MACBETH
Ah I qui de vous a fait cela?
LENOX
Quoi donc, Sire?
MACBETH, parlant au Spectre.
Tu ne peux pas dire que ce soit moi qui l'aie fait!... Ne secoue pas sur moi tes cheveux ensanglantés.
LENOX
Messieurs, le Roi est indisposé, retirons-nous...
Mais lacly Macbeth invite les convives à rester à table, disant que cette indisposition sera passagère. Puis, prenant son mari à part, elle l'apostrophe tou* bas : « Ah çà ! êtes-vous un homme ? » Etc.
Le Spectre disparaît. Alors Macbeth, comme remis de son indisposition, va pour s'asseoir; — le Spectre surgit de nouveau, et l'ctonne de ses regards...
Il faut convenir que ce spectre livide, en chair et en os, ce cadavre vivant, si l'on peut s'exprimei ainsi, aux plaies saignantes, encore tièdes, aux cheveux souillés, est d'un autre effet que la malheureuse Ombre de Ninus, entr'ouvrant la porte du tombeau, dans la Sémiramis de Voltaire, et affublée d'un grand drap blanc comme un revenant de comédie.
L'emploi du fantastique dans l'autre drame de Shakspeare n'est pas moins frappant. Richard III réunit en lui trois types de crime et de vice, Octave, Tartuffe et Don Juan. Rappelezvous sa scène prodigieuse avec lady Anna. Comme Octave et comme Macbeth, Glocester, monstre de laideur physique et morale, a supprimé tout ce qui lui faisait obstacle sur le chemin du trône : il y est enfin parvenu, il règne, il est Richard III. Mais il lui reste à combattre et à abattre les complices de ses crimes; et voilà comment, de ses crimes mêmes, vont sortir ses châtiments et ses tortures. En effet, ceux qui l'ont aidé à voler le trône, se trouvant mal payés de leur complicité, se révoltent contre lui, l'un après l'autre. Puis sa mère, et les mères
de ses victimes, et plus tard les spectres de ses victimes elles-mêmes, lui barrent le passage, lui reprochent ses forfaits et lui prédisent sa défaite et sa chute.
Sa mère, la duchesse d'York, paraît d'abord, accompagnée de la reine Élisabetb, femme d'Edouard IV. Cette scène est le nœud du drame : la malédiclion maternelle est la prophétie qui, en s'accomplissant, fera ledénoûment et sa moralité. Et voici ce dénoûment, dernier et magnifique exemple du fantastique exprimant la conscience et la justice.
La révolte se lève de toutes parts contre le tyran, et grandit d'heure en heure : un prétendant rival, le comte de Richmond, est à la tête des mécontents; les deux partis sont en présence, et la bataille doit se livrer le lendemain. Richard, sous sa tente,, est en proie à de sinistres pressentiments; il fait apporter une lampe et du vin. Oa vient lui apprendre que six ou sept mille de ses hommes ont passé à l'ennemi. Resté seul, pendant sa veillée nocturne, il est assiégé du souvenir de ses crimes. Enfin, succombant à la fatigue, il voit se réaliser la sombre prophétie : toutes ses victimes se dressent dans son rêve, lui prédisant la défaite, et à son concurrent la victoire.
C'est d'abord le Spectre du prince Edouard, fils de Henri VI, qui apparaît entre les deux tentes.
LE SPECTRE DU PRINCE EDOUARD, à lUcliard
Demain je pèserai sur ton âme! Souviens-toi que tu
m'as poignardé, dans le printemps de ma jeunesse, à TewKsbu'ry! Désespère et meurs!
Se tournant vers la tente de Richmond.
Sois confiant, Richmond ! Les âmes outragées des princes massacrés combattent pour toi : l'enfant du roi Henri te prédit la victoire !
Le Spectre de Henri VI se dresse.
LE SPECTRE DE HENRI VI, à Packard
Quand j étais mortel, mon corps, oint du Seigneur, a été par toi percé de trous meurtriers : pense à la Tour et à moi! Désespère et meurs!...
Se tournant vers Richmond.
Toi, vertueux et saint, sois le vainqueur! Henri, qui te prédit le trône, t'envoie ce bon augure dans ton sommeil ! Vis et fleuris !
Le Spectre de Clarence se dresse.
LE SPECTRE DE CLARENCE, à Richard
Demain je pèserai sur ton âme ! Moi que tu as noyé dans un vin doucereux, moi, malheureux Clarence, que ta trahison a livré à la mort ! Demain, dans la bataille, pense à moi, et que ton épée tombe émoussée! Désespère et meurs !
A Richmond.
Toi, rejeton de la maison de Lancastre, les héritiers
d'York outragés font des vœux pour toi : que les bons
anges gardent la bataille ! Vis et fleuris 1
Les Spectres de Rivers, de Grey et de Vaughan apparaissent à leur tour, et, comme les précédents, adressent à l'un leur malédiction, pais leur béné-
diction à l'autre. Ensuite c'est le Spectre de Hastings, puis les Spectres des deux jeunes entants d'Edouard.
LES DEUX SPECTRES, à Richard
Songe à tes neveux étouffés dans la Tour ! Puissionsnous être un plomb dans ton sein, Richard, pour l'entraîner à l'abîme, à la honte, à la mort ! Désespéré et meurs !
A Richmond.
Dors, Richmond, dors en paix, pour te réveiller en joie! Que les bons anges te gardent des atteintes du sanglier! Engendre une heureuse race de rois. Les malheureux enfants d'Edouard te disent : Yis et fleuris!
Le Spectre de la reine Anna se dresse.
LE SPECTRE DE LA REINE ANNA, à Richard
Richard, ta femme, cette misérable Anna, ta femme qui n'a jamais dormi une heure tranquille, vient à son tour troubler ton sommeil. Demain, dans la bataille, pense à moi, et que ton épée tombe sans force! Désespère et meurs!
A Richmond.
Toi, âme paisible, dors d'un sommeil tranquille ; ne rêve que de succès et d'heureuse victoire ! La femme de ton ennemi prie pour toi.
Le Spectre de BucJcingham se dresse.
LE SPECTRE DE BUCKINGHAM, à Richard
J'ai été le premier à te pousser vers la couronne; le dernier j'ai subi ta tyrannie. Ohl dans la bataille, pense à Buckingham et meurs écrasé sous la terreur de ton crime. Rêve, en attendant, rêve d'actions sau-
glanles et de meurtre! Puisscs-tu succomber dans l'angoisse et rendre l'âme dans le désespoir!
A Richmond.
Je suis mort pour avoir désiré en vain te secourir.
Mais prends courage et ne te laisse pas épouvanter.
Dieu et les bons anges combattent pour Richmond, et
Richard va tomber de toute la hauteur de son orgueil!
Les Spectres disparaissent. Richard s'éveille en sursaut.