L'ÉTOILE 1)1 BERGER
En même temps qu'il montrait au Salon le souvenir de cette matinée fraîche et argentée rapportée de Mortefontaine, Corot expédiait à Toulouse un de ces effets du soir dorés et mélancoliques, dont il s'était fait une spécialité et qu'il rendait avec un sentiment si profond. La scène était d'une simplicité extrême. Un lac reflétant la pureté lumineuse d'un ciel sans nuages : un unique tronc d'arbre occupant le premier plan et, adossée à cet arbre, regardant l'horizon, une jeune femme drapée à l'antique, qui adressait un salut à un astre du firmament i PI. 16). C'est à ('Etoile du Berger que ce salut s'adresse. La preuve en est que, sur le chemin qui côtoie la nappe claire des eaux, un troupeau chemine dans la pénombre, suivi du pasteur {jour qui ce flambeau s'allume au zénith. Bien que l'œuvre soit dalée de 1864, ou plutôt à cause même de celle date, addition insolite à la signature du maître, je nie ligure que Toulouse ne jouissait pas absolument d'une primeur. Ln tel morceau est de ceux qu'un peintre réserve tout d'abord au Salon, avant de lui faire courir la province. Ou je me trompe fort . ou l Etoile du Berger de I 864 cache un << état » antérieur, exposé auparavant avec un titre moins suggestif et enregistré au livret parisien sous le vocable un peu vague de Soirée, familier à un artiste qui laissait à autrui le soin de baptiser « littérairement » ses ouvrages. Quoi qu'il en
soit, Toulouse recul le tableau et conçul l'heureuse pensée de le garder. Payé 3000 francs, paraît-il, il entra dès lors au musée. Il était temps. L'Amérique, où déjà certains amateurs avisés avaient l'œil sur Corot, guettait cette pièce de choix. Un certain Walters, de Baltimore, l'ayant vue dans l'atelier de la rue Paradis-Poissonnière avant son départ pour le Languedoc, s'en était montré friand. Le client ne s'était pas décidé sur l'heure : il revint trop tard : les Toulousains l'avaient devancé. Il dut se contenter d'une réplique de dimensions restreintes. L'original, Dieu merci, restait ehc/ IlOUS.
Marissel
L'âge n'avait pas changé les habitudes de Corol pendant la belle saison. ( m sait qu'aussitôt les arbres en bourgeons, il faisait tous les ans son paquet et s'en allait retrouver les petits oiseaux. Il partageait son temps de son mieux pour ne point faire de jaloux parmi ses hôtes habituels, impossibles à contenter Ions chaque année. Chacun prenait rang à son loin' sur la liste de ses villégiatures, on le voyait arriver, avec armes et bagages, au jour exact lixé plusieurs mois à l'avance, avec une ponctualité étonnante che/. un artiste aussi libre d'allures en apparence. En INtiG. sa saison printanière débuta par un séjour dans le voisinage immédiat de Beauvais, à Voisinlieu. Il y recc-
vait l'hospitalité d'un camarade dont ta "résidence,' entourée d'un parc planté de beaux arbres, donnait sur la grande campagne el mettait le paysagiste à la portée des sites agrestes propres à inspirer sa verve» Un petit sentier conduisait, à travers champs, au village de Marissel, dont la vieille église, à la flèche aiguë, domine un monticule au pied duquel serpente un aimable ruisseau, à l'onde claire et chantante. Certain matin. Corot, ayant planté son chevalet auprès du petit cours d'eau, esquissait une étude où 1 on voyait le Clocher de Marissel encadré des frondaisons d'un petit bois el reflété avec celles-ci dans le miroir qui coulait devant (PI. 17 1. Le temps se montra capricieux : avril est inconstant et taquine le paysagiste. Il fallut s'y reprendre àsept ou huit fois pour mener l'entreprise à bien. L'effet changeait sans cesse; le soleil ne se mont rail que pour se cacher tout aussitôt. Cette mobilité de l'atmosphère aiguillonna le vieux jouteur qui, déjouant la ruse des éléments, fixa d'une brosse nerveuse l'arabesque des nuages et arrêta dans les branchages des peupliers, aux verdures hésitantes, un souffle de l'aigre brise encore chargée de frimas. A la maison, entre deux « pipettes ». le morceau fut reconnu " fameux ». Ce fut h' meilleur de cette campagne, ('.cite année-là, pour la première fois. Corot paya sa dette aux misères humaines. Un coquin de rhumatismeeut I impertinence de lui rappeler pendant quelques semaines que sa soixante-dixième année venait de sonner. Le travail s'en ressenl il . Impossible d élaborer pour le Salon un de ces poèmes de rêve qui. chaque saison, transportaient le public -m- une rive idéale aux
Pl. 1"
MARISSEL. SALON D i: I 807,
(Musée du Lou\ rc.
frondaisons mystérieuses. La simplicité ingénue de la belle étude rapportée de Marissel tint la place d'un ouvrage de plus grande envergure. C'était l'année où l'Europe s'était donné rendez-vous à Paris. Dans les galeries du Ghamp-de- Mars, où l'artiste avait envoyé plusieurs toiles anciennes, l'étranger put admirer le Corot aux grandes allures dramatiques ou élégiaques. Mais, au Salon des Champs-Elysées, on n'entendit que « sa petite musique » : le limpide ruisselé) du Beauvaisis murmura sa romance au pied du petit bois que couronnait le clocher rustique. C'en fui assez pour tenter une souveraine. L'humble page arrêta la reine Victoria, dont le mandataire, par bonheur, n'arriva pas à temps pour la disputer au tailleur Laurent-Richard, un fin connaisseur, qui n'avait pas hésité à paver la petite toile 4000 francs. Grâces lui soient rendues. Aurions-nous sans cela Marissel en notre Louvre, où sa place était marquée, et vers lequel il a fini par s'acheminer tout doucement ?
XVIU
Un matin a Ville-d'Ayr.w
L'année 1867 fut traversée par les mêmes inconvénients que la précédente. La santé de Corot lui causa quelques mécomptes. « Le temps n'a pas été bien favorable pour les douleurs : je ne suis pas encore bien allant ». écrivait-il à l'un deses anus. A un autre, qui l'avait invité à villégiaturer auprès de lui au bord de la mer. il répondait:
« Quoique je ne sois pas mal. je suis encore forcé de renoncer à faire des voyages un peu longs; il me faut vivre encore en retraite et en silence. » Ce n'était pas sans amertume (|ii il refusait les invitations el s'interdisait de "folâtrer» avec les amis pendant la belle saison, suivant la douce habitude à laquelle il s'était montré jusque-là si fidèle. Cet étélà, il ne ijuitta pas Yille-d'Avray. Il y travaillait un peu dehors, et davantage à l'intérieur. A cette réclusion commandée par sa santé passagèrement ébranlée, nous devons 1 un des tableaux envoyés par lui au Salon de 1868. qu'il avait intitulé Un Matin à Ville-dt Avray (PI. 1 Si. Le site est de ceux qu'un rhumatisant n'aborde pas sans quelque témérité. C'est unèprairie marécageuse au bord de l'étang-, dans laquelle une paysanne a conduit ses vaches, et où les animaux paissent à I ombre d'un grand bouquet d arbres. Par une échappée entre les troncs des baliveaux, on aperçoit les villas de la rive opposée. Le soleil commencé à peine sa course lumineuse, et ses rayons n'ont pas encore dissipé les vapeurs répandues sur la contrée. Tout est dans la brume : tout est bleu; d'autant plus bleu que certains glacis, quiat'enuaient jadis la prédominance exclusive de cette coloration, ont fui. comme le brouillards sous la caresse de la lumière.
Corot n avait pas eu sa pari équitable dans les récompensés de I Exposition Universelle: ses confrères avaient eu le front de ne lui décerner qu'une médaille de 2e classe. Le souverain répara l'iniquité en lui conférant la rosette d'offîcierde la Légion d'honneur, qu'il méritait depuis longtemps