à ceux de Muaeet. Namouna avait paru en 183:2, la Corné"
die de la Mort parut en 1838; Gautier répond, sans le dire, au paradoxe de Musset sur cette prétendue poursuite de l'idéal, qui n'est que celle de la beauté et du plaisir, et qui aboutit, comme il le fait voir, dans cette peinture digue d'Holbein, à la décrépitude précoce, à la momie vivante, à la vieillesse ridicule et sans honneur *. Ce tableau ne met-il pas bien en lumière ce que nous disons, que Don Juan vieilli n'est plus Don Juan, et que par conséquent la conception de Mérimée, Don Juan pénitent et converti, n'est guère vraisemblable au premier abord.
Quoi qu'il en soit, si l'on suppose ou si l'on admet que Don Juan n'est pas foudroyé dans la fleur de ses crimes et de sa jeunesse, alors la conception de Mérimée peut se défendre. L'écrivain d'ailleurs prétend s'appuyer sur une tradition espagnole. Et, en effet, si la chose est possible quelque part, si l'on conçoit Don Juan converti, ce ne peut élre qu'en Espagne. — J'ai dit qu'il y avait dans la légende espagnole deux Don Juan, de familles différentes. Don Juan Tenorio et Don Juan de Marana ; et, de même qu'il y a eu plusieurs Hercule, dont on a mêlé les exploits en un seul personnage mythologique, de même on a parfois mêlé les exploits de ces deux Don Juan
1. Après le Don Juan de Gautier-, il y a aussi un Don Jua'i barbon, de M. Gustave Le Vavasseur, en 1849. Et/o Vieillesse de Don Juan, par M. Jules Yiard, en 1857.
en un seul personnage légendaire. Au reste la vie de l'un et de l'autre est à peu près la même, ils ne ditîèrent que par la mort. Celui que nous avons vu figurer dans les pièces de Tirso dt Moiina et de Molière, de l'abbé Da Ponte et da Mozart, c'est Don Juan Tenorio ; celui-là meurt dans l'impénitence et est emporté par la Statue. Le Don Juan qui est mis en scène par Mérimée, et ensuite par Alexandre Dumas père, c'est Don Juan de Marafia. Celui-ci fait une fin pieuse, après avoir été d'ailleurs, comme l'autre, amoureux de toutes les femmes, et en avoir séduit tant qu'il a pu. La petite nouvelle de Mérimée oiî il figure, intitulée les Ames du Purgatoire, publiée en 1834, est une sorte de pastiche espagnol, une étude curieuse de couleur locale, très adroitement et très joliment faite. L'auteur joue et jongle avec èon sujet de la manière la plus charmante.
Par une complication et une aggravation nouvelle, après que Don Juan, ce grand pécheur sans conscience, a dimé, puis abandonné, entre autres, une femme nommée Teresa, et qu'il a tué le père de cette femme, elle se retire dans un couveni ; Don Juan l'y retrouve un jour, et alor§, déployant tous ses artifices et tous ses prestiges, parvient à la séduire de nouveau, pour commettre un péché de plus en la rendant infidèle au Ciel même. Ce raffinement de vice et de crime est bien conforme à l'idée qu'on se fait du caractère de Don Juan ; mais, à la
fin, ce qui l'est moins, quoique cela puisse être assez espagnol, Don Juan, effrayé par une hallucination funèbre, fait appeler ur confesseur, se convertit, se retire dans un cloître, et « meurt vénéré comme un sain^ par ceux qui avaient connu ses premiers déporlements. »
Dans ce cadre, Mérimée a fait avec beaucoup d'art, un de ces petits tableaux auxquels il se plait ; ou, pour parler plus exactement, une série de petits tableaux et de scènes variées, avec rendez-vous nocturnes, sérénades, danses, duels, aventures militaires ; et, à travers tout cela, les raffinements de péché et de crime où s'amuse l'auteur encore plus que le héros. Et puis, cette édifiante conversion couronne l'œuvre; on sent que Mérinée en rit dans sa barbe. Oui, cela peut être espagnol, mais cela déroute l'idée que l'esprit français se fait de Don Juan, qui, pour notre logique, toujours un peu rectiligne, j'en conviens, mais en tout cas pour la logique dramatique, doit rester conséquent avec lui-même depuis le commencement jusqu'à la lin, pécheur obstiné et railleur impénitent, bravant encore le Ciel qui le foudroie, et mourant debout *.
Après l'œuvre de Mérimée, la même année, on
\, Servelur ad imum
Qualis ab inccepto processerit, et sibi constet.
EORAT. Epist. ad Pisotm.
3tS LE ROMANTISME DES CLASSIQUES
en rencûîilre une autre, d'un homme de beaucoup d'imagination et d'esprit, coraplexion française et germanique M. Henri Blaze de Bury, qui, sous le pseudonyme de Hans Werner, publia dans la Revue des Deux Mondes, en 1834, une suite des aventures de Don Juan lors qu'il a été englouti dans la terre et que la foudre, à ce qu'il parait, ne l'a pas atteint. C'est une œuvre fantastique, mêlée de prose et de vers. Elle a pour titre : le Souper chez le Commandeur. Vous vous rappelez qu'en etïet le Commandeur a invité Don Juan.
Dans cette œuvre, où l'esprit du moyen âge fait place à un sentiment tout moderne, la Statue cesse de représenter la vengeance céleste iyipitoyable : une justice plus clémente permet au ' coupable de se l'acheter par le repentir, au lieu d'être damné à jamais. A l'idée étroite et sauvage des peines éternelles se substitue celle d'un châtiment proportionné, qui, s'appliquant à un être fini, ne saurait être infini. Ici, comme on l'a dit avec esprit, a l'homme de marbre s'humanise ». Bien plus ! Don Juan, converti, est non seulement racheté, mais rédempteur. Que cela soit vraisemblable et analogue îi l'esprit de la double légende originelle, assurément non ; mais cela est pour e moins curieux.
Deux ans après, en 1837, sur le théâtre de la Porte -Saint-Martin, Alexandre Dumas père donnait
LE ROVANTISME DBS CLASSIQUES 3*9
Don Juan de Marana, ou la Chute d'un Ange, mystère en cinq actes et neuf tableaux, autre idée, mais née peut-être de la précédente, et aussi d'une pensée d'Alfred de Vigny, dans son poème d'Éloa, ou M Sœur des Anges.
Éloa est un ange-femme, née d'une larme du Christ pleurant la mort de Lazare. Éloa, dont le cœur est plein de pitié, s'émeut du sort de l'Ange rebelle tombé des cieux, et, se dévouant à lui, comme le Ctirist au salut des hommes, rêve de sauver Lucifer, mais se perd avec lui. Telle est, en deux mots, l'idée de ce poème d'Alfred de Vigny.
Dans le Don Juan d'Alexandre Dumas, à peu près de même, un ange-femme, Marthe, descend du ciel, dans l'intention de sauver Don Juan ; mais, au lieu de le sauver se perd avec lui ; vous voyez que c'est la même donnée. Heureusement l'infinie miséricorde leur pardonne à tous deux. Telle est l'idée complémentaire ajoutée par Alexandre Dumas, qui, du reste, a fait librement divers emprunts non seulement à Alfred de Vigny, mais à Shakspeare, a Pouchkine, à Mérimée.
Cette imagination de la chute d'un ange était en quelque sorte dans l'air à ce moment-là. Après Alfred do Vigny et Alexandre Dumas, il y eut Lamartine qui donna aussi son poème de la Chute d'un Ange, dans lequel se trouvent des vers et des
pages de la plus grande beauté, mais qui cependant ne fut pas un succès. Les anges, en France, ne réussirent pas longtemps. « L'esprit d'analyse et de science souffla, dit M. Paul Albert, et emporta ces êtres légers dans la région des chimères d'où ils étaient descendus. La poésie redevint ce qu'elle doit être désormais, c'est-à-dire purement humaine. »
Dans la légende antique, c'est la femme qui a perdu l'homme ; dans la légende moderne, c'est la femme qui le sauvera quand même.
Pour compléter à peu près cette étude de littérature comparée, il nous reste à parler de trois Don Juan ;
l*» le Don Juan russe ;
2» un nouveau Don Juan espagnol ;
S*» un dernier Don Juan français.
Le Don Juan russe, qui a pour auteur Pouchkine, est intitulé, correctement : le Convive de pierre. Il parut vers 1830. C'est une esquisse dramatique assez courte, et il semble que l'auteur n'y a pas mis la dernière main. Aussi en parlerai-je brièvement. Elle ne laisse pas d'être intéressante.
Ici Uona Anna est, non la fille, mais la femme du Commandeur tué par Don Juan; et c'est, non de l'épouse, mais de la veuve, que Don Juan devient amoureux. Par ce point la pièce de Pouchkine ditïère des autres Don Juan»
Au milieu de ses nombreuses aventures galantes, Z)on Juan rencontre chez une comédienne nommée Laure, Don Carlos, frère d'une certaine Inès qu'il a autrefois séduite et abandonnée. Don Juan et Don Carlos mettent l'épée à la main dans la chambre même de la comédienne, et Don Juan tue Carlos. Ensuite, tranquillement, s'étant débarrassé du frère comme de la sœur, il essaye de séduire la veuve du Commandeur sa précédente victime ; et cela, près du tombeau même de celui-ci. Shakspeare a dit : « Fragilité, ton nom est femme. « Dona Anna, qui à la vérité ne connaît pas Don Juan, car il a eu soin de changer de nom, finit par prêter l'oreille à la voix, séduisante de ce tentateur et par lui accorder un rendez-vous chez elle pour le lendemain. Cest à peu près l'histoire d'une célèbre légende ancienne, la Matrone d'Ephèse, légèrement adoucie.
Lorsque Dona Anna est partie. Don Juan fait confidence de sa bonne fortune à Leporcllo; sur quoi celui-ci répond .- « Et le Commandeur, qu'en dira-t-il?
DON JUAN
Crois-tu qu'il en sera jaloux ?
LEPORELLO
llegarde? (ïl montre la statué).
DON JUAN
Quoi donc ?
LEPORELLO
Il a l'air fâché en jetant les yeux sur vous.
DON JUAN
Eh bien ! Leporello, prie-le de venir demain^ non pas chez moi, mais chez Dona Anna.
LEPORELLO
Quelle envie de plaisanter ! Et avec qui encore I
DON JUAN
Va donc.
Mais...
Va. »
LEPORELLO
DON JUAN
Voilà une idéo satanique que Mérimée dut envier à Pouchkine : donner rendez -vous à la Statue chez Dona Anna elle-même!
Leporello obéit enfin, et invite le Commandeur, de la part de son maître, à venir demain chez Dona Anna. La St:itue fait signe qu'elle accepte. La suite est comnîe dans Molière et dans Mozart, — excepte ceci :
Don Juan, venu au rendez-vous chez Dona Anna, se fait arracher par elle ou fait semblant de se
faire arracher le secret de son nom vériwble. Nouveau raffinement de scélératesse : cela est bien observé; la débauche en effet, nous l'avons vu, développe la cruauté. Il lui avoue donc qu'il est Don Juan, le meurtrier de son mari. Voie; le dialogue :
DON JUAN
Connaissez-vous bon Juan ?
DONA ANNA
Non, je ne l'ai jamais vu.
DOr JUAN
Au fond de votre âme, vous le haïssez ?
DONA ANNA
L'honneur me le commande.
DDK JUAN
Qn'auriez-vousfait, si vous aviez rencontré Don Juan?
DONA ANNA
J'aurais enfoncé mon poignard clan«s le cœur du scélérat.
DON JUAN
Dona Anna, où est ton poignard ? Voici ma poi- /rine... Je suis Don Juan, et je t'aime.
Celle scène semble une réminiscence de celle du Richard lil de Shakspeare avec une autre Anna,
3Sl LE ROMANTISME DES CLASSIQUES
lady Anna, qui commence par lui exprimer sa juste haine, et finit par céder aux flatteries félines du monstre. Ici de même, après quelque résistance, Dona Anna cède au tentateur. Et les remords de la pauvre femme, mêlés à sa chute, redoublent le plaisir de Don Juan et sont pour cet épicurien un assaisonnera.ent de plus.
C'est alors que paraît la Statue, et jamais ce ne fut plus à propos pour personnifier la céleste justice. Dona Anna, en la voyant, tombe morte. La Statue alors dit à Don Juan : « Donne-moi ta main,» Etc. La fin comme dans Molière et dans Mozart, excepté que Don Juan, au moment où il disparait dans l'abîme, laisse échapper pour dernier cri le nom d'Anna, ce qui semble l'indication, très peu marquée il est vrai, d'une idée analogue à celle que nous avons rencontrée dans les précédentes œuvres, et que nous retrouverons encore tout-àl'beure: l'amante invoquée comme future libératrice et rédemptrice de celui qui l'a perdue.
Telle est l'œuvre de Pouchkine, saisissante dans sa brièveté, mais qui ressemble plutôt à une belle <ibuuche qu'à une œuvre achevée *.
1. Alexandre Pouchkire, néàPskof en 1799, mort à Péters» bourg, en 1837, des suites d'un duel avec son beau-frère, Georges -d'Anthès, devenu depuis sénateur français sous le nom de baron Heeckeren. Il est le plus remarquable représentant du romantisme russe du commencement de ce siècle. — Voir G. Vapereau, Dictionnaire universel des Littératures.
J'ai à parler maintenant d'un nouveau Don Juan espagnol, celui de M. Zorilla. Comme l'œuvre de M. Blaze de Bury, il respire, en son dénoûment, non la justice rigoureuse de la damnation éternelle mais la miséricorde et le pardon. C'est un drame en vers, intitulé Don Juan Tenorio.
Jusqu'à présent, soit dans Mérimée, soit dans Alexandre Dumas, c'était l'autre Don Juan, Don Juan de Marana, qui se convertissait; maintenant voici Don Juan Tenorio qui va se convertir aussi. La vie de l'un et de l'autre étant la même, ils ne différaient entre eux que par la mort, impénitente chez Tenorio, pénitente chez Marana ; à présent ils ne différeront plus l'un de l'autre, les deux se confondront de plus en plus.
Avant de faire de Don Juan un drame, M. Zorilla y Moral S avait déjà, sur ce sujet, composé un poème, intitulé : Un Testigo de hronce, « Un Témoin de bronze », titre dont le sens s'explique par le dénoûment, que voici en deux mots : Don Juan, par vendetta de famille et d'amour, a tué en duel Don German de Ozorio, la nuit, dans v^e rue déserte, sous une lanterne, au pied d'un crucifix de bronze. Il est soupçonné par un parent d'Ozorio, qui lui défère le serment. Sans hésiter, par-devant l'évêque, la main sur l'Évangile, il jure hardiment et