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Musée du Loin re' .
avec une toile sur un chevalet et, devant ce chevalet, une de ces gracieuses musiciennes qu'il excellai! à l'aire d'un vulgaire modèle paréd une défroque d'occasion. L'Atelier, dont le Louvre a hérité récemment, qu'il exhibera bientôt, et que nous reproduisons ici (PI. 21 i. est peut-être latoile qui évoque delà façon la plus typique cet intérieur de labeur paisible, où le vieillard consolait son patriotisme ulcéré par des visions réconfortantes puisées dans ses souvenirs de la douce nature. Dans une lettre qu'il écrivait à l'issue de l'épreuve douloureuse qu'avait étélesiège, il avouait avec candeur qu'il ne s'était jamais trouvé « si en train de travailler ». « .l'ai produit cet hiver plus que d'habitude, » disaitil àson correspondant . « Je pense, ajoutait-il avec une naïve grâce, que l'infortune m'a obligé de me réfugier sous la voûte du ciel el les ombrages «'pais et de me placerle mieux possible pour assister au concert des oiseaux. » El il concluait :« Auprès de cela, de ces quiétudes, que sont les petites tempêtes indurables que fabriquent les hommes? Vivent les pluies d'étoiles du mois de juillet el les jolies fleurettes dans les prés! » Quelle admirable sérénité ! Ne dirait-on pas que cet artiste-là a déjà quitté les contingences terrestres et qu'il s'élève dans un monde meilleur que le nôtre ?
Le Beffroi j>f. Douai
Côrôl était encore à Paris lorsqu'éclata la Commune. Il se bouchait les oreilles pour n'entendre point les échos de la guerre civil»'; mais il restait. Il ne se sentait pas le courage d aller ci cueillir les jolies fleurettes dans les prés ». tandis que le canon grondait encore; et quel canon! Il fallut 1 intervention d'un ami pour l'arracher a la capitale. Le gendre dé Dutilleux, Alfred Robaut, à qui cette parenté valait toujours le plus aimable accueil rue Paradis, réussit, non sans peine, a l'enlever. Le 1er avril, ils partaient ensemble, pour Àrras d'abord, et puis pour Douai, où Corot passa toute la durée de la Commune. Loin de Paris et du spectacle des déchirantes discordes, la gaieté naturelle du vieillard, toujours allègre malgré le poids des années, éclatait de plus belle au milieu de la chaude sympathie et de la déférente affection dont ses hôtes rentouraient.il n'était que rire et chansons. Et puis il se incitait tout de suite au l ravail avec une ardeur juvénile, U peine l raversée de temps à autre par le ressouvenir des rhumatismes d'antan. On tremblai! autour de lui pour relie' précieuse santé, malgré tout obligée à quelques ménagements; et l'on s'ingéniait à lui fournir un motif qui ne l'exposât pas aux intempéries. Ce souci nous a valu Xo.Beffroi^ qui n'est sorti de chez Robaut, devenu tout de suite propriétaire de ce morceau inestimable. que pour entrer toul droit au Louvre PI. 22 . L'ieuvre fut
peinte d'une fenêtre où, pendant deux semaines consécutives, les Douaisiens purenl apercevoir l'attitude appliquée du vieil artiste, absorbé dans l'étude consciencieuse de la nature. Le S mai 1871.1e travailleur, content de son labeur, v faisait allusion dans sa correspondance, en disant, sur un ton d'hyperbole qui cachait l'expression de la vérité: «Je mets la dernière main au Beffroi de Douai : œuvre splendide! » L'homme à qui s'adressait cette confession était un autre gendre de Dutilleux, le peintre Charles Desavary, qui. en même temps qu'à la peinture, s adonnait à la photographie dans la ville d'Arras, où il occupait l'ancien atelier de son beau-père, autrefois souvent visite par Corot, C'est à lui que nous devons mainte image précieuse du maître bienaimé, surpris dans le négligé de ses rendez-vous avec la nature. Son objectif eut aussi le privilège de se braquer sur ses oeuvres après avoir saisi sa personne. Robaul pensait dès lors à élever au grand ami, qui l'honorait dune tendre confiance, un monument capable de glorifier dignement son génie. Il rêvait de réunir pour la postérité l'œuvre de Corot, que chaque jour éparpillait, niais dont un homme doué de patience el de persévérance était encore capable de retenir au passage quelque souvenir, soif par le crayon, soit par la lentille. L'apôtre paya d'audace auprès de son dieu. Il demanda et obtint que tout I atelier de la rue Paradis opérai par ses soins un exode a Arras, et que Desavary prît une image photographique du butin de tout âge accumulé par la prodigieuse abeille dans sa ruche féconde. Le reste. déjà abandonné à autrui et courant le monde, le regarderait,
lui, Robaut, et son crayon fureteur. C'est seulémenl après le séjour à Douai, suivi en juillet d'une autre apparition du cher visiteur auprès de ses hôtes, dans une résidence choisie par eux pour l'été dans leurs environs, au village d'Arleux. que l'entreprise, consentie par le principal intéressé, s'exécuta grâce à la collaboration des deux beauxfrères. Appelée à mettre eu œuvre les matériaux prépares par ces pieux ouvriers de la première heure, la main qui écril ici ne pouvait manquer de rappeler les circonstances auxquelles est dû le livre auquel elle eut l'honneur de donner sa forme définitive, en y ajoutant pour préface « l'histoire de (lorot et de ses œuvres ».
Sin-le-Noble : La route i> arras.
Depuis le séjour de Corot à Douai. Robaut, hanté par la grande ligure qu'il a pris à tâche de glorifier, s'attache à elle et la suit de près ou de loin, couvant de l'œil ses œuvres à peine écloses, et épiant le moindre de ses déplacements. Le vieillard, remis des infirmités passagères qui l'ont entravé quelque temps, ne s'est jamais montré plus voyageur. De tous (-(Mes. un se le dispute Pendant 1 été de 1872. il se rend successivement à Arras, à Rouen, à Yport ; puis, à Port-Marly, chez son élève, l'ancien agent de change Rodrigues; à Luzaney, chez la veuve de Remy, son camarade de la prime jeunesse; et encore, pendant l'arrière-sai-
son, à Étretal d'abord, où la famille Stumpi le réclame; puis, à Fontainebleau, où il ;i pris rendez-vous avec son confrère Comairas. Ce n'est pas tout. Après une courte halte ;i Ville-d'Avray, il repart pour Mantes; après quoi, il se met en route vers Mont-de-Marsan, Biarritz el Saint- Jean-de-Luz . Enfin, comme la lin de l'automne est belle el invite à prolonger la villégiature, il passe la première quinzaine de novembre à Coubron, près Montfermeil, où ses amis Gratiot sont en train de lui l'aire aménagerun atelier, al le riant à la maison de rampa» ne dans laquelle ils lïièbersenl. S'il «''courte de propos délibère le temps consacré ordinairement à Paris, c'est que désormais il ne s'y appartient plus. Sa porte est assaillie par les importuns, auxquels sa bonté sail mal se soustraire, et par les quémandeurs qui abusent de sa charité, toujours prèle à se prodiguer. 11 est obligé de se cacher pour travailler en repos, el il a fini par accepter un atelier d'emprunt, pour y préparer ses tableaux du Salon à l'abri des indiscrets. .Mais, là encore, il lui faut payer la rançon de la renommée el subir les visiles inl«;resst'es «1 un monde de spéculateurs alléchés par l'appâl <lon; de ses productions.
En INT.'», Alfred Kobaul obtient, encore une fois, que Douai soit inscrit par le voyageur suc la liste de ses villégiatures. Il v arrive pour la kermesse locale dite « fête de (lavaiil », disposé à prendre sa bonne pari des réjouissances qui se préparent ; mais, à condition que la peinture ne soit pas trop sacrifiée aux amusements. On ne ril de tout son cœur qu'après une journée de travail fécond. C'esl pour-
9G COHOT.
quoi Je voici installé de bon matin dans un faubourg- de la ville, à Sin-le-Noble, sur le boni de la grand'route dite Haute d'Arras, en face d'un groupe de chaumières aux toits rouges mêlées à la verdure des saules et de la charmille (PI. '2'-\\. Il copie le sujet avec une naïveté touchante, laissant parler la nature, et se contentant du rôle d'interprète véridique. Adieu la virtuosité : la sincérité suffit, Et c'est ainsi que naît un chef-d'œuvre de plus sous le pinceau de ce vieillard aussi consciencieux, aussi féru d'art probe à soixante-seize ans qu'à ses débuts.
Robaut. qui l'avait vu éclore jour par jour, contait que l'application de son illustre ami ne l'absorbait pas au point d'arrêter le sourire sur ses lèvres et la plaisanterie au bout de son pinceau. Un malin que son compagnon le regardait travailler, on se met à causer de la kermesse. 11 apprend que. sur le tantôt, on y lâchera un aérostat. Vite, d'une brosse mutine, il lance lui-même un ballon dans le ciel de son étude. Des paysans qui passaient jettent, à ce momentlà, un œil sur sa toile. « Comment, dit l'un d'eux, le ballon est déjà parti"? » Etils s'en lurent tout mystifiés. La brise a emporté depuis l'aérostat fantaisiste, qui n'a fait que traverser la toile de Corot. Les visiteurs du Louvre, où elle a trouvé un asile digne de son mérite, en chercheraient vainement la trace : à moins qu'un des nuages légers, qui circulent dans l'azur du ciel flamand, ne cache le facétieux voyageur jeté par le peintre à travers les airs.
XXIY La Dame en bleu.
La toile < ] 1 1 i ligure la dernière dans notre anthologie provient de l'année qui précéda la mort de Corot. Elle esl datée de \H~Ï. C'est aussi la dernière d<' l'artiste «jui soit entrée dans notre IVIusée National. Lu Dameenbleu appartientà la famille des belles rêveuses créées avec joie, dans un jour de délassement, pour le plaisir de peindre, parlé vieillard passionné' de son art, entre les quatre murs de son atelier parisien. Cel atelier, Corot ne s'y appartenail plus. Il peignai! dorénavant sous le regardd'une compagnie sans cesse renouvelée el composée de la façon la plus hétéroclite, Amis el élèves, bigarrés d intrigants, marchands avides, trop pressants dans leurs assiduités, solliciteurs ouverts ou déguisés, il y avait de tout cela dans la bande attachée à son chevalet. L'excellent homme tolérait avec indulgence le fardeau de cette cour importune, poursuivanl devant elle son labeur, et ne l'interrompanl que pour lancerde tempsàautre une boutade à sa façon. " ( loin nient, faisait -il par exemple, vous voilà dix autour de moi: el pas un ne songerait a rallumer ma pipe?»
Cependant, à la lin de cette année I NT i qui donna le jour à la Dame en bleu, la gaité du robuste tâcheron se voilait (oui à coup de mélancolie; son énergie faiblissait : un mal brutal terrassait sa constitution jusque-là si résistante. Le jour où ses amis se réunissaient, sur la lin de décembre,
pour lui oflrirl hommage d une médaille, il échappai! brusquement à leur él reinte et - enfuyait pour cacher les larmes qui lui montaient aux yeux. La mort le tenait, et ilsuccombait quelques semaines plus lard. Le 22 février \x~'.). tout était uni.
Corot enterré et l'atelierdispersé, l'apothéose commençait. Les expositions posthumes consacraient sa gloire et propageaient sa renommée. Bientôt, ses productions devenaient insuffisantes pour contenter la clientèle avide dé seles approprier. La pénurie d'oeuvres authentiques engendrait la confection lucrative des fausses, devenues aujourd'hui monnaie courante sur le marché de la peinture. < le ne sont pas toujours les vrais Corots qu'on paie le plus cher. Cependant, même parmi les pièces n;uruère décriées ei rangées sous 1 appellation commerciale légèremenl dédai- ". rieuse île « morceaux d'artiste », les occasions se font de plus en [dus rares dans les jours où nous vivons. La société que le contact avec le Nouveau Monde a fait éclore dans notre vieille France est tellement dominée pari esprit de lucre qu il n est plus une parcelle du domaine artistique quel agiol n ait pénétrée et ne se soitappropriée. Hier encore, les « Corots d'Italie » ou les «figures de Corot», laissés de coté pai' les spéculateurs comme des valeurs sans avenir, ne recevaient que les hommages désintéressés d'un cercle restreint d'amateurs, parmi lesquels les gens du métier comptaient pour la plus grande part. Les ventes récentes ont changé tout cela, et il est « vieux jeu» de médire d'une (< marchandise » désormais haut cotée. Les « amusements »
du vieil artiste, donf on riail autour de lui, et quifaisaienl récemment encore hocherla têteaux prétendus connaisseurs,
on les couvre d'or à présent, elles Musées ne les conquièrenl <|u au prix de sacrifices invraisemblables.