‹ Corneille, Rotrou, MoliereChapitre 63 sur 68 · DES STATUES ET DU FANTASTIQUE AU THÉÂTRE · texte numérisé non relu

DES STATUES ET DU FANTASTIQUE AU THÉÂTRE

Après avoir suivi les transformations que le type et la légende de Don Juan ont subies de pays en pays et de siècle en siècle à travers l'imagination des poètes et des musiciens, peut-être sera-t-il intéressant de suivre parallèlement ce que l'on pourrait nommer les descendants et les ascendants de l'homme de pierre, et en même temps de traiter la question de l'emploi des statues au théâtre, autrement dit du fantastique, et des conditions de cet emploi.

Le fantastique tout seul, par lui-même, ne présente pas beaucoup d'intérêt ; cela regarde les féeries. Mais, lorsque l'auteur dramatique greffe habilement le fantastique ou le merveilleux sur un

fond de réalité, et surtout de réalité morale, alors le spectateur est saisi à la fois, d'un côté par les sens et l'imagination, de l'autre par la conscience et le sentiment de la justice ; vous le tenez, il n*' saurait vous échapper. C'est l'effet que produit !& Statue du Commandeur dans les divers Don Juan que nous venons de parcourir, espagnol, italien, français, allemand, russe. C'est celui que produit également le Témoin de bronze, de M. Zorilja, ce Christ descendant de sa croix, du haut de laquelle il a assisté au duel de Don Juan avec Don Ozorio, et venant porter témoignage contre lu meurtrier pour le punir de son faux serment sacrilège. Nous allons parcourir quelques autres exemples de ce même effet.

Zampa, ou la Fiancée de marbre, présente une donnée analogue. Zampa est une sorte de Don Juan corsaire italien, qui se marie partout où il en trouve l'occasion ; mais jamais pour longtemps. Il a séduit, puis abandonné la jeune Alice Manfredi. Elle s'est réfugiée en Sicile, à Malazzo, oii elle a achevé sa vie dans le repentir et les bonnes œuvres; elle est devenue, après sa mort, la patronne et la sainte du pays. Sa statue est sur la place publique, avec son nom écrit au bas.

Zampa, dans ses courses errantes, arrive par hasard dans ce pays, aperçoit la statue, lit le nom, qui réveille vaguement ses souvenirs, non ses

remords : car, rencontrant, bientôt après, une jeune fille qui est sur le point de se marier, il entreprend de la séduire, elle aussi, moitié par douceur et par flatterie, moitié par violence morale, en lui faisant accroire que, si elle ne consent pas à son désir de l'épouser, la vie de son père en dépend. Elle y consent donc par contrainte. On en est là, lorsque Zampa voit la statue d'Alice Manfredi, sa victime, jeter sur lui des regards courroucés, comme la Statue du Commandeur sur Don Juan. Sous prétexte de l'apaiser, mais au fond par froide raillerie, il passe sa bague au doigt de la Statue, comme pour se fiancer à elle. Le moment venu d'épouser l'autre, et de lui donner réellement l'anneau nuptial, il essaye de le reprendre au doigt de la Statue ; la main de la fiancée de marbre se retire et s'élève brusquement. Zampa, interdit d'abord, se met à boire pour s'étourdir ; puis, il veut reprendre de force la bague ; la main de la Statue lui résiste, et fait un geste menaçant.

La nuit, lorsqu'il va devenir maître de sa fiancée nouvelle, tout à coup la lampe s'éteint : et dans l'obscurité , à la place de la jeune fille , il ne trouve plus que la fiancée de marbre , qui lui saisit le bras et l'entraîne avec elle dans l'abîme, à la lueur des éclairs et du tonnerre. C'est le dénoûment du Don Juan de Molière, excepté qu'ici la Statue vengeresse est une femme, au lieu d'un homme.

Cette Sainte impitoyable ne ressemble guère à Dona Anna sauvant Don Juan par qui elle a été perdue. Elle plaît doue moins à la sensibilité généreuse. Mais elle satisfait la justice absolue. Cette Statue-là est bien la fille de la Statue du Commandeur.

Cependant l'idée première pourrait être antérieure à celle du Convive de pierre. En effet elle semble tirée d'un Mystère du moyen âge, intitulé : De Celuy qui mit l'anneau nuptial au doigt de Notre-Dame, — pour se fiancer à Elle en quelque sorte, autrement dit pour se vouer à la Vierge. — Or, le fiancé devient infidèle et est puni : la Statue de Notre- Dame s'empare de lui. C'est donc bien la même donnée ; seulement ici, dans un opéra comique, on a cru devoir remplacer Notre-Dame par une Sainte quelconque, une Sainte de Sicile, plus ou moins inconnue, une Sainte de fantaisie, Alice Manfredi.

Le Mystère dont je viens de parler se trouve dans la série intitulée les Mystères de Notre-Dame, parce que la Vierge y joue ordinairement le principal rôle. La plupart sont du quatorzième siècle, antérieurs à 13o0. Ce qui caractérise cette série très chevaleresque et très pieuse, c'est que presque toutes les pièces dont elle se compose se rapportent à la gloire de la femme en général et de la Vierge en particulier, dont le culte, à dater du quatorzième siècle, commence à prendre des

développements religieux, moraux et poétiques^ on pourrait dire aussi politiques et sociaux, qui depuis sont allés toujours croissant. C'est, en effet, vers cette époque, que les Chevaliers de la Vierge commeDcent à la nommer leur Dame et Maîtresse, « Notre Dame », et à se former en confréries religieuses et dramatiques, afin de la mieux honorer. De là cette série de Mystères spécialement consacrés à Notre-Dame. Presque toutes ces pièces commencent ou finissent par un sermon en l'honneur de Marie. Je viens de nommer celle qui paraît avoir fourni la première idée de Zampa. Nous avons vu aussi qu'une autre peut bien avoir, autant que la Chronique de Normandie, donné à Scribe l'idée du libretto de Robert-le-Diable, où l'on voit^ au dénouement, la femme rédemptrice l'emporter sur les maléfices du Démon. Une autre a pour héroïm Théodore, d'après la légende de la Vie des Saints, que Corneille a osé mettre en tragédie, mais sans succès : Théodore, vierge et martyre. Une autre, intitulée le Baptême de Clovis, célèbre le triomphe et la gloire de Clotilde, l'épouse chrétienne. Une autre enfin, assez curieuse, mérite que nous nous y arrêtions quelques instants. Elle a pour sujet : la Nonne séduite ; mais elle est on ne peut plus morale. C'est, du reste, quelque chose d'analogue à la pièce des Visitandines . L'action se passe dans un monastère de femmes. Le neveu de la Supérieure, jftous prétexte de voir sa tante, vient au couvent

avec son écuyer, et y aperçoit une jeune religieuse, tandis qu'elle est agenouillée devant l'image de la Vierge. Cette espèce de Don Juan, qui ne respecte rien, ose lui murmurer à l'oreille une parole téméraire :

Or me soit votre amour donnée, Très douce amie !

La nonne, vertueuse mais simple, lui répond ; elle ne devrait pas répondre: quand on répond, on est perdue; hormis ce point, elle répond sagement :

Sire, d'aimer n'ai nulle envie, Fors que Dieu et sa douce Mère.

Et elle s'en va. Le cavalier désespère de la revoir; son éouyer, moins jeune et moins naïf, — ce personnage semble un premier type des Frontins, — l'engage à ne pas se décourager. En effet, la jeune fille, informée ensuite du noble rang de celui qu'elle a rebuté, se ravise, et lui ilit enfin que, s'il consent à l'épouser, elle le suivra. Il promet. Rendez-vous est pi-is pour la nuit suivante. A l'heure dite, le chevalier s'y trouve avec son écuyer. On attend l'arrivée de la nonne, lorsque la Vierge, qui la protège, exprime aux anges son inquiétude de voir sa chère fille succomber, si Dieu ne la socourt. Pendant que les anges chantent un rondel pour implorer l'aide du Ciel, la reli-

f icuse arrive. Avant de i'rancliir le seuil, elle s'agenouille devant la statue de la Vierge. Quand elle a fini sa prière, elle se lève et se dispose à passer la porte; mais la Statue lui barre le chemin,

Si droit au travers de cet huis (porte),

Que nullement passer ne puis, (dit la nonne).

Frappée de ce miracle, elle s'en retourne à son dortoir. Le chevalier, las d'attendre, dit avec dépit h son écuyer :

Voirement, qui en femme met

Son cœur, bien le doit-on blasmer,

Car on y trouve moult (beaucoup) d'amer.

Cependant la jeune lille, poussée à la fois par l'ambition et par l'amour, se dit, à peu près comme Don Juan revenu du cimetière, que peut-être elle a été dupe d'une illusion. Vous vous rappelez cette réphqucdc DonJuanàSganarelle, une fois qu'ils sont rentrés tous deux au logis, après la scène de la Statue : a Quoi qu'il en soit, laissons cela ; c'est une bagatelle ; et nous pouvons avoir été trompés par un faux jour, ou surpris de quelque vapeur qui nous ait troublé la vue. » La jeune nonne, à peu près de même, se dit qu'elle a été sans doute dupe d'une vision vaine, d'une vapeur, ou d'un fantôme : « J'ai peut-être, dit-elle, été enfantômée. » Elle se décide donc à tenir sa promesse : elle essayera une seconde fois de franchir le seuil, séduite surtout

par l'idée d'épouser un chevalier et de aevenir, comme elle dit, chevaleresse :

Cette chapelle où ore entrai, Par Dieu 1 encore me mettrai En essai si pourrai passer :

Peiner me dois bien et lasser Afin d'accomplir ma promesse.

Car je serai chevaleresse !

Pourtant, avant de passer la porte, voulant coin biner tout, s'il est possible, — ceci est bien observé et fin, car les femmes ont besoin d'amour et de vertu, et, quand la passion les prend, cherchent un biais pour apaiser ou ajuster leur conscience en même temps que pour satisfaire leur cœur ou leur imagination, — la nonne s'agenouille encore devant la Statue de la Vierge, espérant peut-être l'amadouer, (comme Louis XI, devant la petite Sainte-Vierge en plomb de son bonnet, avant de mettre à mort tel ou tel de ses ennemis). Mais la Statue, cette fois comme l'autre, barre le passage à la jeune fille, qui, plus dépitée encore qu'effrayée, s'en retourne, sauvée de nouveau, et arrachée, malgré elle, à sa passion.

Le chevalier et son écuyer ont encore attendu en vain. Voyant poindre le jour, ils songent à se retirer : car déjà on entend chanter l'alouette, comme dans Roméo ; et l'écuyer dit à son maître ;

Mon seigneur, j'ai oui la voix

De l'alouette, il est grand jour !

Allons-m'en d'ici, sans séjour; Qu'on ne noustruisse (treuve, trouve).

Ils se retirent. Cependant le chevalier obstiné ne se tient pas pour battu. Il trouve moyen de demander et d'obtenir un nouveau rendez-vous. Mais la nonne doit toujours passer devant la Vierge. Que faire ? Ceci est assez curieux : elle se propose, pour en finir, de passer devant la Vierge sans la saluer; et la raison naïve ou spécieuse dont elle essaye de se payer, c'est qu'elle n'a pas lieu d'être contente d'Elle, qui a contrarié ainsi ses projets. Elle se résout donc

De passer parmi la chapelle

Sans dire Ave ni Kyriele (Kyrie, eleison)

Devant l'image de Marie:

Trop m'a l'ait être au cœur marrie!

Dont plus saluer ne la vueil (veux),

Ni tourner devers li (elle) mon œil.

Malgré cette résolution audacieuse, — et voici encore une peinture très naturelle, — la religieuse n'est pas sans inquiétude en passant devant la Vierge; elle lui dit, de côté, k mi-voix, sans la regarder :

Dame, dame, tenez-vous là.

C'est-à-dire, ne bougez pas. Mais, au moment même où elle franchit rapidement la porte, il semble que celte voix si humble, cette voix de

prière, se change tout-à-coup en un cri de triomphe, et presque de bravade, sitôt qu'elle aperçoit son chevaher. En effet, elle s'écrie :

Puisque passée suis de çà (de ce côlé-ci), Je ne retournerai meshui (aujourd'liui) Ni desraais (désormais) ; car je vois celui Que j'aime de cœur et je quiers (cherche)!

Elle se jette dans les bras du chevalier, qui l'enlève et l'épouse : plus heureuse que sage. — Quelque temps après, elle vient à lui raconter (ce qu'elle n'avait pas d'abord osé faire), le miracle de la StatQe. Le chevalier, soit réellement effrayé de sa séduction sacrilège, soit feignant de l'être, comme Don Juan avec Elvire, lui parle de retourner au couvent et lui exprime ses scrupules de conscience. Ces scrupules-là n'arrivent ordinairement que quand la passion est satisfaite et que la satiété a commencé; on restitue à Dieu ce dont on ne veut plus. Bref, quoique leur mariage soit heureux et qu'ils aient deux enfants, le chevalier persuade à sa femme de retourner au couvent ; et du reste, — ce qui écarte- jusqu'à un certain point l'idée de feinte et d'hypocrisie, — lui-même entre dans un monastère, comme Don Juan de Marana.

Quelques-uns demanderont peut-être ce que vont devenir les deux enfants. Les pieux auteurs des Mystères de Notre-Dame ne se préoccupent point de cela: la doctrine du moyen âge est celle du

salut avant tout, du salut personnel, égoïste : doctrine étroite, qui répugne à la générosité, et qui mécoiniait parfois, comme ici, le devoir même de la nature. Mais rappelez-vous ce que dit Pascal : a Nous sommes plaisants de nous reposer dans (sur) la société de nos semblables. Misérables comme nous, impuissants comme nous, ils ne nous aideront pas ; on mourra seul. 11 faut donc faire comme si on était seul' ».

V'ous avez pu voir dans ce petit Mystère qu'ici, comme dans le Convive de Pierre et dans la Fiancée de marbre, le fantastique sert d'enveloppe à l'idée morale : c'est ce qui en fait l'intérêt. La Statue de la Vierge, qui par deux fois barre le passage à la faute, représente clairement l'avertissement du sens moral, de la conscience, la vois du devoir, ce que Kant, en langage philosophique, appelle « l'impératif catégorique » . Au moyen âge, cela s'appelle plus simplement, plus naïvement. Dieu ou la Vierge, ou encore en langage conforme aux mœurs du temps, féodal et chevaleresque, Notre Seigneur ou Notre Dame.

Nous allons maintenant, sui* une plus grande échelle, observer un emploi analogue du fantastique, dans deux drames de Shakspearc, Macbeth et Richard III. Ici il ne s'agit plus de statues, il s'agit d'apparitions ; c'est à peu près la même chose,

1 Pensées, Ai'L ÎIV, 1, toniî* 1, p. 197, éditiOQ Havei

l'intention et l'effet sont pareils : le fantastique, ici encore, sert d'enveloppe à l'idée morale, la rend palpable à la foule; c'est ce qui en fait la puissance dramatique.

Macbeth est, entre toutes les pièces de Shakspeare, celle que Gœthe admirait le plus. « C'est là, disait-il, qu'il déploie la plus haute intelligence de la scène. » Jamais, en effet, on ne fit mieux voir ni mieux sentir l'engrenage du mal, ce que Racine a exprimé dans les beaux vers de Burrhus à Néron :

11 vous faudra. Seigneur, courir de crime en crime. Soutenir vos rigueurs par d'autres cruautés. Et laver dans le sang vos bras ensanglantés.

Après que les hideuses sorcières, dans lesquelles il ne tient qu'à nous de voir personnifiées les suggestions fatales de l'ambition criminelle, ont prédit le trône à Macbeth, il croit d'abord n'avoir à frapper que le roi Duncan pour s'en emparer : poussé par sa femme, il le tue. Mais, après Duncan, il faut tuer ses fils ; après ses fils, il faut tuer Banquo ; après Banquo, il faut tuer Macduff. Le crime engendre le crime : c'est là la vérité profonde de cette conception dramatique et morale ; Macbeth roule de fortait en forfait avec une telle rapidité qu'elle noua donne le vertige.

Je me contente de rappeler la scène dii banquet,

la seule qui ait trait directement à notre sujet. Macbeth, devenu roi par le crime, a invité h souper, en signe d'amitié, Banquo, son ancien compagnon d'armes. Cependant il médite de le farre périr. C'est que les trois sorcières ont prédit que Macbeth serait roi, mais sans héritier, et qu'au contraire , Banquo , sans être roi luimême, serait le père d'une race de rois; cela inquiète Macbeth : et alors, avant l'heure du souper, pendant une prDmenade à cheval que Banquo fait avec son fils, Macbeth les fait attaquer par deux assassins : le père est tué, le fils s'échappe. — L'heure du souper venue, les convives se mettent à table, et laissent un siège vide au milieu pour Macbeth . Au moment où Macbeth va s'y placer, il voit Banquo (assassiné, saignant) assis à sa place et dardant sur lui des regards terribles. Le spectre n'est visible que pour Macbeth : c'est donc, ici encore, une sorte d'hallucination de la conscience bourrelée par son crime ; mais, comme lans les diverses pièces que nous venons d'étudier, le poète la rend visible aussi au spectateur ; de telle sorte que, par le premier effet, cette invention est très dramatique, et, par le second, elle est en même temps très théâtrale : elle frappe à la fois les sens, l'imagination et la conscience ; c'est du fantastique, il est vrai; mais, c'est du fantastique qui exprime la réalité, en faisant éclater aux yeux l'effroi de la conscience criminelle.

LENOX

Plaît-il à Votre Majesté de s'asseoir?

(Au moment où Macbeth va prendre place, le Spectre de Banquo surgit, assis à la place de Macbeth),

MACBETH, à Lenox, avec effroi, La table est au complet.

LENOX

Sire, voici votre place,

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