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Tableau de Corot exposé au Salon de i8(>3.
LES ARTISTES CÉLÈBRES
Avec les succès croissants de l'artiste, les amateurs et les marchands avaient appris le chemin de son atelier, et il avait, sur les conseils de son entourage, un peu haussé ses prix. Sa situation financière s'était sensiblement améliorée, mais il gardait la -simplicité de ses habitudes et ne profitait de ces nouvelles ressources que pour faire plus de bien. Incapable de changer la vie laborieuse à laquelle il était accoutumé, il en poursuivait plus allègrement le cours, faisant à la fois la part du travail aux champs pour se munir d'impressions et d'études, et celle de l'exécution à l'atelier d'ouvrages dont il cherchait avec soin la composition, afin de leur donner toute la perfection dont il était capable. Ce fut là une période féconde, remplie d'œuvres aussi nombreuses que variées. Ses lectures devenues plus étendues sollicitaient son imagination et se traduisaient comme spontanément en tableaux. Tour à tour, la Bible, Homère, Virgile, Dante, Shakespeare lui fournissaient des sujets. Mais, il faut le reconnaître, les épisodes dramatiques que lui inspiraient ces lectures : V Incendie de Sodome, Dante et Virgile dans la forêt obscure, Macbeth et les Sorcières, par exemple, ne répondaient guère à la tournure de son esprit foncièrement doux et aimable. Les côtés gracieux ou tendres des fables antiques l'attiraient davantage, et il n'avait pas à se forcer pour en exprimer les séductions familières. Il y a comme un parfum de paix, d'abondance et de tranquille bonheur répandu dans ce Verger, où des femmes et des enfants se reposent parmi les gazons fleuris ou cueillent aux arbres voisins de beaux fruits mûris spontanément. Le Concert, de la galerie de Chantilly, nous offre une impression pareille de calme et de gracieux épanouissement. On dirait que la nature entière s'associe à la mélodie rustique de ces deux jeunes musiciennes et au ravissement de leurs compagnes. Le léger bruissement des feuillages, les eaux limpides sur lesquelles nage un beau cygne, le ciel lumineux, l'horizon largement ouvert, le rythme heureux des lignes et l'harmonie des colorations, tout chante ici, tout accompagne délicieusement les doux accords qui s'élèvent dans l'air apaisé. On sent de quel amour Corot aimait la musique. Assidu aux séances du Conservatoire, c'était une des rares distractions qu'il s'accordait. Il comprenait le langage des maîtres de la symphonie, de Beethoven surtout, et de toute son âme il recueillait leurs mystérieuses confidences. Les représentations de V Orphée, de Gluck, l'avaient aussi profondément ému. Comme beaucoup d'artistes, à ce moment, il les avait suivies avec un intérêt passionné. Le talent de Mme Viardot, la simplicité et l'élévation de son style, la noblesse sculpturale de ses poses et de ses gestes le remplissaient d'admiration. Furtivement, pendant ces représentations, il griffonnait sur un petit album, au fond de son chapeau, quelques croquis rapides, d'après les attitudes les plus expressives de la géniale interprète et comme un souvenir reconnaissant des pures jouissances qu'il lui devait, il essayait de traduire dans son art et de retracer dans plusieurs tableaux les scènes qui lui avaient paru les plus pathétiques : Orphée entraînant Eurydice vers la lumière, loin du triste séjour des Ombres, ou exhalant sa douleur d'avoir perdu son amie, parmi l'injurieux contraste des fleurs et des riantes perspectives de la nature en fête. « J'ai passé cet hiver-là aux Champs-Elysées, disait-il, et je m'y suis senti parfaitement heureux. »
Si l'esprit de l'artiste trouvait de pareilles satisfactions à traiter les beaux sujets que ses lectures ou ses impressions musicales lui suggéraient ainsi, les joies que goûtait le
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peintre en face de la nature étaient encore plus vives. Il ne se lassait pas de la consulter, de vivre avec elle dans un commerce toujours plus intime. S'il ne se refusait pas à ces flâneries à travers la campagne, parfois plus profitables que le travail lui-même, il emportait du moins avec lui un carnet de poche pour y inscrire les observations que provoquaient ces promenades. Il s'était fait un système de notations graduées pour évaluer au moyen de signes convenus l'éclat des lumières et l'intensité des ombres, et obtenir ainsi une échelle exacte des valeurs respectives du ciel, des eaux, des arbres , et des terrains. Mais quand il s'était installé à peindre en face d'un motif de son choix, il s'absorbait tout entier dans son travail. A propos d'une étude assez médiocre que j'avais remarquée dans son atelier, bien en vue, au milieu d'autres études excellentes, comme je m'étonnais de ce rapprochement, Corot me conta qu'il l'avait placée là, en belle lumière, pour l'avoir toujours sous les yeux, comme une leçon qu'il se donnait à lui-même et qu'il avait bien méritée. Cette peinture, disait-il, lui rappelait « un moment de lâcheté. » Un jour que déjà un peu alourdi par l'âge, il peignait d'après nature, il ne s'était que mollement appliqué à sa tâche. Mécontent du résultat et cédant à un de ces accès de paresse qui viennent parfois assaillir les plus vaillants, il avait plié bagage, se proposant de bien jouir de son repos pour le restant de la journée. Chemin faisant, ses remords lui tenaient compagnie et gâtaient tout le plaisir qu'il s'était promis. Il s'était alors « ramené sur le terrain », et se gourmandant luimême avec force injures, il se réinstallait à la besogne. Mais sans pouvoir rattrapper le temps perdu, il n'avait abouti qu'à la méchante esquisse que j'avais remarquée. Du moins, pour prévenir des rechutes possibles, il gardait en évidence « l'objet du délit » afin de se rappeler sa faute. Ainsi qu'il ajoutait, à la suite de cette confession faite avec sa bonhomie ordinaire : « le domaine du paysagiste est illimité, mais composé d'une série de petites parcelles ayant chacune leur clôture. A chaque instant, il faut en franchir une, puis une autre... et toujours ainsi, quand on veut aller en avant, sans jamais se laisser ■parquer. »
Il se trouvait d'ailleurs plus que récompensé de ces efforts réitérés. Il avait appris à voir beau, à dégager des sites les plus modestes ce qu'ils peuvent contenir de poésie. Se dépouillant des vieilles doctrines, il allait de plus en plus vers la simplicité. La réalité lui apparaissait plus riche, plus variée que toutes les imaginations. Il en recherchait les côtés expressifs, dégageant de son humilité même ce qu'il y a en elle de général, de permanent. Par des voies en apparence opposées, mais convergentes, il était arrivé à unifier en lui des tendances qui, au début, semblaient inconciliables. En même temps que dans la nature, il ne se sentait plus attiré par les motifs très accidentés, très décoratifs, qu'il affectionnait autrefois, ses compositions avaient toute la vie, tout le charme de ses études, et peu à peu ses études elles-mêmes devenaient des tableaux. Sans s'inspirer de Claude, pour lequel il professait cependant une vive admiration, il le continuait avec un goût plus affiné, plus moderne. Comme lui, plus que lui encore, Corot a besoin d'ordre, de constructions solides, de rythme et de pondération dans les lignes; mais jamais, comme chez son devancier la symétrie des ordonnances et les coulisses ne sont trop visibles. Un abandon charmant corrige et voile ce qu'une symétrie trop marquée amènerait de monotonie dans les arrangements. L'air circule librement partout, et comme la lumière traverse les mobiles feuillages, on dirait aussi que la brise les agite. Très nettement accusées
l'RANCH. —
PIMNTRHS.
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par places, les silhouettes, en d'autres endroits, se perdent dans le ciel ou se mêlent avec les fonds. Les masses d'ombres trop sombres ou trop compactes sont rompues par quelque arbre plus léger, par le tronc blanc d'un bouleau interposé, qui les éclaire, les fait fuir, les met à leur plan. Çà et là, une branche noire, filée très nettement, et quelques feuilles indiquées avec plus de précision suffisent pour spécifier les essences ou pour donner à peu de frais ce mélange de vague et de fermeté, de fondu et d'arrêté qui est conforme à la réalité des choses. Gomme la nature elle-même, Corot ne prétend pas tout expliquer; mais à l'à-propos, à la justesse de ses brèves indications, on reconnaît l'artiste mûri par l'étude et qui met tout son savoir au service d'une façon très personnelle de comprendre et de rendre le paysage. Pensant la chose facile, on a voulu l'imiter sur ce point et l'on ne s'est pas fait faute de le pasticher. Ceux qui s'y sont essayés ont cru lui prendre ses procédés d'effet; ils ne sont arrivés qu'à contrefaire grossièrement sa facture, sans jamais s'approprier sa poésie. Si sincère que fût le talent du maître, il était à ce moment si nouveau, si différent de ce qu'on avait vu jusqu'alors, que ceux qui, sans connaître assez la nature, ne jugent les interprétations qui en sont faites que d'après les œuvres du passé, étaient déroutés par une aussi complète originalité. La photographie devait fort à propos apporter une confirmation assez inattendue à la réputation de Corot et donner raison à ce qu'on appelait sa manière, en montrant sur quel fond solide d'instruction et de vérité il s'appuyait. Les reproductions de ses tableaux semblent, en effet, faites d'après la nature elle-même. Il a eu d'ailleurs la chance très méritée de trouver des traducteurs dignes de lui. Les lithographies de Français, et ce qui est peut-être plus imprévu, les merveilleuses eaux-fortes de Chauvel rendent en perfection l'aspect de ses œuvres, non seulement dans l'entière justesse des valeurs, mais avec la légèreté incomparable et le caprice toujours judicieux de sa touche. S'il n'a pas connu les eaux-fortes de Chauvel, il avait eu la grande satisfaction de voir les excellentes lithographies de Français qui ont si efficacement contribué à rendre populaires les noms et les œuvres de nos grands paysagistes. A propos de plusieurs d'entre elles exécutées d'après quelquesunes de ses esquisses assez vagues, Corot louait son ami d'avoir si bien exprimé, « non pas Ce qu'il avait fait, mais ce qu'il avait voulu faire. »
Avec le temps, les figurations mythologiques allaient presque entièrement disparaître des paysages du maître. La nature l'attirait de plus en plus et il lui trouvait assez de charme pour penser qu'elle devait se suffire, sans qu'elle eut besoin d'être commentée par des réminiscences littéraires. Au lieu des héros de la fable et des fictions des poètes, il se contentait des personnages anonymes dont sont peuplées nos campagnes ; les fillettes cueillant des fleurs ou gardant des vaches; la pauvresse pliant sous la charge de bois mort qu'elle rapporte de la forêt voisine; le paysan qui passe, la houx sur l'épaule; le bûcheron abattant un arbre; le pêcheur qui retire son filet ou qui fait glisser sa barque à travers les roseaux. Les contrées en apparence les moins pittoresques, l'Artois, la Picardie, lui révélaient leurs intimes beautés. C'est un pont jeté sur un petit cours d'eau; une entrée de village avec ses chaumières basses et déjetées; une flaque d'eau sous des saules trapus, un chemin qui monte à travers champs; une sablière sous le ciel gris, avec quelques maigres bouleaux; ou moins que cela encore: la cour d'une maison de