Le Chrislianisme et ses Origines, tome
tE ROMANTISME DES CLASSIQUES 385
être fini s'imagine qu'il peut concevoir l'infini, y atteindre, y participer : si c'est une illusion, elle est belle. En tout cas, il arrive que cette illusion produit de généreuses réalités : nos actions les meilleures, les ferions-nous si cette illusion ne nous soulevait à des hauteurs nouvelles? Cette justice que nous concevons à la fois par notre raison et par notre cœur, cette justice dont nous avons faim et soif, nous sentons, quoi qu'on puisse dire, qu'elle doit exister en tous temps, en tous lieux, dans toute l'étendue de l'espace et de la durée. Quand les philosophes allemands nous disent, par une métaphore audacieuse et séduisante, digne de Don Juan : « Dieu n'est que l'ombre de l'homme projetée sur le ciel », je ne demande à ajouter qu'un mot à cette formule titanique, et à dire ; « Dieu n'est pour l'homme que son ombre projetée sur le ciel ». Oui, il est vrai que, sous ce nom Dieu, l'homme ne met et ne peut mettre que ses propres facultés idéalisées, grandies ou grossies indéfiniment ; oui, Dieu n'est et ne peut être que cela pour l'homme, et Montesquieu a dit, avec sa raison piquante, que, « si les triangles ont un Dieu, ce ne peut être qu'un Dieu triangle » ; mais de là à conclure et à affirmer que Dieu, eu dehors de l'homme, n'est rien, il y a, à mon sens, une diffé^ rence prodigieuse, un abîme incommensurable. Nous ne pouvons concevoir autre chose, cela est vrai; mcfis les conceptions de l'homme, sur sa petite
planète, sont-elles donc la mesure de tout ce qui existe? Bien téméraire qui. oserait le soutenir, en présence de ces autres mondes innombrables qui roulent comme le nôtre dans l'espace infini et qui, selon toutes les vraisemblances, ne doivent être ni vides, ni déserts. Mais, fussent-ils déserts et vides, comment admettre que la justice, conçue par notre conscience, puisse ne point exister éternellement vi dehors de nous? Tous ces mondes, que nous voyons avec nos yeux, sont bien moins évidents et moins réels que celte justice infinie dont j'ai le sentiment dans mon cœur.