VOLTERRA
Un jourde l'année 1833, Corot, étant de passage à Coucyle-Cliàteau. avait rencontré à l'auberge un ancien camarade d'atelier du nom do-Grandjean. Onavaiibu (juelquesbonnes bouteilles, car le personnage était un joyeux diille; puis, on avait causé voyage. Grandjean voulait aller en Italie. 11 pressa Corot de se joindre à lui. Le pcinire du Golisée mourait d'envie de revoir le ciel bleu d'outre-monls. 11 se laissa facilement convaincre. Mais, se méfiant un peu du compère, il posa ses conditions. Le voyage serait séjieux, sans folies, sans bombances: un voyagede travailleurs. Le pacte conclu, Corotfrappaàlaboursedesonpère, qui s'ouvrit généreusement; mais, le brave liomme dit: « Nous ne sommes plus jeunes, ta mère et moi; ne nous abandonne pas trop longtemps. » Il fut entendu que l'absence ne durerait pas ulus de six mois. Les deux camarades quittèrent
Paris dans le courant de mars 1834. Un petit album, que Corot portail dans sa poche, conlient leur itinéraire presque jour par jour. Nous les accompagnons d'abord à travers la Bourgogne, à Clamecy, à Lormes et à Beaune, j)uis à Lyon, à Avignon, à 3Iarseille et à Toulon. Ils suivent la Corniclie jusqu'à Gènes, où ils s'arrêtent quelques jours, passent à la Spezzia, traversent assez rapidement Pise; après quoi, ils s'engagent dans la campagne étrusque. Ils y rencontrent la ville antique de Volterra, fièrement perchée sur une éminence rocheuse, que Corot salue, sur son carnet, d'une note éloquente dans sa concision. « Pays magnifique » : comment dire autant en aussi pou de mots ? Un si beau site convie à une halle prolongée. Deux grandes toiles sont attaquées simultanément, et la pittoresque cité apparaît sur chacune sous un aspect différent. C'est l'une de ces vues qui estici reproduite (PL 4). Le bourg développe à l'horizon ses maisons dorées par le soleil, que dominent plusieurs tours élancées, dont une toute rose sur l'azur du firmament. Une colline, tapissée de verdure s )mbre, occupe le devant de la scène et fait valoir la délicatesse lumineuse des fonds. Le peintre n'est plus l'écolier timide qu'il se montrait à son premier séjour en Italie; cependant sa facture n'a rien perdu de la précision consciencieuse qui caractérisait ses ouvrages de débutant. Impossible d'être plus vrai avec des moyens plus simples. Yollerra garda ses hôtes près d'un mois. Ensuite, ils gagnèrent Florence, où ils restèrent jusqu'à la fin de juillet. La chaleur commençant à devenir importune, ils
remontèrent alors vers la iiauto Ilulie, consacrèrent trois semaines du mois d'aoùl à N'enise, et passèrent tout septemlue sur les lacs de la Lombardie. Ah 1 ces lacs italiens ! Quelle (erre promise pour Corot ! C'est là que, dans la brume argentée épandue sur les eaux limpides, ({ui tempère les lointains bleutés de la monlagne, il rencontre les chevrières rêveuses et les paisibles bateliers, dont sa baguette de magicien acclimatera la figure [)oétique sur les berges familières de Ville-d'Avray et qui, pendant quarante ans, peupleront la terre idyllique créée par sa mémoire hantée desvisions d'anlan. Lorsqu'il monte, au débutd'octobre, dans la diligence qui, parleSimplon et Genève, le ramène enfin sur la terre de France, cet Édeu y rentre avec lui une fois pour toutes.
Saint-Jkrome
Cependant, pendant qu(d(jues années, la sévérité de la Toscane fit concurrence, dans les préférences de Corot, aux grâces <le la Lombardie. Ses envois au Salon furent plutôt du genre austère. Qu'on en juge par le Saint Jcrônie qu'il exposaiten 1837 (PI. oj. C'est une grande composition, dont son auteur a fait présent à l'église de Ville-d'Avray, et qui orne toujours la nef de cet édifice. Classée comme monument historique, la toile fait partie, comme telle, du patrimoine national. L'ascète v fait pénitence au fond d'une
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gorgo fermée par une haute muraille de rochers moroses et garnie d'une végétation revêche. Le site est un amalgame factice de morceaux hétéroclites, pris à droite et à gauche et plus ou moins adroitement réunis ensemhle. C'est ainsi que se pratiquait le « paysage historique ». Cependant, dans ce genre, qu'il avait adopté résolument, une chose distinguait Corot de ses confrères. C'était son attachement à la nature, « à la couleur vraie, sortant de l'œil, sans penser à aucune autre peinture, » comme il disait un jour, en donnant un conseil à un jeune camarade. Tout en combinant ses tableaux d'atelier suivant certains caprices de l'im.agination, il «ne quittait pas sa route nature», selon une autre expression employée encore par lui pour définir la voie à suivre pour un peintre. Là est son originalité. D'autres novateurs plus hardis rompent délibérément avec les conventions du genre classique. Tels les Rousseau et les Dupré, enfants d'une génération plus jeune, dégagée des traditions respectées par leur ancien. Corot ne pactise pas avec ces révoltés, incapables d'aucune contrainte. Il garde un pied dans les sentiers battus. C'est son originalité. C'est une figure à part, dont un critique dira avec raison : (( Monsieur Corot n'appartient ni à l'école classique du paysage, nia l'école anglo-française; encore moins à celle qui s'inspire des maîtres flamands. Il paraît avoir sur la peinture du paysage des convictions à lui. » Cette parole, dite à propos d'une certaine Diane au bain, produite au Salon de 1836, était applicable, l'année d'après, au Saint Jérôme. Elle le serait aussi à divers morceaux exposés
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après CCS doux-là. pendant les années suivantes, dontles plus notables s'appellfiil \///'/r' (Salon de J838). Ui Fuite en Égf/pte (Salon de 1840), Démocrite et /es Abdéritains (Salon de 1841) et /e V>?;yer(Salon de 1842). Faute de pouvoir placer ici, à côlé de leur aînée, ces œuvres diverses qui (It'coulent d'une même technique, contentons-nous de les nommer, en coi^stalanl l'accueil généralement froid qui leur élait lait par les journalistes, dispensateurs de la renommée. (( Talent sévère, plein de conscience, mais qui ne sera jamais po[)ulaire ». proférait avec assez peu de clairvovance, à propos de l'une d'elles, un des arbitres du goût les plus écoutés, le fameux Jules Janin. Toutefois, Corot rencontrait quelques défenseurs ardents. On lisait, en 1841, dans la Presse, sous la signature d'Eugène Pelletan : « De tous les paysagistes, il n'en est peut-être pas qui ait lutté plus longtemps que Corot contre l'inattention publique, et mieux réussi à se faire oublier à force de chefs-d'œuvre. » Le critique félicitait le peintre « d'aimer la nature d'une tendresse immense et de lui accorder une obéissance sans bornes ». Il saluait en lui un maître. Le talent de Corot avait reçu un autre hommage. Un prince dont l'àme enthousiaste s'éprenait de la beauté, le duc d'Orléans, avait acquis deux de ses toiles pour sa galerie du Palais-Royal. Noble initiative que, malheureusement, nul amateur de ce temps-là n'avait l'idée de suivre. La peinture de Corot ne se vendait toujours pas, et l'artiste, réduit à la modeste pension que lui servait son père, entassait dans son atelier des tableaux dont personne ne voulait. Trop heureux quand
une faveur oflicielle le débarrassait, moyennant un prix modeste, d'une de ces e'paves des Salons annuels, qui font aujourd'hui la g'ioire d'un musée de province. Trop heureux même lorsqu'une modeste église de campagne daignait en accueillir une à son tour.
Satnt-André-du-Morvan
Dédaigné du public, Corot continuait à peindre pour luimême. Nous ne le suivrons pas dans la troisième visite qu'il fit à l'Italie en 1 843, avec, pour compagnon, un peintre qui avait nom Brizard. Nous ne retournerons pas avec lui à Rome et nous nous abstiendrons d'examiner le butin amassé, dans cette campagne, à Tivoli ou à Grenzano. Mais, nous nous dédommagerons en faisant à ses côtés une excursion dans le Morvan. Nul guide ne vaut celui-là. Il connait le pays par cœur, pour l'avoir étudié en détail. Il le décrit avec une tendresse émue. Arrêtons-nous, sur ses pas, à Saint-André (PL 6). C'est un coquet village posé au sommet d'une colline. Un clocher pointu domine ses maisons, etdesculturescloses dehaiesdescendentdoucement la pente à leur pied. Plus bas, sous l'œil du peintre, s'est campé un Morvandiau en blouse, qui cause sur le chemin, à l'ombre d'un grand arbre, avec une jeune paysanne coiffée d'un bonnet rouge, tandis qu'un cochon, qu'elle surveille, fouille l'herbe de son museau. Ce petit poème rustique,
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Corot l'a mis sur la loih» avec une siinplicilé inc^enue. Goûtons-en la suavilé calme et contentons-nous de cet uni- (jue s|)('cimt'ii du l:(mu'c intime où le maître excelle, faute i\o pouvoir s»'journer avec lui en d'autres campagnes et nous asseoir plus loniilemps derrière sonclievalet.
Celui tjui NOUS iin'scnte ce morceau eut quelque temps le privil(\i:(' d'en jouir à lui tout seul, 11 lui est <louxde partager désormais avec autrui le charme de cette pièce, pour laquelle il ne s'est pas départi dune singulière prédilection.
Homère et les Bergers
C'est en 1842 que le Parisien de la rue du Bac était venu chercher, au fond de ce Morvan pittoresque, avec des motifs de paysage, le souvenir d'une lointaine origine qui rattachait la famille de son père à ce coin de terre-là. La même année, des amis l'entraînèrent en Suisse, sur les hords du Léman. Puis, ce fut en Normandie, près de Saint-Lô d'ahord, et ensuite dans les environs d'Alençon, que des camarades l'attirèrent. Il poussa jusqu'en Bretagne, toujours appelé par l'amitié. De chaque expédition il rentrait avec un houquet de paysages, dont le parfum agreste emhaumait l'atelier; ces fleurs variées le peuplaient de leur éternelle fraîcheur. L'œil du peintre contemplait les campagnes lointaines acclimatées sous le ciel parisien,
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et son inspiralion, em[)ortéc sur les spirales bleues sorties de la « pipette » familière, enfantait, pour les animer, un monde de créatures qui n'habitent point les plateaux de TArmorique ou les vallons du Nivernais. Une fois, à son appel, Homère accordait sa lyre et s'asseyait au milieu d'un cirque d'arbres plus auvergnats qu'helléniques (PI. 7). Une autre fois, Daphnis pressait Ghloé entre ses bras amoureux dans une fraîche clairière, oii des chênes de Seine-et-Oise remplaçaient les oliviers de Mit ylène . Corot n'avait pas été un brillant écolier. Mais le collège, en donnant pour société à l'enfant les grandes figures de la Fable antique, l'avait pourvu de précieuses connaissances. Qu'un livre, oublié sur une table à Ville-d'Avray par un neveu en vacances et feuilleté d'une main distraite, évoquât ces souvenirs classiques, un monde de (Hvins amis entrait dans l'atelier après avoirrevêtutransitoirement l'humble humanité d'un modèle
de la place Maubert, à la façon des immortels, que la mythologie nous montre toujours friands des travestissements et de l'incognito.
Où la destinée a-t-elle bien pu conduire Daphnis et Chloél Mystère. Quant h Homère, nous n'avons pas eu à aller bien loin pour le chercher. Il n'a pas quitté le pays oii Corot imagina la charmante idylle dont il est le sujet. C'était pendant un séjour en iNormandie, dans la famille des Osmond, ses amis de toujours, qu'il avait vu passer dans ses rêves le chantre divin et son jeune auditoire. Un croquis, tracé dès lors dans un de ses albums, contient la composition en germe. En souvenir de cette origine, un de
ses liôVos de ce lemps-là lui réclama un jour le tableau, (]ui embarrassait latclirr, jiour le musée de Saint-Lô. C'est là (juil est toujours, et que nous avons été le prendre.
Mil Jésus au jardin des Oliviers
A cinquante ans, Corot reste le grand enfant qu'il était a vingt cin(i. Il dîne en tête à tête avec son vieux papa et sa vieille maman, dont il fait la partie de cartes avec une assiduité touchante. L'invite-t-on à quitter le foyer familial, il lui faut la permission de ces parents bien-aimés, à qui cette humble soumission fait méconnaître la valeur d'un lilstrop modeste. Son mérite ayant été consacré malgré sa délicatesse à le faire valoir, et la Légion dhonneur étant venue fleurir sa boutonnière de sa rose oflîcielle au mois de juillet 1846, l'ancien commerçant de la rue du Bac se refusa à croire que cette haute distinction, attribuée à un homme qui ne gagnait pas avec son métier de quoi s'entretenir, ne se fût pas trompée d'adresse. Bien sûr, c'était lui-même, et non pas son garçon, que Louis-Philippe avait voulu décorer! Cependant, le gouvernement n'avait rendu qu'un tardif hommage au talent d'un peintre reconnu par ses pairs comme un maître.
Lorsqu'en 1848 les artistes furent appelés à nommer eux-mêmes le jury de leur Salon, le nom de Corot fut proclamé par le suffrage. Peu à peu, sa manière s'était élargie.
Cliché Bulioz.