‹ Cornilius Nepos: ou, le premier plagiaire collectivisteChapitre 24 sur 25 · L'EXPLICATION DU PLAGIAT · texte numérisé non relu

L'EXPLICATION DU PLAGIAT

Nous avons prouvé l'existence du plagiat et en avons indiqué le mobile.

Ce qui aggrave le cas, c'est que le plagiat a eu lieu sur épreuve.

Le projet fut déposé à la Chambre par M. Vandervelde, le 23 avril.

J'ai donné le bon à tirer de mon ouvrage le 22 avril, alors que la composition typographique en avait été entièrement achevée antérieurement au 8 avril, date de l'ouverture du Congrès féministe de Paris.

Or, 10 épreuves de mon travail ont été tirées, ainsi qu'en fait foi la déclaration de l'imprimeur, M. Vromant.

A la fin de mars et au commencement d'avril 1896, ces épreuves arrivant par paquets de chez mon imprimeur, qui composait en même temps deux autres de mes publications, se sont trouvées déposées sur une table console, dans mon vestibule, servant d'antichambre, à la portée des très rares amis que je consens à recevoir.

Tout au moins, l'un de mes visiteurs intimes se trouvait-il à même de prendre connaissance du contenu de mes épreuves.

Ainsi qu'il résulte de la déclaration suivante de M. Prosper Defroyenne, neveu de ma propriétaire et chargé du service de la maison, dans le courant des mois de mars-avril, quatre personnes se sont présentées à lui pour chercher ou reprendre des livres, soit m'appartenant, soit m'ayant été envoyés.

« Je soussigné, Prosper Defroyenne, ancien sous-officier au 7 e régiment d'artillerie, chargé du service de l'immeuble, rue Montoyer 83,

Déclare sur l'honneur :

1° Qu'il est d'usage constant dans la maison de laisser pénétrer dans le vestibule toutes les personnes qui viennent y faire quelque commission pour l'un des locataires, le vestibule tenant lieu d'antichambre ;

2° Que dans le vestibule se trouve une table console où sont régulièrement déposés les lettres, commissions, papiers d'affaires destinés aux locataires qui ne reçoivent que des amis intimes;

3° Que dans le courant du mois de mars-avril, un nombre considérable d'épreuves des travaux de M. Frank se trouvait régulièrement déposé sur la table-console du vestibule ;

4° Que dans le courant des mois de mars- avril, quatre personnes se sont présentées à moi pour chercher ou reprendre des livres prêtés ou appartenant à M. Frank.

Quatre personnes : le commis de l'avocat Thiebault ; le commis de la librairie Eamlot ; M. Julio Le Jeune, fils de M. Le Jeune, ministre d'Etat ; et une autre personne dont je ne puis préciser le nom. »

(s.) Prosper Defroyenne.

Bruxelles, le 23 juin 1896.

Or, cet inconnu est précisément.../G. Cornil.

Dans les premiers mois de 1896, ledit Cornil ayant besoin pour l'un de ses travaux de vérifier une source de droit romain, se rendit à la Bibliothèque Royale et demanda en communication cet ouvrage :

Edouard Laboulaye, Recherches sur la condition civile et politique des femmes. Paris, Durand, 1842.

L'ouvrage est fort rare, si rare même que la Bibliothèque no le possède pas.

Cornil en fut très désappointé. Il désirait vivement contrôler sa source. II fit part de son embarras à M. le Conservateur de la section des imprimés, ami de sa famille.

Le Conservateur connaissait précisément l'histoire d'un exemplaire de ce volume.

Ecoutez et lisez bien.

En 1891, j'avais moi-même demandé à la Bibliothèque communication de ce volume. Je voulais le consulter et le posséder. Il me le fallait à tout prix. L'ouvrage est rarissime. Je parvins à dénicher un jour le volume à Paris et à l'acheter à un prix

élevé. J'eus soin d'en aviser M. le Conservateur, l'informant que plus tard je léguerais à la Bibliothèque Royale ce volume et tous ceux de ma collection féministe. Ce fait frappa le Conservateur de la Bibliothèque. Ami de la famille Cornil, il révéla, au début de 1896, à 6. Cornil que je possédais l'ouvrage de Laboulaye et lui dit qu'il pourrait sans doute avoir communication de ce livre en s'adressant à moi.

Vers le milieu du mois de mars, Cornil me rencontre rue d'Arenberg; puis au Boulevard du Régent. Il me demande à prêter le volume de Laboulaye. Je l'engage à patienter quelque peu, n'ayant pas le volume chez moi et je l'invite à venir le prendre sous peu de jours.

Au commencement d'avril, alors que toutes mes épreuves se trouvaient sur la table-console de mon vestibule, quelqu'un vint chez moi pour prendre possession du volume de Laboulaye.

Quel est ce quelqu'un ?

Cornil a reconnu devant M. de Borchgrave ôtre venu chez moi pour prendre possession du volume de Laboulaye» Il prétend cependant n'avoir point pénétré dans le vestibule, pendant qu'on aurait été chercher le livre ou qu'on se serait assuré de ma présence chez moi.

Il prétend que, contrairement à l'usage adopté par ma propriétaire, on l'aurait laissé à la porte.

Je ne puis suscepter son affirmation ; mais je dis :

Il a suffi à 6. Cornil de toucher ma porte ou de contempler le bouton de ma sonnette, pour que le miracle de sa conversion au féminisme se soit accompli; pour que, par quelque mystère spirituel, il soit entré aussitôt en possession de toute ma pensée, de ma conception juridique, de l'association de mes cinq idées, de la formule d'expression de mon langage, de mes mots, de mes artifices, d'une omission de ma pensée, d'une contradiction de mon raisonnement !...

Une force magnétique inconnue, un baccile crochu ou la télépathie insondable a ainsi transporté, avec la rapidité de l'éclair, dans quelque circonvolution du cerveau cornilien toute l'expression de mon activité cérébrale, traduite sur mes épreuves, déposées à cinq mètres de la porte de la rue où se trouvait Cornil.

Bien plus, par un nouveau transport de force intellectuelle à

distance, en même temps que toute ma pensée, l'écrit de Laboulaye lui-même, publié en 1842, est allé instantanément s'incruster dans la tête de Cornil. Après avoir touché ma porte, se trouvant suffisamment éclairé et servi, il n'est plus jamais revenu chez moi chercher le livre, objet de son unique visite ; le livre dont il avait grand besoin et qu'il désirait si vivement consulter.

Son cerveau était, paraît-il, suffisamment pourvu.

Il y a là le plus curieux phénomène de télépathie que les annales de la science aient jamais enregistré. Aussi, j'espère qu'il attirera l'attention des maîtres éminents de la Faculté de médecine.

Pleurez, Ninoff,beau liseur de pensées !

Pour lire une seule pensée, il vous faut toucher le sujet.

Cornil vous a enfoncé, Ninoff !

H touche une porte ; il contemple un cordon de sonnette et, aussitôt, le contenu de dix épreuves, placées à cinq mètres de distance, va se figer dans sa cervelle.

Pleurez, pleurez, Ninoff !

Vous êtes battu.

Ainsi, tout au commencement du mois d'avril 1896, un volumineux paquet d'épreuves prêtes à être emballées pour le Congrès féministe de Paris, se trouva déposé sur la table-console de l'antichambre, dans mon vestibule.

Tout au commencement du mois d'avril 1896, une seule fois dans sa vie, Cornil se rendit chez moi, pour prendre possession du livre de Laboulaye, que je m'étais engagé à lui prêter.

Tout au commencement du mois d'avril 1896, Cornil devint subitement féministe et se mit à « étudier > sans nulle raison, précisément la matière traitée par moi dans mes épreuves.

Coïncidences.. ; coïncidences.. ; occasion.

Cornil me rend visite ; puis, il disparaît et s'abstient à jamais de venir rechercher le volume de Laboulaye qu'il désirait si vivement consulter.

Corail touche ma porte. Le voilà aussitôt féministe, en possession de toutes les idées développées dans mes épreuves...

Comment a-t-il élaboré son fameux projet ?

Il est intéressant de le savoir.

Corail a contemplé mon bouton de sonnette : incontinent, il connaît toutes mes pensées. Fiévreux et frisonnant — la télépathie produit de tels effets — il file inconscient chez lui ; il vole à son domicile, rue de Namur. Il boucle sa valise, dépose ses notes improvisées au fond de sa sacoche et le voilà en route. Sous prétexte de rendre visite à certains des siens, il va s'enterrer dans la solitude d'un petit trou écarté de province.

Nous le retrouvons les jours de Pâques, à deux kilomètres d' Yvoir, au village d' Anhée. Il est descendu dans une pension de... fils de famille, qui porte pour enseigne : « Au Château de Sénenne ». Là, le mardi 7 avril 1896, dans la matinée, de dix heures à midi, enfermé dans une petite chambre d'auberge, se croyant à l'abri de tous regards indiscrets, il « rédige » ou plutôt il calque son fameux projet.

Son œuvre incomparable est accomplie. Deux heures lui ont suffi.

Il rentre à Bruxelles, en possession de sa célèbre proposition de loi sur « l'Epargne de la femme mariée ». Il parvient à suggérer à M. Vandervelde l'idée du projet. M. Vandervelde le prie de rédiger la proposition.

Corail a eu soin de ne pas révéler qu'il avait le projet tout fait en poche ; il a eu soin de ne point dire qu'il m'avait rendu visite pour m'emprunter un livre rare; qu'il avait été « télépathe », rue Montoyer; qu'il avait déjà prestement rédigé son fameux projet dans la mystérieuse solitude d'une chambrette d'auberge, à Anhée, près d'Yvoir...

Le 23 avril 1896, le projet, dû à l'initiative du groupe socialiste, fut déposé à la Chambre des représentants par M. Vandervelde, qui, à la tribune, donna lecture des « développements » de son projet.

Et à ce moment, le 23 avril, M. Vandervelde ne peut se douter de la petite canaillerie dont il est lui-même victime; il connaît à peine son projet, n'ayant fait que déclamer à la tribune le texte

de la proposition et de l'Exposé des motifs, qui portent son nom et sa signature

Il ignore que ce beau projet n'est qu'un informe plagiat, qui fourmille d'erreurs grossières, de contresens formidables et d'idioties grotesques.

Le 23 avril 1896, sa fierté et son légitime orgueil ne peuvent entrevoir que lui, Emile Vandervelde. se verra contraint deux mois plus tard de désavouer sa propre signature et de démasquer son secrétaire volant....

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