EN PICARDIE
Dessin d'Edmond Von, d'après le tableau de Corot.
le grand prix de Rome pour le paysage et passé à la villa Médicis ses années de pension, venait de rentrer à Paris, où l'avait précédé sa précoce réputation. Les tableaux académiques d'Achille-Etna Michallon, comme le' Roland à Roncevaux que possède le Louvre, ne donnent cependant pas une bien haute idée de son talent. Ce sont des compositions banales, dans lesquelles l'incohérence des détails pittoresques trahit la diversité de provenance d'études maladroitement cousues entre elles, sans grand souci
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de vérité, ni même de vraisemblance. Leur couleur opaque, peu harmonieuse, et la profusion des accidents qui y sont rassemblés, ne les désignent pas plus à notre admiration que les personnages, conçus dans le style troubadour de la Restauration, qui les animent. Et pourtant Michallon, en face de la nature, était capable de sincérité. Ses études faites en Italie témoignent de sa conscience, de la sûreté de sa touche, de la justesse et de la transparence de ses intonations. Une Vue de Tivoli, restée inachevée et qui appartient à M. Eugène Thirion, nous montre sa façon de procéder. Poussée à fond dans les parties déjà finies, elle n'est même pas couverte au bas de la toile; mais le dessin en est très correct et les valeurs y sont rendues avec une scrupuleuse exactitude. En appelant sur ce dernier point l'attention de son jeune ami, l'artiste a certainement exercé sur lui une très heureuse influence.
Corot avait, sans doute, obtenu de Michallon la permission de l'accompagner parfois dans ses séances de travail d'après nature. Assis à ses côtés, il pouvait profiter de ses exemples et de ses conseils, et un tel commerce ne faisait qu'exciter chez lui un désir toujours plus vif de se donner tout entier à l'étude de la peinture II prélevait donc sur son sommeil ou sur ses rares moments de loisir les heures qu'il y consacrait, car, avec sa droiture, il tenait à s'acquitter exactement de ses devoirs professionnels, et sa régularité, à cet égard, était parfaite. Un nouveau patron, chez lequel il s'était placé et qui habitait rue de Richelieu, lui témoignait, d'ailleurs, beaucoup de sympathie. Frappé de la ténacité des goûts artistiques de son employé, il était même intervenu auprès du père de Corot pour essayer de fléchir sa volonté. Les supplications pressantes du jeune homme finirent par triompher de ces résistances. Mais, plein de préventions contre la carrière que voulait adopter son fils, ce bourgeois endurci ne cédait que de mauvaise grâce à ses prières. « Puisque tu refuses de continuer ton état pour faire de la peinture, lui dit-il, je te préviens que, de mon vivant, tu n'auras pas de capital à ta disposition », et il l'informait qu'au lieu de la dot déjà constituée pour ses deux sœurs, « il devrait se contenter d'une pension de i,5oo livres par an, avec laquelle il aurait à se tirer d'affaire, sans jamais compter sur autre chose. » Sautant au cou de son père, Camille le remerciait avec effusion. « C'est tout ce qu'il me faut, avait-il répondu, et vous me rendez très heureux par cet arrangement. »
Pendant trente ans, en effet, il sut être heureux avec cette subvention qui, toute modique qu'elle fût, le mettait du moins à l'abri de la misère. Sans aucun besoin, il était satisfait de son indépendance et de la permission qu'on lui accordait de pouvoir enfin se livrer à la pratique de son art. Il se rappelait avec émotion la première séance de peinture qui avait inauguré sa vie nouvelle. Posté sur les berges de la Seine, presque au-dessous du magasin de sa mère, il apercevait les ouvrières que celle-ci occupait et qui venaient voir « Monsieur Camille » à l'ouvrage. L'une d'elles, entre autres, « Mademoiselle Rose, » semblait plus que ses compagnes s'intéresser à son travail. Elle devait rester fille, et longtemps après, en 1 858, Corot contait à quelques amis la visite qu'elle lui avait faite : « Oh ! mes amis, quel changement et quelles réflexions il fait naître! Ma peinture n'a pas bougé; elle est toujours jeune ; mais MIle Rose et moi, que sommes-nous devenus! »
On peut imaginer les jouissances que goûtait Corot. Michallon, séduit par l'ardeur et
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l'ingénuité de son élève, lui parlait chaleureusement de son art, de son séjour en Italie, de la Suisse où il était allé plusieurs fois et qui l'avait vivement impressionné. Il insistait sur la sincérité absolue avec laquelle il faut consulter la nature et s'appliquer à rendre ses traits les plus saillants. C'étaient bien là les enseignements qui convenaient à Corot et celui-ci s'oubliait, absorbé dans son travail. Plus d'une fois, rentrant à son modeste logis à la fin de la journée, il devait, pour ménager son petit pécule, se contenter « d'un gros chiffon de pain, acheté chez le boulanger, à soleil couché. » Le lendemain matin, se regardant au miroir et « tâtant ses joues, il reconnaissait qu'elles étaient comme la veille. Ce régime n'était donc pas si dangereux, » et, au besoin, il le recommandait aux jeunes gens qui, n'ayant pas grandes ressources, voulaient aussi se faire artistes.
Les jours de pluie, Corot copiait avec une extrême conscience des études de Michallon choisies parmi les plus simples : des vues de toits et de cheminées prises à Montmartre, des plantes et des fabriques. Il avait pour ce maître qui, n'étant pas plus âgé que lui, le traitait en camarade, une affection tendre et reconnaissante. Aussi, sa peine fut-elle grande quand il le perdit prématurément, en 1822. Sentant alors le besoin de pousser plus avant son instruction, il était entré dans l'atelier de Victor Bertin (1775 X 1843), avec lequel, sans doute, Michallon l'avait déjà mis en relations. Il n'avait pas beaucoup à gagner avec un pareil guide. Disciple fidèle de Valenciennes (1750 X 1819), Bertin était, à ce moment, un des représentants du paysage historique dans ce qu'il a de plus conventionnel et de plus factice. La nature n'était vue par lui qu'à travers les épisodes mythologiques auxquels elle devait servir de décor complaisant et les sujets qu'il empruntait aux fables antiques les moins connues ne prêtaient guère à la peinture. Sans crainte du ridicule, il en était venu à traiter des compositions qui devaient paraître au public de véritables rébus, comme dans le tableau cité par M. André Michel *, qu'il exposait sous ce titre grotesque : Tanaquil prédisant à Lucumon sa future élévation, au moment où un aigle lui enlève sa coiffure.
Il ne fallait pas moins que l'amour profond de Corot pour la nature et ses fréquentes échappées aux environs de Paris, ou dans Paris même, pour accepter, pendant les trois années qu'il passa chez Bertin, une pareille direction. Un des rares bénéfices qu'il en sut tirer pour le développement de son talent fut de se perfectionner dans l'étude de la perspective et dans celle de la figure humaine, d'après le modèle vivant. Quant à la composition, telle qu'elle lui était enseignée, il eut plus tard à désapprendre peu à peu les formules qui lui en étaient données, avant de trouver, dans une étude persévérante de la réalité, la simplicité et la poésie qui font le charme des ouvrages de sa maturité.
Une circonstance heureuse pour lui fut sa détermination d'aller chercher en Italie un complément d'instruction. C'est à la nature elle-même et non aux maîtres qu'il voulut le demander. Elle devait lui offrir, avec des formes mieux accusées et des colorations plus riches, des harmonies plus franches et mieux écrites que celles de nos. pays du Nord. Le séjour qu'il fit au delà des monts, de 1825 à 1827, exerça sur lui une influence décisive. Autour de Rome et dans la ville elle-même, les motifs les plus variés se présen-
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taient en foule à son choix. Les plaines incultes de la campagne romaine, avec leur tristesse et leur abandon, la grâce sévère du cours du Tibre, les nobles profils des montagnes qui bordent l'horizon, la magnificence des vieux arbres respectés et des eaux jaillissantes dans les villas de Tivoli ou de.Frascati le captivaient tour à tour. Sans perdre de temps, il s'était mis résolument au travail. Le nombre et la qualité des études qu'il fit alors attestent le bon emploi de ses journées. Frappé surtout par la beauté des lignes et l'élégance des silhouettes, il avait beaucoup dessiné. Ce n'étaient pas des croquis sommaires, mais des indications précises, minutieusement poussées à fond. Avec une correction absolue, on y sent la subordination des détails à l'ensemble, l'exactitude des proportions, l'unité d'aspect, même dans les motifs les plus compliqués.
Les dates que portent ces dessins permettent de suivre Corot dans les diverses étapes de ses pérégrinations. La première que nous ayons relevée, celle de décembre 1825, est inscrite au bas d'une Vue du Temple de Vénus et de Rome, qu'il prit sous un autre aspect l'année suivante. En février et mars 1826, c'est le Forum, les Jardins Farnèse et \t Colisée. Viennent ensuite, en mai de la même année et en septembre 1827, des dessins faits à Civita-Castellana ; puis, également en 1826, un port avec une ville au bord de la mer, le Portail de la Cathédrale de Nami, des motifs pris à Nepi, à Marino, à la Cervara. En mai 1827, à Passignano, il est séduit par une Cascade et un Ravin, et, en octobre, nous le trouvons installé à Castel-Saint-Elie. Il s'exerce même, sur le terrain, à des problèmes de perspective qui l'intéressent, comme dans la Vue de Rome prise du haut de la Colonne Trajane, qu'il exécute à la plume avec une sûreté irréprochable.
Ces dessins sont entremêlés d'études peintes, et quelques-uns d'entre eux ont précédé les peintures faites d'après les mêmes motifs, comme si, avant d'aborder ces dernières, l'artiste, désireux de fractionner son travail, voulait très exactement se rendre compte des mises en place et de l'effet général. On sait la valeur de ces remarquables études peintes, si fidèles, si fameuses, comme le disait Corot lui-même, car plus tard, après les avoir souvent entendu vanter par les visiteurs de son atelier, il avait appris à mieux en apprécier le mérite, et il léguait deux d'entre elles au Musée du Louvre : la Vue du Forum et la Vue du Colisée, comme des témoignages de sa conscience et de sa précoce habileté. Ce sont, en effet, des chefs-d'œuvre de lumière* de finesse et de franchise, le Colisée surtout, qu'il peignit dès son arrivée à Rome en 1825. Quelques nuages flottent doucement noyés dans l'azur léger d'un ciel blanchissant à l'horizon, et au loin, bleuâtres et veloutées, les montagnes latines se profilent en douces ondulations. Sans effort, avec des tonalités très rapprochées, les plans sont justement définis et les valeurs locales loyalement respectées. Les verts amortis des végétations forment un contraste délicat avec les grandes murailles de brique du Colisée et les maisons blanches, grises ou roses, déjà dorées par le soleil à son déclin. Tout cela est pénétré, reflété, caressé par l'air subtil d'une belle journée. Il semble, tant l'œil est exercé, la main docile, l'exécution à la fois naïve et ferme que rien ne soit plus facile que cet art sans défaut, exempt de toute virtuosité, dont la poésie est faite d'amoureuse observation et d'absolue sincérité. Les mêmes qualités, avec une singulière diversité dans les intonations, recommandent d'autres études de cette époque : le Forum, la Fontaine du Bosco à la villa Médicis, la Villa d'Esté à Tivoli, et le Château Saint-Ange
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vu des bords du Tibre, d'un dessin si ferme, d'une harmonie si noblement austère et d'une atmosphère si limpide. Dans toutes, Corot a marqué d'une façon irrécusable le caractère du motif, le temps et l'heure de la journée, résumant, simplifiant au profit de l'unité d'aspect, mais conservant toujours la vie et la physionomie de l'ensemble. Sa pratique est si simple, si saine, qu'avec les années ces peintures, au lieu de perdre de leur prix, ont acquis une patine légère qui, sans altérer en rien l'œuvre originale, lui a donné une finesse en quelque sorte immatérielle ; elles font paraître lourds, opaques et péniblement appuyés, la plupart des tableaux contemporains qui les entourent.
Que de bonnes heures s'écoulaient ainsi, remplies par un travail assidu dans ce premier séjour à Rome, avec la liberté absolue dont les artistes y jouissaient alors et les relations affectueuses qu'amenait rapidement entre eux l'échange fécond des idées. A ce moment, dans la colonie cosmopolite qui y était réunie, Corot pouvait rencontrer Léopold Robert, avec lequel il s'était bientôt lié, Edouard Bertin, Caruelle d'Aligny [1793 X 1898), qui, parla distinction de son talent et de sa personne, jouissait d'une légitime considération, Schnetz, Bodinier et plusieurs autres encore. Chaque soir, après le travail de la journée, on se retrouvait dans ce frugal restaurant du Lèpre, qu'ont fréquenté depuis tant d'artistes français ou étrangers. Les prix y étaient modiques et la nourriture plus que médiocre ; mais, avec ses dents solides et ses estomacs courageux, toute cette jeunesse affamée par la vie au grand air faisait largement honneur à ces maigres repas.
Timide et un peu gauche au milieu de ses compagnons plus dégourdis, le nouveau venu s'était d'abord senti assez dépaysé. Il n'aimait guère à parler de lui, encore moins de sa peinture et il travaillait à l'écart. Cependant sociable, comme il l'était aussi, sa bonhomie joviale avait fini par le mettre à l'aise avec ces camarades de rencontre. Au risque de subir leurs plaisanteries, il les égayait par des chansons dites d'une voix juste, avec un entrain spirituel. Corot était trop fin pour ne pas s'apercevoir qu'on le traitait un peu comme un brave garçon sans conséquence; il avait trop bon caractère pour s'en offenser. Une circonstance imprévue devait mettre un terme à ces railleries, d'ailleurs innocentes, et donner à celui qui en était victime la place que lui méritait son talent. Aligny, traversant un jour le Forum, l'aperçut occupé à peindre la Vue du Colisée, qui appartient au Louvre. Frappé par les remarquables qualités de cette étude, non seulement il adressait à l'artiste ses cordiales félicitations, mais le soir même, arrivant avant lui au Lèpre, il racontait avec force éloges ce qu'il avait vu, en présence des hôtes habituels du restaurant, ajoutant, en manière de conclusion, que « ce jeune homme, resté jusque-là dans l'ombre, pourrait bien devenir leur maître à tous ». Corot, qui survint alors, étant accueilli par les compliments imprévus de ses commensaux, crut d'abord à une nouvelle plaisanterie de leur part. Puis, voyant que leurs éloges étaient sincères, il fut profondément touché du procédé d'Aligny et lui voua depuis lors une reconnaissance qu'il aimait à proclamer toutes les fois que l'occasion s'en présentait. A partir de ce jour, on les voyait tous deux, souvent en compagnie d'Edouard Bertin, l'ami d'Aligny, en quête des études que Rome et ses environs leur offraient en foule. Pleins d'ardeur, ils s'excitaient mutuellement au travail et, plus tard, Corot, avec sa modestie habituelle, ne se lassait pas de dire tout ce
qu'il avait dû à la fréquentation de ses nouveaux amis. Il se plaisait particulièrement à reconnaître combien les conseils de Bertin lui avaient été utiles, « et combien sa manière de voir la nature était simple et grande. C'est à lui, disait-il, que je dois d'être resté dans la voie du Beau! Quand nous allions tous trois cherchant un motif dans la campagne de Rome, Edouard était toujours le premier à l'ouvrage et à la bonne place!... C'était de nous trois celui qui savait le mieux s'asseoir ».
A l'exemple de ses compagnons, Corot avait appris mieux encore quelle est l'impor-
tance capitale du dessin. De plus en plus, il était amené à reconnaître que le style et le caractère d'un paysage doivent surtout résulter d'une étude attentive des formes. Parmi la diversité infinie des arrangements que lui offrait la nature, il cherchait les plus pittoresques; il constatait le prix des simplifications opportunes et s'appliquait à discerner tout ce qu'une intelligente répartition des masses, tout ce que le rythme des lignes et l'éloquence des silhouettes peuvent ajouter à la valeur expressive d'un motif. A ces mérites divers que possédaient ses deux émules, il savait d'ailleurs allier des qualités dont ceux-ci étaient tout à fait dépourvus : le charme et l'harmonie des colorations, la justesse des valeurs, Aligny et Bertin n'étaient que dessinateurs, Corot était un peintre.
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Grâce à ces études désintéressées, faites avec amour, il avait acquis peu à peu une instruction complète et solide. Les satisfactions qu'elles lui procuraient étaient telles qu'il ne songeait pas à en abréger le cours; mais ces jours heureux devaient bientôt finir. Il n'avait pas fallu moins que le courage et l'endurance obstinée du jeune homme pour mener la dure existence dont il s'accommodait. Quoique la vie d'alors fût de beaucoup moins coûteuse qu'aujourd'hui, c'était par des prodiges d'ordre et d'économie qu'il arrivait à se loger, à se nourrir, à se vêtir, à payer ses déplacements, sans autres ressources que les i,5oo francs de la pension paternelle, car il ne vendait aucune peinture. Du reste, il supportait allègrement toutes les privations, tant étaient vives les jouissances qu'il trouvait dans l'exercice de son art.
Un jour vint où les siens réclamant son retour, il dut rentrer en France. Avec un changement profond dans ses plus chères habitudes, bien des difficultés l'attendaient à Paris. Il s'y sentait dépaysé, isolé, aussi incapable de s'y frayer sa place que de changer de voie et de renoncer aux convictions artistiques qu'il s'était faites. Autour de lui tout s'était complètement transformé. Les représentants attardés du paysage académique, encore en possession d'une autorité peu justifiée, s'opposaient de tout leur pouvoir aux doctrines nouvelles, qu'une jeune phalange de talents formés par l'étude sincère de la nature devait faire triompher. Si les sympathies de Corot allaient à ces derniers, il était encore pour eux un inconnu. La déférence qu'il montra toujours envers son père, en même temps que le sentiment de sa propre dignité, l'empêchaient d'ailleurs de recourir à lui pour obtenir son aide. Il entendait se contenter des maigres subsides qui lui étaient alloués et se suffire à lui-même. Pour cela, il fallait essayer de se faire connaître et de gagner quelque argent, A cet effet, il envoyait au Salon de 1827, le premier auquel il prit part, deux tableaux peints d'après les études qu'il avait rapportées d'Italie : une Campagne de Rome et une Vue du •pont de Narni. Ce dernier motif avait été déjà traité plusieurs fois par Victor Bertin. son maître : un pont romain en ruines sur le cours pittoresque de la Néra, avec un massif de grands arbres et sur le devant, à côté d'un chemin sablonneux, des bergers gardant un troupeau de chèvres. La justesse de la dégradation des plans et l'heureuse distribution de la lumière qui, sous un ciel bleu, frappe vivement les piles du pont et ses arches à demi-écroulées, témoignent de la conscience du jeune débutant et de cette préoccupation des valeurs qui jusqu'à la fin de sa carrière ne devait pas cesser de le hanter; mais, comme l'a dit avec raison M. André Michel 1 : « L'aspect général est d'une netteté rigide et la facture sèche; l'arrangement un peu mécanique des premiers plans fait penser aux paysages ajustés de Watelet ». Ce n'était là, à vrai dire, qu'une étude agrandie et par suite délayée, alourdie. Les contours en sont cernés et le peintre, en insistant sur les détails qui l'intéressaient, les a soulignés, isolés au détriment de l'ensemble.
Les toiles que Corot expose au Salon suivant, en i83i, ont les mêmes défauts, peutêtre plus accentués, car, avec le temps, les souvenirs qu'il a rapportés d'Italie se sont émoussés. Au lieu de chercher à rendre naïvement une impression, on sent qu'il se débat avec un métier dont il ne possède qu'imparfaitement les ressources. Le contact assidu
t. Notes sur l'Art moderne, p. i?
coaot —
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avec la nature lui manque; il essaie bien, il est vrai, d'y revenir; mais après les beautés que lui a révélées l'Italie, il a quelque peine à se faire à la simplicité de nos horizons. Cependant il s'applique de son mieux à son opiniâtre labeur. Il commence à comprendre que les sujets d'études les plus modestes comportent aussi leurs enseignements et qu'il y