Né eu 18i7 à vàllacloiid
prend le Ciel à témoin de son innocence. Tout à coup une statue de bronze paraît, saisit la main droite du parjure, et dit : « Je suis l'unique témoin du mort ; le meurtrier, c'est toi, Don Juan. On ne prend pas Dieu à témoin en vain. Je suis le crucifix de la Antiqua. » Don Juan pousse un cri et tombe mort, aux pieds du Christ de bronze, qui seul, du haut de sa croix, avait assisté au duel. — Tel est le poème.
Quant au drame, qui est en sept actes, en vers, il rentre dans les données que nous connaissons. Don Juan a enlevé d'un couvent dona Inès d'Ulloa; mais la victime ramène à Dieu son séducteur : ellere;)aiaît au dénouement pour cette œuvre de miséricorde, qui s'accomplit au pied même de son tombeau.
Cette lin ressemble beaucoup à celle de l'opéra de Rohert-le-Diahle, où Alice tient la main de Robert, que Bertram veut entraîner dans l'abîme, et 011 Bertram seul est englouti. Or le drame de M Zorilla est de 4844, et le livret d'opéra de Scribe est de 1831. Mais, d'autre part, il est juste de remarquer aussi que Scribe avait trouvé l'idée de son livret et de son dénoûmer.i dans plusieurs œuvres da moyen âge sur le même sujet: d'abord dans un des 3Iystères dramatiques de la série intitulée les Mystères de Notre-Dame, parce qu'on voit figurer la Vierge dans chacun d'eux; ensuite dans les Chroniques de Normandie, œuvre du xiii^ siècle, et dans un roman qui en fut tiré. La chronique
ie Robert-le-Diable, grâce à des traductions, passa de Normandie en Angleterre, en Allemagne et er^ Espagne.
Le drame de M. Zorilla a des parties remarquai)les; et, si l'idée de la conversion et du repentir ie Don Juan est admissible quelque part, nous avons eu occasion de le dire à propos du Don Juan de Mérimée, c'est assurément en Espagne plutôt que partout ailleurs.
Cependant un Français, M. Laverdant, a tau aussi, avant de connaître la pièce de M, Zorilla, un drame en sept actes, intitulé Don Juan converti, et l'a accompagué d'une étude très riche de ce type. L'auteur' paraît s'être inspiré de Mozart, d'Hoffmann et de plusieurs autres, sans compter Molière à qui il a emprunté le personnage épisodique du Pauvre; et, dans sa conception, animée d'un esprit nullement clérical, mais religieux et chrétien, il a donné à ce rôle un développement allégorique : ce Pauvre, c'est comme l'entend l'Église, un des membres de Jésus-Christ. Je ne peux que noter ce poiut en passant. Si le temps le permettait, je rappellerais l'épisode de Lazare, dans le Cid espagnol, qui n'est pas sans analogie avec celui-ci, étant donnés d'une part le génie castillan et religieux de Guillem de Castro, d'autre part le génie français et philosophe de Molière, auquel M. Laverdant a emprunté ce personnage-
L'idée maîtresse de son œuvre est celle de la réhabilitation et du salut toujours possibles. Le dernier mot des pièces anciennes de Don Juan, conçues dans l'esprit du moyen âge d'après le moine Gabriel Tellez, était: « Il est trop tard! telle est la justice de Dieu! » au lieu que le dernier mot des Don Juan modernes, d'Hoffmann, de M. Blaze de Bury, d' Alexandre Dumas, de M. Zorilla et de M. Laverdant est celui-ci: « Sois sauvé, telle est la miséricorde de Dieu ! et telle est la puissance de l'amour! »
Une idée qui appartient en propre à M. Laverdant, c'est celle de la mère sauvant et ressuscitant son fils, couvant de sa tendresse et de son amour ce cœur glacé par la débauche, le réchauffant, le ranimant et le rappelant à la vie. Idée plus touchante que juste peut-être: Don Juan a-t-il un cœur capable d'être ainsi ranimé ?
Dans les abondants commentaires, en deux volumes, que l'auteur ajoute à sa pièce, il donne l'explication suivante, qui est comme un développement des idées d'Hoffmann. Jusqu'alors la légende et le drame avaient mis en lumière le Don Juan bvrlador, moqueur , trompeur^ séducteur, libertin, fils coupable, sorte de révolté social, impie, athée. Entrant dans une voie nouvelle, ne peut-on essayer de retrouver en lui l'homme créature de Dieu, avant que le vice ne l'ait déformé ?
« 11 ne faut pas, dit M. Laverdant poussent son
curieux paradoxe qui rejoint celui de Musset, confondre l'énergie naturelle, qui est un don de Dieu, avec l'abus que l'homme en a fait. » Il développe alors brillamment le thème, déjà connu par les Dialogues de Platon, qui le met dans la bouche d'un des sophistes éloquemment réfutés par Socrate : la beauté de la force. « La curiosité insatiable de Don Juan, sa vague soif de l'infini, n'est pas, comme on Ta dit, une imagination des poètes panthéistes de nos jours. Le vieux Don Juan marionnette, en Allemagne, courait au festin des Enfers dans l'espoir d'y goûter quelque jouissance d'un caractère nouveau. — Le premier Don Juan français, dès 16S9, acceptait le rendez- vous de la Statue par lassitude des choses terrestres et aspiration maladive aux choses inouïes et surnaturelles ; il disait ;
L'homme est lâche qui vit dans la stupidité ;
On doit porter partout sa curiosité. . .
J'aime ce qu'on peut voir, Briguellc, sur la terre,
Les esprits forts, les grands, les savants, et la guerre;
Il ne me reste plus dans mes pensers divers
Qu'à voir, si je pouvais, les Cieux et les Enfers.
)> Toute cette vibration de l'âme dans l'infinité du mouvement, du nombre et de l'étendue, et audelà, est, pour qui voit bien, dans le Don Juan de Molière, non seulement en puissance, mais e,n acte même : tout désii'er, courir à tout, pour tout
embrasser, et, afin que rien n'arrête cet élancement indéfini, tout déjouer et renverser : tel est, dans son fond et dans son sommet, Don Juan.
Le Ciel me résistant, je lui ferais la guerre I Ou, du moins, je mourrais dans cette volonté.
C'est bien le mot de Promélhée. »
Ëh bien, non ! j'en demande pardon à l'auteur de ce très brillant paradoxe; non, mille fois non! Prométhée représente l'esprit, la lutte de la pensée libre contre les tyrannies d'en haut et d'en bas, le triomphe de la volonté. Don Juan, au contraire, est serf de la passion; non. Don Juan n'est pas Prométhée ! non, malgré vos éblouissants sophismes, ce n'est pas poursuivre l'infini que de se vautrer dans les sensations, qui sont ce qu'il y a au monde de plus borné et de plus court, ce dont on trouve le plus vite le fond et la lie. Non, ce n'est pas faire preuve de force que de s'abandonner à toutes ses fantaisies, à tous ses caprices. C'est, au contraire, faire preuve de honteuse impuissance La vraie force est celle qui se possède elle-même, et qui s'applique au bien, non au plaisir ; celle qui se met au service de la raison, de la just'ce et du devoir, non à la chaîne et à la corde de la passion, soit sensuelle, soit fantaisiste, l'une par oii nous ne différons guère des bêtes, l'autre par où nous dissipons notre intelli-
LE ROMANTISME DES CLASSIQUES 36l
gence, en poussière qui s'envole à tous les vents. Rappelons-nous la belle parole de Platon : « Chaque plaisir a un clou avec lequel il attache l'âme au corps, la rend semblable, et lui fait croire que rien n'est vrai que ce que le corps lui dit ». Oui, chaque plaisir des sens, chaque passion vile, a un clou qui nous attache à la matière et à la terre; au contraire, chaque plaisir de l'esprit et chaque devoir a une force et une vertu qui nous porte en haut et qui donne à l'âme des ailes. Prométhée dérobe le feu du ciel à Jupiter pour servir les hommes ; Don Juan ne pense qu'à lui-même, et éteint dans la fange ce feu sacré qu'il a reçu .
Voyez, je vous prie, comme les idées marchent, assez bizarrement parfois. Au point de départ, l'histoire de Don Juan était présentée, premièrement par le prêtre ou moine espagnol, Gabriel Tellez, secondement par l'abbé italien Da Ponte, comme une histoire édifiante, par le châtiment de impie. Mais, peu à peu, «nous avons changé tout cela » : le coupable s'est transformé, au gré des poètes et des mœurs nouvelles; transformé, c'est peu, il faiidraitdire transfiguré. Ces passions, qui jadis faisaient sa honte et causaient sa perte, semblent l'aire aujourd'hui sa gloire et son salut. Peu s'en faut que je ne voie venir le moment où Don Juan sera béatifié et amonisé, par la grâce de cette maxime, assez >' SI
élastique, qui a déjà servi à en sauver d'autres et 5 les mettre dans le ciel : « Il lui sera beaucoup pardonné, pour avoir beaucoup aimé. »
Mon Dieu ! je ne demande pas mieux que de sauver les gens ; mais il faut convenir que le salut, à ce compte»-là, est à bon marché. On n'a plus qu'à se divertir aux dépens de tous et de toutes : qu'à faire le plus de dupes et de victimes possible ; on en sera quitte, après cela, pour monter au ciel, porté, soutenu, enlevé par ces victimes elles-mêmes. L'assomption de Don Juan !
Est-ce tout? Non. Après Don Juan raolieté, on a vu même Don Juan rédempteur. Sans discuter cette invention suprême, je veux bien que Don Juan soit pardonné; mais glorifié et divinisé?... Oh ! en vérité, puisqu'on veut sauver tout le monde, tâchons de sauver le sens commun.
Pour conclure, le caractère de Don Juan peut se résumer en trois mots : curiosité, passion, mais point de tendresse. Par là-dessus, une raillerie effrénée, indomptable, qui ne s'arrête ni se courbe devant rien ; el burlador de Sevilla, le railleur de Séville, l'in crédule, le sceptique, le libertin, l'athée. Voilà le vrai Don Juan, le Don Juan originel. Si, malgré ses vices et ses crimes, il séduit non seulement les femmes, mais les poètes, les artistes, les spectateurs, c'est qu'il y a un Don Juan au fond de
tout homme, et que ce Don Juan-là se mire dans l'autre, dans celui du théâtre et de la poésie, et, en voyant ses brillantes prouesses, se sourit à luimôme secrètement. Quant aux femmes, la plupart d'entre elles ont, au fond, si j'ose le dire, un faible pour les scélérats de cette espèce et de cette forme. Tout en étant bien décidées, je veux le croire, à se défendre mieux que Done Elvire et que toutes les autres victimes de ce séducteur, peut-être qu'elles ne seraient pas fâchées, tant est grande lacuriosité naturelle aux filles d'Eve, de recevoir, elles aussi, quelque hommage de cet audacieux, de ce connaisseur, ne fût-ce que pour avoir la gloire de repousser victorieusement ses témérités outrageantes,, et pour pouvoir se dire, du moins à elles-mêmes, comme la Pauline de Corneille.
Ce n'est qu'en ces assauts qu'éclate la vertu, Et l'on doute d'un cœur qui n'a pas combattu.
Voilà comment Don Juan, ce conquérant insa- *,iable et infatigable, continue de séduire encore et séduira toujours, soit au théâtre, soit dans la vie, tant qu'il y aura des hommes et des femmes, tant que l'humanité sera l'humanité.
Mais il faut que vous demeuriez d'accord avec moi que c'est une vaine entreprise de vouloir présenter de pareils sentiments comme la poursuite de l'idéal. L'amour de l'idéal naît de la raison;
qui cherche le bien et le beau, sculpte la conscience morale, et crée la justice; mais non,*certes, de la passion, qui ne cherche que le plaisir. Or, comme le dit admirablement Bossuet, dans l'oraison funèbre de mademoiselle de La Vallière, « 1 ame devenue captive du plaisir, devient ennemie de la raison* »
1. Je n'ai pas épuisé la série des métamorphoses de Don Juan. Je n'ai parlé ni du Don Juan de Baudelaire, simple fantaisie plastique en cinq stances, ni du livre de Félicien Mallefille, les Mémoires de Don Juan, deux volumes, publiés en 1859: c'est, d'abord, que cet ouvrage semble inachevé; c'est, ensuite, que le titre, à vrai dire, promet plus qu'il ne tient. Après une biographie fantaisiste et arbitraire de l'enfance et de l'adolescence de Don Juan, ce sont des dissertations un peu décousues, mêlées de beaucoup d'erreurs et d'inexactitudes, sur toute espèce de sujets. Don Juan, Faust, Hamlet, Manfred, Don Quichotte, etc.; toutes sortes de fusées tirées dans tous les sens; un feu d'artifice d'imagination, plutôt qu'une œuvre de critique.
Je n'ai rien dit non plus du Don Juan suédois, le Don Juan pénilent?de Almquist. — Il y a aussi une sorte de Don JuaR marié, le duc Pompée, par le comte d'Alton-Shée ; et le brillant M, de Camors, d'Octave Feuillet. Etc.