‹ Corneille, Rotrou, MoliereChapitre 65 sur 68 · RICHARD · texte numérisé non relu

RICHARD

Un autre cheval! Qu'on bande mes blessures! Aie pitié, Jésus... Bon! ce n'était qu'un rêve. 0 lâche conscience, comme tu me tourmentes!... Ces lumières brûlent bleu... C'est maintenant l'heure morte de minuit : des gouttes de sueur froide se figent sur ma chair tremblante. Se peut-il que j'aie peur de moimême? 11 n'y a que moi ici.

Cette scène est immense. L'idée est la même que celle du Spectre de Banquo; mais ici elle est répétée, sans trêve, avec une abondance inépuisable et comme avec un insatiable acharnement de la justice, qui satisfait la conscience publique et qui venge l'humanité. Employé de cette façon souveraine, le fantastique se confond avec la réalité et la dépasse, représentant au dehors ce qui s'agite au fond de l'âme du criminel. C'est pourquoi il est d'un effet irrésistible.

Le Sliakspeare athénien, Eschyle, avait déjà trouvé ce grand effet et cet usage du fantastique terrible, dans sou drame des Euménides, C'était,

comme le dit M. Havet, « le châtiment du remords ti'iiduit en spectacle * ».

Lorsque ie poète dramatique trouve moyen d'intéresser en même temps les deux plus grandes puissances de l'âme humaine, l'imagination et la conscience, il s'empare de l'homme tout entier; car il rend visible à la foule, aux enfants euxmêmes, l'idée de la justice, par laquelle invinciblement nous concevons la nécessité d'un châtiment pour le mal volontaire, et invinciblement aussi la nécessité d'une récompense pour le bien courageusement et obstinément accompli. Ah! si, comme le prétend une certaine philosophie, ce n'est là qu'une illusion, si la justice n'existe pas réellement en dehors de cette conception de notre esprit, si la justice éternelle n'est qu'un rêve, l'homme lui-même, en faisant un tel rêve, ne semble-t-il pas un être presque divin ? Il y a quelque chose qui nous échappe, et qui ne peut faire autrement que de nous échapper, puisque l'homme, étant un être fini, ne saurait comprendre l'infini ; cependant, lors même que la justice n'existerait pas, l'homme qui la conçoit la crée. En aspirant à sortir de lui-même, il s'élève du moins aussi haut que le comporte la nature d'un être borné dans l'espace et dans le temps, qui, ayant commencé, doit finir. Cet effort, cet élan de notre pensée, ce coup d'aile vers l'infini, est ce qu'on nomme l'idéal : un

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